Retraite aux franciscaines de Lons-le-Saulnier à Ghazir au Liban du 3 au 10 Août 1959. 1ère conférence.

Lundi 3 août, 16 heures. De quel Dieu s'agit-il ?

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Il y a une autre vision de Dieu et la voici. Elle nous est suggérée par Mauriac. Il y a un roman de Mauriac qui s'appelle "Le Nœud de Vipères". Dans le "Nœud de Vipères", Mauriac nous représente un jeune homme extrêmement doué qui est le fils unique d'une femme de race paysanne, qui adore son fils, sans aucune sentimentalité d'ailleurs, qui lui est extrêmement dévouée et d'autant plus dévouée que ce fils est très délicat de santé, qu'il est menacé, qu'il est même atteint de tuberculose. Donc cette femme, qui est veuve, veille sur son fils comme sur son unique trésor et, en même temps, comme elle est de race paysanne, elle s'entend admirablement à gérer les affaires et, par conséquent, sous sa gestion et sous sa direction, la fortune de son mari, qui est la fortune de son fils, augmente, s'accroît, se consolide d'une manière admirable.

Le jeune homme n'a aucune religion. Comme il est très menacé dans sa santé, il fait les études les plus courtes et les plus faciles qui soient, les études de droit. Il réussit très rapidement, très brillamment ses études, et il devient un avocat très recherché, dont les procès sont toujours gagnants, qui devient de plus en plus célèbre et dont la fortune ne cesse de s'accroître.

Au point de vue charnel, il a des rencontres avec des femmes de hasard, il n'aime personne que lui-même. Il tourne autour de lui-même et il n'a qu'un seul but, c'est réussir dans ses affaires et accroître sa fortune. Il est assez raide d'ailleurs avec sa mère qui se laisse guider par son fils, il est assez raide avec elle et elle n'en attend, d'ailleurs, pas grand-chose. Elle est heureuse de l'avoir sauvé de la mort et fière de le voir réussir dans ses affaires.

Or, il arrive qu'au cours d'un voyage de vacances, ce jeune avocat très brillant, qui n'aime personne, qui n'a jamais aimé, qui n'a usé des femmes que pour son plaisir, dans un hôtel où une famille noble mais désargentée fait un séjour, il se trouve que, tout d'un coup, une des jeunes filles l'émeut, le touche, il est attiré par elle et il commence discrètement à lui faire la cour. Et, à son étonnement, parce que, comme il est d'une hérédité paysanne et la famille désargentée est noble tout de même dans ses origines et dans ses traditions, à son étonnement, joyeux d'ailleurs, la famille n'a pas l'air de dire non. Les parents ne désapprouvent pas cette cour discrète qu'il fait à leur fille et finalement l'engagement devient plus profond : il se fiance et il épouse cette jeune fille.

Pendant ses fiançailles, il a eu l'occasion peu à peu de sortir de lui-même pour la première fois de sa vie, puisque sa mère, au fond, il ne l'a jamais aimée pour elle-même, il a vu en elle la pourvoyeuse, l'économe, l'infirmière, il ne l'a jamais vue comme une présence nécessaire à son cœur. Pour la première fois de sa vie, donc, il est sorti de sa coquille, sorti de son égoïsme et il commence à en éprouver le bienfait. Il commence à respirer plus largement parce que toute sa vie ne tourne pas autour de sa personne, qu'il se sent chargé du bien de quelqu'un d'autre et qu'il s'émeut de voir que faire plaisir, c'est aussi une source de bonheur.

La jeune femme, malheureusement, la jeune femme beaucoup trop naïve, s'imagine qu'on ne doit rien cacher à son mari et, très ingénument, elle lui raconte que elle a perdu un frère tuberculeux, que elle a été fiancée une première fois et que son fiancé l'a abandonneé à la mort de ce frère tuberculeux, craignant que la tuberculose ne soit une maladie de famille, que ses parents à elle en ont fait une maladie, que sa mère ne cessait de se lamenter, en disant : "Si c'est comme ça, jamais tu ne pourras te marier parce que tous les prétendants possibles invoqueront toujours le même argument, qu'il y a eu une tuberculose, que ton frère est mort, que tu pourrais être contaminée."

