Suite 3 de la 3ème conférence donnée au couvent des dominicaines de Beyrouth en juin 1965.

" Si nous admettons, si nous reconnaissons, conformément à l'exposé de Bachelard et aux intentions exprimées par Jean Rostand, qui sont celles d'ailleurs de tous les chercheurs d'aujourd'hui, si nous admettons que la Vérité, c'est bien cela, qu'elle est Quelqu'un, qu'elle est unique, qu'elle est Personne, qu'elle est d'ailleurs ineffable et qu'elle n'apparaît qu'à celui qui devient Personne, nous pouvons nous poser maintenant la seconde question : que peut signifier et comment reconnaître une révélation divine ?

Avant de passer à cette question, je voudrais résumer, comme je le fais dans "Dialogue avec la Vérité", cet itinéraire. La Vérité tient dans cet échange, dans ce dialogue, dans cette distance silencieuse qui nous personnalise, en référant tout, et d'abord nous-rnême, en l'Autre en qui nous devenons nous. Il ne peut être proprement question de vérité en dehors de cet éclairage personnaliste où tout respire en l'espace de lumière. (Voir "Dialogue avec la Vérité")

Si la science nous introduit déjà dans un univers de liberté, dans un univers de personnes, si elle constitue précisément un lien de liberté avec la réalité physique, on ne pourrait pas concevoir, on ne pourrait pas imaginer que la révélation nous maintint dans un univers-chose.

Une révélation divine ne peut que nous jeter en plein univers-Personne, en étant la manifestation personnelle du Centre originel de l'univers-Personne.

C'est ce que j'exprimais tout récemment dans "le Lien" en disant : "La tempête qui engloutit un navire ne se soucie pas de la dignité des hommes qui périssent. Les hommes qui périssent ne peuvent davantage s'incliner devant la dignité de la tempête. Si l'univers n'était qu'un rouleau compresseur soustrait à toute exigence intelligible, si nous ne pouvions que le subir et nous subir, il n'y aurait pas de vérité. La vérité suppose la possibilité d'un lien de liberté avec l'univers comme avec nous-mêmes. Elle suppose que nous pouvons crever l'enveloppe de cet univers-chose, de ce monde aveugle et qui nous aveugle, et atteindre à travers lui, dans un nouveau contexte, un univers humain où devienne possible un dialogue de personne à personne. " (cf. "Vérité et Liberté" - Dans Le Lien, vol XXX, N1, Mars 1965, p. 10)

Autrement dit pourquoi une science authentique exigerait-elle un esprit affranchi de toute passion désordonnée puisqu'il est de fait que les savants puisent quand ils sont authentiquement savants, puisent dans cette contem­plation de l'univers physique une exigence de pureté dont leur vie est très souvent le magnifique exemple.

Ceci dit, nous pouvons tout de suite affirmer qu'une révélation divine qui s'ajoute à celle dont l'univers du savant est le truchement, ne pourra se situer dans l'univers-chose où nous emprisonnent nos options passionnelles, elle pourra se situer éventuellement dans sa phase initiale plus particulièrement, s'exprimer sans aucunement ciller dans le langage élémentaire d'une humanité encore fortement ancrée dans la matière, et être transmise par les hommes encore insuffisamment affranchis d'eux-mêmes, et ce sera pour déposer en eux, ou tout au moins à travers eux et au bénéfice des autres, un ferment de libération qui les aimantera vers un personnalisme où ils cesseront de subir, avec une orientation plus explicite et une impulsion plus efficace que celle que pourrait leur imprimer aucune science dont ils seraient capables.

Cette efficacité résultera, on peut le présumer, d'une manifestation proprement personnelle du Centre originel de l'univers-Personne, explicitement reconnu comme une Présence distincte de nous et attestée finalement quand la révélation aura atteint sa pleine maturité comme une intimité transcendante enracinée dans la nôtre et seule capable de sceller notre autonomie en nous faisant passer du moi possessif au moi oblatif ou, ce qui revient au même, du dehors au dedans, pour citer une fois de plus les mots d'Augustin dans l'inépuisable confidence de ses Confessions: "Tu étais dedans, et moi dehors. "

Dieu en personne s'attestant en tant que Personne dans la lumière qui ne peut émaner que d'une Personne Infinie pour faire de nous des per­sonnes, c'est très approximativement le schéma élémentaire selon lequel on peut concevoir une réalité divine qui puisse dépasser la science pendant que celle-ci crée déjà un lien de liberté avec le monde et avec nous-mêmes en la comprenant et en la comblant sans mesure.

La Révélation, autrement dit et dans les termes les plus simples, ne peut être que Quelqu'un, la Révélation ne peut être qu'une Personne et elle ne peut se proposer de doubler la science et de nous expliquer les phénomènes, ce qui d'ailleurs aujourd'hui n'a plus aucun sens puisque la science ne cherche pas à savoir des choses ce qu'elles sont, mais qu'elle essaie de modifier en créant un univers culturel, un univers humain où l'esprit puisse immédiatement se retrouver dans le jour où sa propre vie s'accomplit.

La révélation n'a pas à nous enseigner l'histoire, la physique, la cosmo­logie, le commencement ou la fin de quoi que ce soit, elle a à nous intro­duire dans cet univers de la Personne, de la liberté et de la dignité, en nous révélant précisément la divinité sous son aspect le plus personnel, là où elle nous touche dans nos racines les plus intimes, là où elle sus­cite en nous la Personne, l'être-source et origine. Elle ne peut donc pas être des mots, des événements ou des choses. Il est clair qu'une révélation ne peut être que l'émergence de cette Présence, précisément parce qu'elle ne peut être que la manifestation la plus personnelle de la Vérité en Personne, cette manifestation ne peut s'accomplir qu'à travers des présences humaines qui deviennent de plus en plus transparentes, qui deviennent de plus en plus personnelles et qui laissent transparaître cette Présence comme une intimité se révèle à une autre.

Vous vous rappelez ce mot admirable, un de ces mots qui mérite de vivre éternellement, écrit par Anne Philipe dans le livre qu'elle a consacré à Gérard Philipe : "Toi seul me voyais, moi seule te voyais et maintenant je demeure dans un monde sans regard." Il est difficile l'exprimer mieux le caractère d'échange et de réciprocité que comporte la révélation d'une personne à une autre. Ce ne sont pas des mots qui révèlent une personne à une autre, une intimité à une autre, c'est cette lumière que l'une devient dans l'autre.

Si les mots peuvent être le truchement de l'amour, des mots toujours pareils, toujours identiques, c'est dans la mesure où ces mots sont chargés d'une présence, où ils font passer le courant de l'intimité de l'un dans l'intimité de l'autre. Dans ce domaine de la personne à ce niveau suprême où se situe le troisième étage de la fusée que nous sommes, il n'y a pas d'autre moyen d'échange. Nous sommes là au-delà du discours, et la connaissance est liée à notre naissance, et elle est d'autant plus parfaite que nous sommes nés davantage à l'esprit, que nous sommes libérés de nos déterminismes passionnels.

Ce ne sont pas les choses prises comme telles, les événements ou les personnes prises comme telles, qui sont l'objet de la révélation, mais toujours va vers eux cette Présence qui se fait jour progressivement jusqu'à ce qu'elle éclate dans le plein midi de la révélation en une cons­cience humaine désappropriée de soi si radicalement qu'elle ne puisse plus opposer de limites à la manifestation personnelle de la Vérité en personne. » (à suivre)

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