Le réel, c'est une cosmogénèse ...

Suite 2 de la 3ème conférence donnée au couvent des dominicaines dd Beyrouth en juin 1965.

« Jean Rostand dans les dernières pages de son petit livre "Peut-on modifier l'homme?", ces pages frémissantes de vie, de passion, de ferveur, d'amour, qui sont des pages de véritable mystique, Jean Rostand affirme que l'unique passion du savant est l'amour de la vérité. Et il exprime cet amour de la vérité dans cette phrase d'ailleurs très traditionnelle : "C'est l'amour de ce qui EST, simplement parce que cela EST." Les majuscules dont il entoure ses mots, la fer­veur avec laquelle il s'exprime puisque l'on ne peut atteindre ce qui est qu'en se surmontant soi-même, que la Vérité n'est peut-être jamais là où l'on crie et peut-être jamais là où l'on parle, toutes ces précautions, toute cette ferveur nous induisent à ne pas prendre à la lettre ces affirmations : "L'amour de ce qui Est simplement parce que cela Est. " puisque précisément le livre entend modifier le réel.

Comment jamais atteindre ce qui Est puisque, précisément, on se propose de modifier le réel, donc l'homme, de toutes les manières possibles, en exerçant une influence sur l'acide désoxyribonucléique (A.D.N. ) qui est le composant essentiel des chromosomes, c'est-à-dire des gènes héréditaires. Comment dans cette entreprise de modifier l'homme, qui se présente comme le sommet du réel, comment peut-on espérer atteindre ce qui Est simplement parce que cela Est ? »

Nous nous trouvons en effet devant cette situation : la science modifie le réel, elle ne se propose pas précisément autre chose aujourd'hui que de modifier le réel, c'est ce que Bachelard nous a appris dans ses livres de génie, où il a analysé avec une acuité incroyable les entreprises de la physique moderne. Il nous a montré précisément que le propos de la physique moderne était de modifier le réel, que la physique moderne vise un réalisme calculé où l'artificiel prend le pas sur le réel, comme un réalisme de construction opposé à un réalisme de constatations, où la réalité étudiée est une réalité rectifiée, culturelle et humaine, où ce n'est plus la nature qui pose à l'homme des problèmes, mais l'homme qui impose à la nature des solutions calculées a priori, ou comme dans la chimie moderne, le plan rationnel d'une substance in-trouvée, c'est à dire non encore trouvée, est posé comme problème de réalisation, de même que les cases vides du tableau de Mendeleiev exigeaient que la nature vienne les remplir, où le phénomène, en toute recherche, émerge dans un cadre de raison nécessaire.

Il ne s'agit pas de constater avec nos organes sensoriels. On ne peut aborder justement l'expérience scientifique qu'à travers des calculs et des instruments que, seuls, des calculs peuvent manier et dont, seul, le cal­cul peut interpréter le résultat, à travers une instrumentation qui est elle-même le fruit de théories réifiées, c'est-à-dire incarnées dans l'instrument lui-même.

On voit bien qu'il s'agit dans la science contemporaine d'instituer une réalité conforme à la raison, mais la raison ne cesse elle-même de se rectifier. Dans cette entreprise, il s'agit d'assimiler le réel par les articulations rationnelles que l'on y suscite, en l'ordonnant pour le comprendre, pour le vivre sans contrainte dans la lumière qu'il devient en nous. En d'autres termes, ce que dit la science contemporaine, c'est que le réel, c'est une cosmogénèse, c'est-à-dire une nouvelle naissance de l'univers, qui implique le refus de le subir en s'assujettissant à un donné brut, pour le réengendrer afin qu'il devienne intérieur à l'esprit

Nous avons à faire, dans la physique contemporaine, à la plus belle tentative de libération de l'intelligence qui ait jamais été conçue et entreprise puisque tout l'univers est appelé à passer du dehors au dedans pour que nous cessions d'être contraints par lui et qu'il puisse devenir lumière en nous.

Vous vous rappelez comment les savants japonais à Nagasaki, après avoir porté secours aux victimes récupérables de l'épouvantable catastrophe, les savants japonais ont fait une pose héroïque qui constitue un des événe­ments les plus émouvants de l'Histoire : oubliant leur défaite, oubliant le désastre, ils se sont interrogés sur les dernières étapes de la fission de l'uranium qui étaient à l'étude dans le monde entier et dont le succès avait permis aux américains de leur infliger cette épouvantable défaite. Ils voulaient respirer, en quelque sorte, en s'efforçant de comprendre. Ils se sentaient moins vaincus s'ils pouvaient être convaincus. Il s'agissait là d'une victoire de l'intelligence et non pas d'un coup brutal asséné par le destin.

