Suite 4 de la 3ème conférence donnée au couvent des dominicaines de Beyrouth en juin 1965.

« Il est parfaitement clair que la révélation ne saurait nous intéresser un instant si elle prétendait être un duplicata de l'histoire scientifique ou de la science ! Elle nous pénètre, elle nous informe, elle nous transfi­gure, elle nous libère précisément parce qu'elle n'est rien de cela, parce qu'elle nous met en contact avec l'intimité personnelle de la divi­nité pour nous enraciner en elle, afin que notre vie devienne source à son tour, qu'elle devienne espace et qu'elle s'offre à l'univers entier comme un ferment de libération, de dignité et de grandeur.

La révélation divine ne peut se situer que dans cette direction, et son critère pratique ne peut être que sa puissance effective de libération de l'homme et de l'univers. Il ne s'agit donc pas, il ne s'agit jamais de présenter la Révélation comme un système du monde, comme une expli­cation des choses mais il s'agit de l'offrir dans la lumière où une intimité se propose à une autre, de la présenter toujours comme le rayonnement personnel du Premier Amour à travers les mots-sacrements qui communiquent la Lumière de Son Intimité. La Révélation, finalement, si elle est authentique, elle ne peut s'adresser qu'à la personne, à la Personne, à ce qui est en nous spécifiquement humain, à ce qui est commun à tous les hommes en tant qu'hommes.

Si l'Evangile peut nous convaincre, si l'Evangile peut être pour nous une voie de lumière et de libération, c'est dans la mesure justement où l'Evangile est tout entier centré dans un personnalisme divin, où Dieu se révèle un pouvoir d'effacement infini.

La Trinité, l'Incarnation, la nou­velle naissance, tout cela gravite précisément dans cet univers de la personne, tout cela nous relie au Centre de cet Univers-Personne pour faire de nous des personnes, tout cela s'adresse à ce qui est en nous de spécifiquement et d'essentiellement humain.

Si l'Evangile apportait des notions qui constituaient une vision du monde comme celle des philosophes, a priori nous saurions qu'il comporte des limites, qu'il ne s'adresse pas à tous les hommes, que, comportant lui-même des frontières, il élève entre les hommes des murs de sépara­tion. Si il est, au contraire, uniquement la révélation en personne de la Vérité en personne, c'est-à-dire de cette Lumière d'Amour qui exorcise nos ténèbres et nous déracine de nos servitudes, qui nous jette dans notre intimité et nous restitue à notre véritable moi, si l'Evangile est tout cela, à la bonne heure, il s'adresse à tous les hommes, il ne leur demande pas de changer leur formule, d'abandonner leur système, il s'adresse à ce qu'ils ont en eux de spécifiquement humain.

Fénelon a dit, comme vous vous rappelez, que "la différence de Dieu, c'est de n'en avoir point". Les autres êtres qui constituent la création sont catégorisables, ils appartiennent à un certain ordre qui les distin­gue des autres êtres enfermés dans d'autres ordres. Seul, Dieu est au-dessus et au-dehors de toutes ces catégories, sa différence est de n'en avoir point, Il est l'ampleur illimitée d'un Amour sans frontière.

Une Révélation authentique, une révélation définitive tout au moins, ne peut avoir que le même caractère : il faut que sa différence soit de n'en avoir point. Vous sentez tout de suite l'impossibilité de satisfaire l'es­prit en l'enfermant dans des catégories, vous sentez l'impossibilité de s'adresser aux autres en leur apportant quelque chose qui bouscule leurs catégories, qui leur demande de changer de formule et qui déjà les blesse en contestant ce qu'ils sont ! Vous sentez bien que l'unique manière de correspondre à la Vérité en personne, d'attester Sa Présence et de communiquer Sa Lumière, c'est d'aller aux autres dans le vide absolu d'un esprit sans frontière où la Personne s'atteste comme un ferment de libération et où les autres sont accueillis dans le meilleur d'eux-mêmes, saisis dans leur plus inviolable intimité comme une dignité sacrée et, si les circonstances le veulent, promus à elle-même où révélés à eux-mêmes par ce vide même que l'on fait devant eux.

Il est impossible d'échapper au fanatisme si on se croit porteur d'un message formulable dans des mots qui ne soient pas des mots-sacrements, dans des mots qui ne soient pas une Présence, dans des mots qui n'aient pas la caution de la Vie, dans des mots qui ne portent pas le courant de l'Amour illimité, il est impossible de ne pas se sentir mal à l'aise ! Il est impossible d'échapper au fanatisme si l'on croit qu'il faut amener les autres à changer de formules et non pas à les aider à naître à eux-mêmes, à atteindre leur grandeur universelle, à se faire homme et à devenir à leur tour des créateurs de cet univers nouveau dont nous avons tous la charge et la responsabilité.