Et naturellement, elle-même avoue avoir été très sensible au tourment de ses parents. Alors, tout d'un coup, le jeune mari se dit : "Ah, mais je comprends, elle ne m'a jamais aimé, elle a eu pitié de ses parents ! C'est pour les tirer d'embarras, au fond, qu'elle a accepté ce mariage. Comme je n'ai pas posé de conditions, ayant moi-même été malade, elle a vu la seule issue possible à une situation désespérée, elle m'a épousé simplement pour se caser, afin d'éviter à ses parents ce tourment insurmontable."
Alors, sans que la jeune femme s'en doute, cette confidence est une catastrophe, parce que il a l'impression d'avoir été joué, d'avoir été conduit par le bout du nez et d'avoir été engagé dans cette affaire simplement pour assurer la tranquillité des parents.

Alors, à partir de là, il se retire, il s'enfonce dans ses affaires, il devient insupportable, il s'enferme dans un mutisme hostile et sa femme, qui n'y comprend rien, qui n'a pas la moindre idée que c'est sa confidence qui a provoqué la catastrophe, sa femme, très blessée bien sûr, mais voyant que il n'y a rien à faire, d'ailleurs religieuse, par tempérament, et chargée de plusieurs enfants, se replie sur ses devoirs de mère, en acceptant devant Dieu le sacrifice de son bonheur conjugal.
Le père, voyant la mère toute aux petits soins pour ses enfants - et où dépenserait-elle sa tendresse puisque lui s'est retiré ? - Il faut bien qu'elle la donne à quelqu'un, elle la donne à ses enfants - s'imagine que la mère fait bloc avec ses enfants contre lui. Alors, de plus en plus, son hostilité s'aggrave et, tandis que les enfants grandissent, il y a nettement deux clans, le clan de la mère et des enfants, le clan du père, solitaire, muet, hostile. Et il pousse son hostilité si loin que, pour blesser les sentiments religieux de sa femme, il l'oblige à lui servir un beefsteak le Vendredi-Saint.

Les enfants, qui ne connaissent que la tendresse de leur mère, naturellement sont foncièrement hostiles à leur père et, plus ils grandissent, plus cette hostilité s'enracine en eux. Les événements amènent des mariages, les enfants ayant grandi, jusqu'au point où ce vieil avocat, car il a vieilli dans l'intervalle, a même une petite fille qui vient de se marier. Et tous ceux qui entrent dans la famille, d'ailleurs, se rattachent au clan de la mère et deviennent pour lui autant d'ennemis. Sa fortune est colossale et c'est, au fond, le seul lien qui maintient les enfants dans une certaine solidarité avec leur père. Cette fortune immense, naturellement, ils veulent qu'elle leur revienne, qu'elle leur revienne et ils sont bien obligés de jouer le jeu d'une certaine présence pour que le père ne les déshérite pas.

Mais ça dure, c'est long ! Ils voudraient bien qu'il meure et qu'une heureuse circonstance les délivre de sa présence. Lui, naturellement, n'est pas dupe, il connaît exactement leurs sentiments et il les connaît d'autant mieux que, le soir, comme il est fatigué, il se retire avant les autres dans sa chambre, il éteint sa lumière, il laisse sa fenêtre ouverte pour savoir tout ce qui se dit dans le jardin.

Alors, il entend des murmures, il entend des échos et, un soir, il perçoit justement le mari de sa petite-fille proposer rien de moins que de l'interner dans une maison de santé, de le séquestrer, de le boucler, de faire déclarer qu'il est incapable de gérer ses affaires et, par conséquent, de mettre la main sur la fortune, avant d'attendre sa mort, plutôt que d'attendre sa mort qui tarde vraiment à se produire.