Jamais peut-être la dignité humaine n'a été affir­mée d'une manière plus éclatante que dans ce recul devant l'événement, que dans cette pose héroïque où des savants, oubliant le désastre, ont voulu se situer sur le plan de l'esprit pour recouvrer justement la dimension humaine et se sentir dans un univers encore vivable.

Il apparaît donc que ce que veut la science, ce qu'elle cherche sans se le dire, sans en prendre une conscience distincte, c'est justement de nous faire passer du dehors au dedans, de ne plus subir l'univers, d'entrer avec lui dans un dialogue de lumière et d'amour, de compenser notre cosmicité, qui nous fait dépendre organiquement de lui, en l'enra­cinant en nous pour qu'il devienne, transfiguré en nous, l'aliment de notre méditation, qu'il entre dans cette lumière où la personne a son mystère.

Rendre intelligible une réalité quelconque, c'est l'éclairer de ce jour intérieur, susciter en elle l'éclair de la référence qui relie toute chose à ce que Baudelaire appelait le "foyer primitif". Et cela paraît d'autant plus certain que, justement, la science contemporaine ne cesse de modi­fier le réel. Il ne s'agit donc pas de saisir ce qui Est, ce qui est donné à l'expérience brute mais, à travers les articulations rationnelles que l'on suscite dans le réel, de l'établir au-dedans pour réaliser l'unité de l'univers.

Nous étions scandalisés par ce divorce, écrasés par cette cosmicité qui faisait de nous la proie de ces forces aveugles qui sont dans l'univers, la science s'efforce de restaurer ou d'instaurer un ordre humain où l'esprit puisse se retrouver en toute réalité en dialoguant avec elle dans ce dialogue silencieux qui emporte l'univers et nous-même vers le jour, le jour qui est la lumière de notre esprit, vers cette Vérité qui est Quelqu'un, vers cette Vérité qui est une Personne, vers cette Vérité qui est la Lumière d'une Présence Infinie, qui est justement la joie de connaître, qui est commune à tous les savants de toutes les disciplines, la joie de connaître qui entraîne tous les chercheurs de la circonférence où se segmentent leurs disciplines, vers le Centre où ils communient à cette Présence qui est la Vérité en Personne. La joie de connaître atteste précisément cette convergence d'intention, cette contemporanéité de tous les chercheurs qui se joignent dans le même Centre Eternel.

Einstein a répudié l'attraction universelle de Newton qui avait dominé la science pendant plus de deux siècles. Il l'a remplacée par une métrique de l'espace. Mais non moins que Newton, il a cherché un lien de liberté avec l'univers.

Ce qui fait la grandeur de la science, c'est précisément la quête de ce lien de liberté avec un univers que l'on cesse de subir, que l'on comprend, que l'on prend en soi, que l'on contemple et à travers lequel, en se recti­fiant soi-même en même temps qu'on le rectifie, on s'achemine vers la Lumière Unique.

C'est sous cet aspect que la physique moderne plus qu'aucune autre est essentiellement humaine, humanisante, immatérialiste, compensant plus qu'aucune autre notre cosmicité en intériorisant toute notre matérialité dans le jour où l'esprit dialogue avec elle, à condition, bien entendu, que l'homme de science contracte un lien de liberté avec lui-même, car il cesse de subir l'univers dans l'exacte mesure où il cesse de se subir lui-même.

C'est ainsi qu'une anthropogénèse est solidaire de la cosmogénèse. De même que la science vise à engendrer un monde humain, un monde intelligible, un monde intérieur à l'esprit, la science exige du savant, pour qu'il ne mêle pas à son entreprise ses options passionnelles, qu'il les rectifie, qu'il naisse à lui-même, qu'il devienne Personne, c'est-à-dire justement source et origine, en s'arrachant à tous les déterminismes qui l'identifiaient à un univers-chose.

Et l'on peut bien dire, dans la mesure même où la réalité scientifique résulte d'une modification du réel par l'homme, que la seule constante de la science et qui fait toute sa grandeur, c'est ce mouvement vers l'homme, ce mouvement vers la Personne, ce mouvement vers la liberté, la dignité et la grandeur à travers ce Centre Unique où tous les chercheurs deviennent contemporains, vers la même Lumière où nous sommes libérés de nous-mêmes.

On comprend dès lors qu'Einstein ait pu dire que le sentiment mystique est la semence de toute science véritable. La Vérité est Quelqu'un, en effet, auquel se réfère ce sentiment mystique dont il est le pressenti­ment. La Vérité est Quelqu'un, elle est une Personne, elle est unique comme la Beauté Unique à travers toutes les oeuvres d'art, et chacun peut la reconnaître dès qu'empli de Sa Lumière, il devient libre de soi. » (à suivre)

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