Suite et fin de la 1ère conférence de la Retraite aux franciscaines de Lons-le-Saulnier à Ghazir au Liban du 3 au 10 Août 1959. 1ère conférence. Lundi 3 août, 16 heures. De quel Dieu s'agit-il ?

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Le nœud de vipères ....

Devant le cercueil de sa femme, il rencontre son fils et lui dit : "Vous n'auriez pas pu me prévenir plus tôt ?" et le fils: "Mais, Père, nous ne savions pas votre adresse." - " Com­ment ? Espèce de bandit, vous ne saviez pas mon adresse ? Qu'est-ce que vous avez été faire à Paris ? Vous avez bien su retrouver ce garçon avec lequel vous avez négocié le testament." Le fils, tout penaud d'être découvert, balbutie.

Le père, furieux, exhale contre lui toute sa colère, puis, tout d'un coup se dégonfle: "Ah, eh bien, vous le voulez cet ar­gent. Vous l'aurez, je vous le flanquerai à la figure, je vous le donnerai aujourd'hui même".

Il vient de comprendre, devant ce cercueil, que c'est absur­de, qu'il n'emportera rien, qu'il n'a pas besoin pour vivre si­non que de la petite pension qui lui permettra de satisfaire à ses besoins nécessaires. Et, à l'étonnement et à la stupeur, en effet, de ses enfants et petits-enfants, il exécute sa promesse, il leur remet tous ses biens, en leur demandant seulement de lui verser une petite pension jusqu'à sa mort.

Et il s'en va vivre à la campagne et il commence à écouter, à regarder. Maintenant qu'il est libre de cet immense souci, il commence à être ouvert à la beauté des choses, à la splendeur de la lumière, à la couleur des fleurs, aux jeux des petits enfants; quand sa petite-fille, celle dont le mari voulait le faire inter­ner, est abandonnée par celui-ci, dans son immense chagrin, elle vient se réfugier auprès de son grand-père. Alors, devant cette détresse d'une jeune femme abandonnée par son mari, il s'émeut, il s'intéresse à elle, il entre à fond dans sa douleur, il essaie de la divertir de son chagrin et, et plus il entre dans cette dou­leur d'un autre, ou plutôt d'une autre, plus il entre dans cette douleur, plus il se libère de lui-même, plus il sent son coeur se dilater, plus il y a en lui d'espace.

Et le curé du village vient le voir. Ça ne lui déplaît pas, au fond. Quelque chose de tout à fait nouveau est en train de naî­tre en lui. Il ne sait pas exactement quoi, mais il n'y a plus de raidissement, il n'y a plus de refus, il n'y a plus de non. une espèce de disponibilité de plus en plus foncière s'établit au-dedans de lui-même et, finalement, à travers la charité qu'il exerce à l'égard de sa petite-fille, il ne tient personnellement plus à rien. Il se met à méditer, à écouter. Et le jour de Noël approche et, au fond, il n'est pas dit, il n'est pas dit qu'il ne communiera pas le jour de Noë l...

Il écrit son journal et, chaque jour, il note cette espèce d'invasion en lui d'une lumière inconnue, d'un espace qui ne ces­se de s'élargir, d'une joie très simple, très pure, qui le fait communier à la beauté de la nature. Et enfin, un soir, il écrit: "Enfin, j'ai rencontré cet Amour Adorable..." et, au milieu du mot "adorable", la plume lui tombe des mains: il est mort.

Mais il a trouvé, il a trouvé, il a trouvé ... Justement, il est mort, au fond, de cette découverte de l'Amour Adorable, où Dieu est venu à lui du dedans, est venu à lui comme une présence, est venu à lui comme un jour, est venu à lui comme un espace, est venu à lui comme une liberté, est venu à lui comme une joie. Et, sans aucune violence, comblé d'émerveillement, libéré au contrai­re de tout ce qui faisait de lui autrefois l'esclave de son or­gueil, l'esclave de son argent, l'esclave de ses plaisirs, il a trouvé maintenant, il a trouvé Celui que Saint Augustin appellera "la Vie de notre vie".

Vous voyez que ce troisième tableau qui dénoue le "Noeud de Vipères" de Mauriac, ce troisième tableau est très différent. Il ne s'agit plus d'un Dieu qui est l'ennemi de la liberté, qui vient vous apprendre que vous êtes sujet, qu'il vous tient, que vous ne pourrez jamais résister à Sa Volonté, que vous n'êtes rien sous Sa Toute-Puissance, qui vous écrase et qui se réserve d'ailleurs toujours de vous châtier si vous échappez à Ses Commandements. Nous ne trouvons, dans cette évolution, nous ne trouvons dans cette découverte du Dieu, à travers le "Noeud de Vipères", rien de semblable.

Rien de semblable, non plus, au Dieu de Festugière, ce Dieu que les hommes ont cru rencontrer parce qu'il y avait des forces dans la nature qui leur échappaient, ce Dieu lointain qu'ils ont essayé d'apprivoiser, qui manque si souvent à l'appel, ce Dieu qui crée un pharisaïsme éternel puisqu'il faut, de toute manière, dans toutes les religions, y compris la chrétienne, obéir aux commandements, ce Dieu qui est un joug qu'il est si difficile de supporter quand on sait qu'on est presque toujours maltraitéRien de semblable dans "Le Noeud de Vipères". Au contraire!

Cette montée vers Dieu est toute joyeuse, toute libératrice, elle surgit comme une source au-dedans de l'âme. Et le coeur en est tellement comblé qu'au cours de ce journal se dessine cette mon­tée vers la lumière et que le dernier mot, celui qui est le mot de la rencontre définitive, à travers une mort apaisée: "Enfin, je viens de rencontrer cet Amour Adorable".