Jésus au lavement des pieds, que veut-Il ? Que veut-Il provoquer sinon la reconnaissance par ses disciples et donc par nous-mêmes, la recon­naissance de ce trésor confié à toute conscience humaine et qui est le Dieu Vivant ? Et qu'avons-nous d'autre à faire ? Non pas à proposer un programme, à proposer un idéal que nous dirons immédiatement supérieur à tous les autres dans le vide de paroles inefficaces ! nous avons à vivre cette Présence, à la devenir pour qu'elle se respire à travers nous. Il ne s'agit pas d'une formule, encore une fois, mais d'un échange, d'un échange nuptial qui ne peut s'accomplir qu'au niveau de la démission et de l'amour.

On voit tout de suite que, si la Révélation est cela, si elle se situe dans un univers-personne, si le critère pratique de sa Vérité, c'est sa puissance de libération de l'homme et de l'univers, on voit tout de suite que le mot de tolérance est intolérable ! Comment dire aux autres qu'on les tolère sans les offenser,sans les contester dans la sincérité de leurs convictions ? Si nous nous mettions à leur place, nous sentirions immédiatement le caractère injurieux de ce mot de "tolérance".

Comment une révélation qui veut être, qui ne doit être, qui ne peut être qu'un ferment de libération, qui nous révèle la liberté et qui nous la communique, qui veut faire de nous un univers et un centre, comment la révélation qui porte ainsi le ferment d'une liberté infinie pourrait-elle ne pas se proposer sous l'aspect d'une communion sans frontières en proclamant justement que, dans le domaine de la Personne, toute contrainte est impossible, toute contrainte représente une violation de ce qu'il y a de plus sacré et que nous ne pouvons aborder les choses efficace­ment que quand nous nous adressons à la Personne en nous libérant d'abord de nous-mêmes, pour lui offrir ce vide sacré où se révèle le Dieu Vivant qui est un pouvoir infini d'effacement et de dépossession.

Bien sûr, tout cela n'a de sens que dans la mesure où nous le vivons. Tout cela n'a de sens que si nous avons le sens de l'humain, le sens de l'humain ! si nous sentons en chacun ce qui est en jeu, si nous comprenons que la Présence de Dieu dans le monde est liée finalement, est liée au dedans de nous -mêmes et qu'elle est conditionnée inévitable­ment par la transparence que nous offrons à Sa Lumière.

Il est donc parfaitement clair que, si la science constitue déjà un lien de liberté avec l'univers et avec nous-mêmes, la révélation à plus forte raison confirme ce mouvement de libération et nous entraîne sous le poids immatériel de la Pauvreté divine, nous entraîne vers cet univers sans frontières où toute créature peut trouver sa grandeur et réaliser son infinité.

C'est pourquoi, pratiquement, il convient de parler le moins possible de la Vérité, le moins possible de Dieu parce que ces mots ont tellement servi qu'ils ont perdu leur efficacité. Il ne s'agit pas de parler mais d'être en nous adressant à la personne et en laissant transparaître en nous comme un vitrail le soleil intelligible qui est le jour de l'esprit et la libération du coeur.

Comme nous serons à l'aise dans ce monde multiple où tant de murs de séparation séparent les hommes les uns des autres, où tant de confes­sions religieuses se réclament de Dieu et d'une révélation absolue, qui est donc indiscutable et obligatoire ! comme nous serons à l'aise si nous avons compris que dans le personnalisme évangélique, dans la pauvreté de l'Humanité du Christ, dans sa désappropriation radicale, il y a juste­ment de quoi nous guérir de tout fanatisme, de tout prosélytisme indiscret en nous invitant constamment à dialoguer avec la personne au-delà de toute parole.

A quoi bon s'en prendre aux mots, aux sys­tèmes, aux langages, aux arguments ? Cela ne mène à rien. La plupart du temps, les arguments sont un automatisme verbal, où ils sourdent dans un univers passionnel auquel on ne se heurte qu'en les blessant et en renforçant par conséquent leur détermination de ne point lâcher prise.

La seule parole efficace, c'est le silence qui s'agenouille devant la personne, qui la laisse venir à elle-même et qui lui révèle le soleil à travers le vitrail. Comment les hommes refuseraient-ils une révéla­tion qui leur apporte ce qu'ils cherchent, qui les comble de lumière et d'Amour, qui leur révèle leur liberté et l'accomplit ? Comment les hommes ne seraient-ils pas émerveillés si la révélation avait en nous le Visage de la divine pauvreté, si elle était en nous la Vie de la vie ?

Rien ne parait plus stérile, rien ne me scandalise davantage que ces apologétiques où l'on jette aux quatre vents l'affirmation de la supériorité de son propre système et de sa propre révélation sans mettre la main à la pâte, sans transformer les conditions humaines, sans se sentir enga­gé jusqu'aux racines de son être à l'égard des autres dans une démission totale qui mette justement à leur disposition non pas un système de mots, non pas un complexe de discours, mais qui le mette en face d'une Présence que l'on ne connaît jamais, mais que l'on reconnaît toujours à ceci que, dès que l'on entre en contact avec elle, on se sent immédia­tement libre de soi ! »

(fin de la conférence)

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