Retraite aux franciscaines de Lons-le-Saulnier à Ghazir au Liban du 3 au 10 Août 1959. 1ère conférence. Début.

Lundi 3 août, 16 heures. De quel Dieu s'agit-il ?

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte (la qualité s'améliore rapidement):

« Il y a un nom que tout le monde connaît, un nom que tout le monde connaît, c'est le nom de Karl Marx. Vous savez que Karl Marx est le fondateur du Communisme, et le grand docteur du communisme puisque les œuvres de Karl Marx sont lues, étudiées, commentées. Il aimait profondément le peuple. Il était très cultivé d'ailleurs: c'était un avocat, originairement c'était un bourgeois, c'était un homme dont la condition était aisée et qui s'est intéressé au problème ouvrier avec un dévouement extraordinaire, qui a consacré toute sa vie, finalement, à ce problème ouvrier, et qui était personnellement foncièrement athée - du moins il le croyait. Et, voilà comment il justifiait, il justifiait, son incroyance, son refus de croire en Dieu.

Il disait: "la liberté..." - car c'est cela qu'il voulait défendre d'abord, c'était la liberté - il disait "la liberté, c'est de ne tenir son être que de soi; par conséquent, ou l'homme est créé par un autre dont il dépend et il n'est pas libre, ou bien il ne tient son être que de lui-même, c'est à dire qu'il est libre, mais alors Dieu n'existe pas.

Un être ne se présente comme indépendant que pour autant qu'il est son propre maître et il n'est son propre maître que pour autant qu'il se doit à soi-même son existence. Un homme qui vit par la grâce d'un autre se considère comme un être dépendant. Mais je vis complètement par la grâce d'un autre quand non seulement je lui dois la conservation de ma vie, mais qu'il a en outre créé ma vie, quand il en est la source. Ma vie a nécessairement une telle source en dehors de moi si elle n'est pas ma création propre. C'est pourquoi il est si difficile de chasser de la conscience populaire l'idée de création. Pour l'homme socialiste, au contraire, (c'est à dire pour Marx lui-même) toute l'histoire universelle n'étant pas autre chose que la procréation de l'homme par le travail humain, que le devenir de la nature pour l'homme, il possède la preuve visible et irréfutable de son enfantement par soi-même, du processus de sa création."

C'est pourquoi Marx, dès sa première œuvre avait dit : "La philosophie ne s'en cache pas, elle fait sienne la profession de foi de Prométhée". Prométhée, c'est un personnage mythique de l'Antiquité, qui avait volé aux dieux le feu du ciel et qui avait été crucifié sur un rocher auquel il avait été enchaîné. Les dieux s'étaient vengés de ce qu'il avait voulu voler le feu du ciel. Donc, la philosophie ne s'en cache pas, elle fait sienne la profession de foi de Prométhée : en un mot, j'ai de la haine pour tous les dieux. Et cette devise, la philosophie l'oppose à tous les dieux du ciel et de la terre, qui ne reconnaissent pas la conscience humaine comme la divinité suprême."

Pour lui, donc, il n'y a qu'une seule divinité, c'est la conscience humaine. Et Dieu, s'il existe - mais à ses yeux, Il n'existe pas - Dieu ne peut être que l'ennemi de la conscience humaine, parce que, si on admet l'existence d'un dieu, alors la conscience humaine dépend, elle est esclave, il n'y a plus de liberté possible. Donc, c'est au nom de la liberté que Marx refuse absolument d'admettre l'existence de Dieu.

Et il est curieux - parce que tous ces courants se rejoignent - il est curieux que dans un roman d'un auteur allemand, qui nous raconte l'enfance d'un petit garçon, qui s'appelle "der grüner Heinrich", "Le petit Henri Vert", ce petit garçon arrive un jour de l'école. C'est un petit protestant; il arrive de l'école et il se met à table. Il vit seul avec sa mère, qui est veuve, et il n'a pas fait sa prière avant de se mettre à table. Sa mère lui dit : "Tu n'a pas fait ta prière ? - Non, je ne l'ai pas faite. - Tu ne veux pas faire ta prière ? Non, je ne veux pas faire ma prière. - Tu vas faire ta prière ! -Je ne ferai pas ma prière. - Eh bien, tu ne dîneras pas. - Je ne dinerai pas." Et l'enfant s'en va.