Il faut donc s'entendre lorsqu'on parle de Dieu. De quel Dieu parle-t-on ? Il y a tellement de manières de parler de Dieu. Il est si facile de faire de Dieu une idole ! et nous en avons la preuve, la plus terrifiante d'ailleurs, dans le fait qui passe trop généralement inaperçu, dans ce fait que Notre-Seigneur lui-même, Notre-Seigneur a été condamné au nom de la religion par les hommes de la religion, comme l'ennemi de leur religion. Ce sont les prêtres, c'est le Prince des prêtres, le Grand-Prêtre, ce sont les Docteurs de la Loi, ce sont des hommes de religion, des hommes qui s'appliquaient continuellement à la lecture des Ecri­tures et aux commentaires de ces mêmes Ecritures, qui ont vu en Jésus l'ennemi de la religion. C'est au nom de leur Dieu, qu'ils prétendaient être le Dieu de Moïse, c'est au nom de leur Dieu qu'ils ont condamné et crucifié Notre-Seigneur. Il n'y a donc pas de doute que, sous le nom de Dieu, on peut mettre une foule d'idoles qui n'ont aucune espèce de ressemblance avec le Vrai Dieu.

C'est pourquoi il est si important, au cours d'une retraite, que l'on prenne conscience du Dieu que l'on aime, de la découver­te qu'il faut continuellement en faire, pour n'être pas enveloppé dans des visions de Dieu comme celles, si lugubres et si désespé­rées du P. Festugière, pour n'être pas entraîné par des lectures qui semblent, d'ailleurs, émaner de gens très compétents, pour ne pas succomber à une certaine littérature religieuse qui nous pré­sente de Dieu un visage absolument intolérable.

C'est ce que nous tâcherons de faire au cours de cette retraite : découvrir Dieu, selon le programme que se donne à lui-même Saint Augustin dans les Confessions lorsqu'il dit : " Noverim te, noverim me": "Que je Te connaisse et que je me connaisse - Que je Te connaisse et que je me connaisse..."

Et nous le verrons d'ailleurs, vous le savez parce que vous n'ignorez pas l'admirable itinéraire de Saint Augustin. Saint Augustin, lui aussi, a trouvé Dieu admirablement comme "la Vie de sa vie", justement non pas comme un Dieu de ter­reur, non pas comme un joug effroyable, non pas comme une source d'ennui et de désespoir ! il L'a rencontré, au contrai­re, comme la source d'où sa vie jaillissait.

Nous allons donc, ce soir, nous interroger simplement : Quel est mon Dieu ? Quel est mon Dieu ? Quel visage a pour moi mon Dieu ? Comment est-ce que je Le retrouve et dans quel­le mesure est-Il pour moi vraiment la Vie de ma vie ? Et nous aurons 1'occasion de nous apercevoir combien nous sommes tous tentés de nous faire un Dieu à notre image, un Dieu qui nous ressemble, un Dieu qui ait nos limites, un Dieu qui ait plus ou moins les mêmes sentiments que nous-mêmes, un Dieu qui, précisément, en raison du fait qu'il a pris notre propre figu­re, devient pour nous, en effet, souvent un tourment, un obs­tacle et un ennui.

Et nous verrons, au contraire, que le Dieu de l'Evangile, (dont le sens, vous le savez, "Evangile", c'est la "Bonne Nou­velle") que le Dieu de l'Evangile, c'est un Dieu merveilleuse­ment inconnu, un Dieu que nous aurons l'occasion de redécou­vrir en nous à chaque instant du jour et que cette découverte est la plus passionnante, la plus merveilleuse que l'on puisse faire dans sa vie, parce que Dieu est exactement le contraire de ce que pense Marx, le contraire d'un ennemi de la liberté, le contraire de ce que pense Festugière, c'est à dire un mystère obscur, terrible, impénétrable, qu'il faut bien ac­cepter, puisque nous sommes environnés de forces inconnues mais, en somme, s'il n'y avait pas cette tradition et cette habitude, nous refuserions ce joug. Ce serait tellement plus simple de ne pas croire !

Ce n'est pas de ce Dieu-là, justement, que Jésus nous parle, mais d'un Dieu qui est au-dedans de nous et qui nous attend et qui a été découvert très justement par le héros de Mauriac comme l'Amour Adorable, qui répond à toutes les ques­tions de notre Intelligence et à tous les élans de notre cœur et qui est tellement beau, tellement inépuisable que chaque jour c‘est nouveau et chaque jour c'est plus merveilleux que la veille à condition que, justement, l'âme s'ouvre, devienne disponible et écoute au-dedans d'elle cette petite voix qui ne cesse de nous enseigner. Car Dieu n'est pas loin de nous, Il est, comme dit saint Paul, "Celui en qui nous avons le mouvement, l'être et la vie" (Ac.17/28)

(fin de la 1ère conférence)

Prière : Dieu, notre Dieu Toi,le seul vrai Dieu ! à chaque instant nous tenons de Toi, Père, Fils et 'Esprit, l'être, le mouvement et la vie ! A chaque instant tu nous attends au dedans de nous, plus intime à nous-même que le plus intime de notre être ! Donne-nous de répondre à tant d'Amour dans le don toujours plus entier de nous-même !

Dans notre cœur et de notre coeur le Père veut faire naître le Fils et l'Esprit en jaillir sur l'humanité entière ! Tu veux donc faire de notre cœur l'éternel paradis de ce Père infiniment aimant faisant naître éternellement, et de ce Fils éternellement naissant ! Tu veux que s'accomplisse en nous et par nous ce qui fait que tu es Ce Dieu Trinité infiniment aimant !

Permets au véritable amour de modeler notre réponse, que le Fils naisse tout à l'aise en notre cœur et que !‘Esprit en jaillisse à chaque instant de notre vie !

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