Quant il entend cette conversation, il entre naturellement dans une fureur indescriptible et, le lendemain, il annonce à sa femme qu'il part en voyage.
La femme, qui, d'ailleurs, n'était pas dans le complot puisqu'elle s'était retirée avant cette conversation cynique, la mère qui n'est pas dans le complot le regarde, elle est fatiguée. Pour la première fois de sa vie, il la regarde, seule. Il voit qu'en effet elle est accablée, qu'elle est usée. Un sentiment de pitié commence à l'envahir. Il voudrait ne pas partir, mais il se raidit en pensant aux paroles effroyables qui ont été prononcées la veille par ce petit-fils par adoption qui parlait de l'interner, avec d'ailleurs la complicité des autres.

Il est donc décidé à aller à Paris, à les déshériter tous et à transmettre toute sa fortune à un fils naturel qu'il a eu avec une de ses clientes qui était une institutrice qu'il avait sauvée d'une affaire très grave, qui, par reconnaissance s'était donnée à lui et avait eu un fils. Il avait, d'ailleurs, très honnêtement continué à les entretenir, ils ne manquaient absolument de rien. Il avait, à cet égard, rempli tous ses devoirs, mais il décide de transférer toute sa fortune sur ce fils naturel qu'il ne connaît pas.
II arrive donc a Paris et il raconte a son ancienne cliente, qui est la mère de ce fils, son intention, comme il la raconte à cet enfant naturel qui le rencontre pour la première fois que c'est lui qui deviendra l'héritier de toute sa fortune.

Il s'aperçoit avec stupeur que ça n'a pas du tout l'air de les toucher, qu'au fond ils ont plutôt peur, peur de cette histoire, peur d'être entraînés dans des complications extraordinaires par toute une famille qui évidemment les attaquera et défendra le testament, se défendra contre le testament avec le bec et les ongles. Enfin, il essaie tout de même de les persuader, il s'installe dans leur voisinage pour quelque temps, il demande à ce fils naturel de retirer son courrier. Et il commence à douter d'ailleurs que ce garçon soit capable de prendre en main une pareille charge, quand un jour, tandis que il se promène dans Paris, il voit à travers le reflet d'une vitrine l'ombre de son gendre, l'ombre de son gendre dans un magasin. Il regarde encore et il voit son fils dans le même magasin, et il voit son fils naturel avec eux. Alors, il comprend, il comprend : "Ça y est, ça y est il a vendu la mèche et il va négocier avec les héritiers légitimes, il va négocier l'affaire.

Alors, il se retire, lui, dans l'ombre, il les laisse sortir. Il les suit. Ils vont à l'église de Saint-Germain et c'est là que ils règlent leurs petites affaires, qu'ils se mettent d'accord sur la pension que le fils naturel touchera, qui sera doublée en échange de l'abandon total de ce testament fait en sa faveur.

Alors, ayant vu ce qu'il voulait voir, il se retire et, lorsqu'il se retrouve en face de son fils naturel, il feint de n'avoir rien vu, de ne rien savoir, il lui pose une question et cette question fait éclater la baudruche. Alors il le met au pied du mur et lui dit: "Espèce d'imbécile, naturellement tu as été vendre la mèche aux autres, tu t'es entendu avec eux. Eh bien, moi, je te donnerai exactement ce qu'ils voulaient te donner, je doublerai ta pension et je donnerai mon argent à quelqu'un d'autre !" Et il rompt absolument avec cette femme et avec ce garçon, et son courrier reste deux ou trois jours poste restante.
Quand il va le retirer, il y a une lettre de son fils qui le prie de rentrer au plus tôt parce que sa femme est malade. Il commence alors à être ému, touché et, en effet, il prend le premier train et, lorsqu'il arrive, elle est morte. Elle est morte... (à suivre)

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