Or, on voit naître chez un enfant les mêmes réactions, il ne veut pas qu'on le force à quelque chose, et il affirme sa liberté en refusant de faire sa prière, et il préfère se passer de dîner, ce qui est beaucoup pour un enfant, plutôt que d'être soumis à cette obligation de faire sa prière. Donc il y a dans le monde une quantité de gens qui refusent Dieu parce qu'ils voient en Dieu 1'ennemi numéro un, l'ennemi numéro un, de la liberté de la liberté. Voilà un premier tableau.

Voici un deuxième tableau, bien extraordinaire. Cette revue est la Revue Biblique, la Revue Biblique, c'est la revue des Dominicains de Jérusalem. C'est une revue savante, c'est une revue admirable qui rend compte de tous les travaux qui concernent la Bible, où il y a des articles de première valeur, qui est connue dans le monde entier. Elle a été fondée par le Père Lagrange à la fin du siècle dernier, elle a donc plus de cinquante ans d'existence, et c'est un instrument de travail indispensable pour tous ceux qui s'occupent de l'Ecriture Sainte.

Or, il se trouve que, dans cette Revue Biblique du 1er janvier 1958, il y a un article du Père Festugière. Le P. Festugière est un dominicain de Paris, qui est entré dans l'Ordre relativement tard et qui est un helléniste de première classe. Un helléniste, c'est à dire un grand connaisseur de la Grèce, de la langue grecque, des choses grecques, de l'histoire grecque, de la philosophie grecque. Il est membre de l'Institut, de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres. C'est une célébrité dans le monde entier, c'est un des meilleurs connaisseurs de la Grèce et du grec.

Or, le Père Festugière, que je connais (mal, enfin que j'ai rencontré une ou deux fois à Paris), le P. Festugière, dans la Revue Biblique, rend compte d'un ouvrage très important sur la religion romaine, un ouvrage écrit par Jean Bayet. Et l'article du P. Festugière qui comporte une quinzaine de pages, ce qui est extrêmement important, ce qui suppose que le livre dont il rend compte est lui-même très important - cet article donne l'occasion au P. Festugière de faire toute une série de réflexions qui m'ont rempli de stupeur.

Voici ce qu'il dit en particulier : "Nous nous sentons continuellement dépendants de forces obscures, des forces de la nature, des forces qui peuvent détruire les récoltes comme la grêle, comme la pluie si elle dure trop longtemps, comme la sécheresse. Nous nous sentons continuellement dépendants de forces obscures que nous pouvons à peine nommer, que nous sentons seulement partout présentes, partout actives, décidant de notre bonheur ou de notre malheur. Nous cherchons donc à apaiser ce divin diffus répandu dans la nature, à être en paix avec lui et nous percevons, nous sentons plus ou moins clairement que, pour l'apaiser, il faut accomplir exactement les rites qui lui agréent. La crainte domine dans cette attitude religieuse, et le scrupule. Cette attitude n'a pas disparu, elle subsiste dans les conditions modernes, elle subsiste dans le Christianisme."

Donc, il admet que les religions ont commencé, toutes les religions ont commencé, par la peur de l'homme devant les forces inconnues qui l'entourent, qu'il ne maîtrise pas; et il cherche justement à apaiser les maîtres de ces forces, les maîtres qu'il ignore. Il cherche à apprivoiser ces maîtres pour se les rendre favorables. C'est, pour le P. Festugière, l'origine de la religion.

La crainte a donc dominé dans cette attitude religieuse et, je viens de le dire, cette attitude n'a pas disparu, elle subsiste dans le christianisme.

"Quantités d'âmes très sincèrement chrétiennes, très authentiquement religieuses, sont obsédées par le souci d'accomplir toujours, au moment où il faut, et dans le rite qu'il faut, les devoirs prescrits. On s'est moqué du pharisaïsme, et sans doute les pharisiens contemporains du Christ présentent une déformation de la religion, mais le pharisaïsme originel n'était pas cela, il était une observation scrupuleuse de la lettre, parce que, dans ce respect de la lettre, on s'assure qu'on plaît à Dieu, on est en paix avec Lui.

Sous cette forme, le pharisaïsme est éternel et l'Evangile lui-même impose cette stricte obéissance aux commandements. Si l'on remarque que ces commandements sont plus proprement cultuels que moraux dans la religion romaine, on aura défini, assez justement je crois, l'attitude religieuse du Romain..." "Nous sentons autour de nous des forces, mais ces forces, depuis des temps immémoriaux, nous apparaissent comme des personnes."

Et plus loin, il dit : "On peut naturellement reprocher à cette religion d'être une espèce de marché. On offre des sacrifices aux dieux pour obtenir leurs faveurs. On fait un contrat avec eux, on leur fait des promesses et on les tient si eux-mêmes sont fidèles à aider ceux qui les invoquent."

Il s'agit toujours de la religion romaine, mais le P. Festugière, avec l'auteur d'ailleurs dont il rend compte, dit : "Après tout, il y avait peut-être cet aspect dans la religion romaine. Ça n'empêche pas qu'il y avait aussi un sentiment religieux incontestable". Et c'est là qu'il dit: "Le contrat, si vous reprochez à la religion romaine d'avoir été un contrat avec les dieux où "je donne et vous donnez, je donne tant et vous donnez tant", on peut dire aussi du mariage qu'il est un contrat. Le mariage est un contrat. Est-ce un pur marché sans réciprocité de confiance et d'amour ?"

Et voici autre chose qui nous touche davantage: "Les membres des ordres religieux prononcent trois vœux, de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. En d'autres termes, ils aliènent entre les mains de Dieu, représenté par le Supérieur de l'Ordre, les trois biens essentiels de l'homme. De son côté, le Supérieur, au nom de Dieu, promet au jeune profès la Vie éternelle. C'est donc là un contrat entre l'homme et Dieu : parlera-t-on de marché? Il faut n'avoir jamais assisté à une profession, jamais rencontré de profès au moment où il s'engage, pour réduire cet engagement, qui est bien un contrat, un acte contractuel, à un sordide marché. Simplement, l'adolescent se donne - comme se donnait jadis un jeune chevalier au prince qu'il voulait servir - il se lie par contrat à ce mystère infini qu'est Dieu. Et le sens propre de ce contrat est celui-ci : de quelque manière que Dieu le traite, -mal en général-, et si fort que s'obscurcisse au cours de la vie le mystère divin, l'homme restera fidèle. En sorte que, de la part de l'homme, tout consiste dans ce contrat à rester malgré tout fidèle." Et c'est ce que faisaient aussi, dit-il, les Romains.

Maintenant, il en vient aux périodes, aux périodes où, chez les Romains, on commence à négliger la religion romaine, on commence à introduire à Rome d'autres religions qui paraissent plus capables de toucher les dieux plus proches de l'homme; et il remarque que, justement, les défenseurs de la religion romaine ont attribué toutes les catastrophes qui s'abattaient sur l'Empire romain au fait justement que l'on abandonnait les dieux traditionnels. "Que cessent les sacrifices, plus rien ne va ! Néanmoins, il y a des gens qui sont restés jusqu'à la fin fidèles à la religion romaine. Si donc nulle catastrophe, nulle catastrophe n'a pu affaiblir cette foi romaine, ces rapports de confiance réciproques, juridiquement établis entre deux parties, dont l' une peut être dominante de l'autre, elle est quelque chose de bien plus profond et de plus authentiquement religieux qu'un marché."

Et voici une phrase extraordinaire, bouleversante et inquiétante : « Les dieux n'ont jamais cessé de manquer au contrat . Pourtant, il a subsisté. On sentait donc confusément que l'une des parties a des droits souverains - c'était Dieu - et qu'elle mérite, quoi qu'elle fasse, d'être servie. Après tout, païenne, chrétienne, la pauvre humanité se débat dans le mystère. Il serait assurément plus simple de ne pas croire, mais le fait est là: on croit. » C'est curieux, sous la plume d'un religieux.

Et ceci, qui me paraît bien plus inquiétant encore : "Il en va tout autrement des religions païennes et de la chrétienne. La religion chrétienne, en effet, est éminemment morale. Elle impose, notamment dans les choses de la chair, un code moral d'une rigueur extrême. Elle condamne l'amour de soi, l'orgueil de la vie, elle va donc à l'encontre des instincts les plus puissants de l'animal humain et l'on conçoit (c'est du P. Festugière) et l'on conçoit qu'un être jeune, conscient de ses forces, la rejette avec dégoût et avec haine. D'autant plus que cette religion ayant introduit pour les fautes morales la notion théologique de péché, c'est à dire d'atteinte directe à Dieu, fait peser sur l'existence entière le poids insupportable d'une culpabilité, l'attente d'un jugement et d'un châtiment éternel qui risque d'entraver toute action et d'éteindre toute joie."

Eh bien, ça me paraît extrêmement, extrêmement tragique qu'un religieux, qui a choisi de se faire moine, qui est un très grand savant, écrive des choses aussi désenchantées sur la religion, rattachant toutes les religions, finalement, à la peur de l'homme devant les forces de la nature, montrant que après tout, toutes les religions acceptent des contrats où l'homme accepte des conditions de Dieu à condition que Dieu soit fidèle à ses promesses. En général, Dieu n'est pas fidèle à ses promesses. Néanmoins, néanmoins l'homme persévère dans la foi. Il serait plus simple de ne pas croire, néanmoins on croit, le fait est là. Et, finalement, le christianisme n'a fait qu'aggraver tout ça, parce que le christianisme non seulement nous présente un Dieu qui, en général, traite mal ceux qui se donnent à Lui, mais il empoisonne la vie avec des commandements qui sont sévères, terribles, en sorte qu'un être jeune et sain devrait les refuser avec dégoût et avec horreur.

Et il me semble que quand un religieux écrit cela, c'est que vraiment sa vie est profondément blessée ! Il faut vraiment qu'il ne se sente plus à l'aise dans sa religion pour pouvoir en écrire de cette manière.

Et ceci : - mon Dieu, après tout, un homme peut être en état de crise, cela ne peut que nous inviter à prier pour lui ! Mais il est décevant ! Certainement la Revue Biblique n'a pas osé refuser cet article, étant donné la grandeur du personnage - mais il est évident, heureusement que c'est une revue qui n'est lue que par des savants ! - mais il est évident qu'un article comme celui-là ne peut pas être une caution pour la foi des lecteurs. Et si je vous en parle, c'est que cela représente un autre aspect de Dieu.

Marx refuse Dieu au nom de la liberté, et un religieux chrétien accepte Dieu malgré, malgré tous les désavantages de la situation, malgré tous les manques à l'appel de Dieu, malgré toute la dureté d'une loi qui va contre les désirs les plus profonds de la nature : alors, est-ce que vraiment Dieu est celui qui est l'ennemi de notre liberté, est-ce que vraiment Dieu est celui qui appesantit sur la vie le joug féroce d'une exigence qui assombrit toute l'existence, ou bien est-ce que Dieu est quelqu'un d'autre ?

Ces deux exemples montrent en tous cas que, lorsqu'on prononce le mot "Dieu", on peut mettre sous le mot Dieu des choses bien différentes. Marx y voit l'ennemi de la liberté, le P. Festugière y voit un être inconnu dont le mystère est impénétrable et qui fait peser sur la vie un joug presqu'intolérable. » (à suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir