Début de la 2ème conférence au monastère des dominicaines de Beyrouth en 1965

Nous en sommes toujours au Moyen Age, l'Eglise est encore une théocratie, comme elle l'a été tout au long de son histoire. L'unique remède à cette théocratie.

" Une naissance est un danger, une opération difficile. Les psychanalystes ont parlé du traumatisme de la naissance. Dès qu'un enfant quitte le sein maternel et qu'il affronte pour la première fois la vie, sa respi­ration et son organisme se trouvent en état de crise et cet arrachement du sein maternel peut le marquer pour toute sa vie et avoir une influence sur tout son être.

Ce qui est vrai du physique l'est beaucoup plus du moral et spirituel. L'être est un commencement, un appel, une exigence, et l'achèvement doit continuer dans toute personne. La plus grande crise de conscience est cette crise où l'homme a appris la mesure de son inachèvement. On peut parler de l'évolution et de la promotion vers la liberté, vers le surhomme, mais on doit se rendre compte du tragique qui se produit quand l'homme voit surgir sa liberté. Qu'est-ce qu'il va faire maintenant qu'il doit décider de son destin ? La liberté apparaît comme une catastrophe justement parce qu'on ne sait pas comment l'orienter.

Il est certain que ce que l'humanité a éprouvé devant la liberté est une impression de terreur devant le danger de cette liberté parce que, avec cette liberté privée, il faut tout inventer, le but et les moyens, et la liberté se présentera comme un instrument de destruction et sous l'aspect d'un danger pour la biologie elle-même.

Et immédiatement des groupes ont surgi pour détruire la liberté et dès son apparition ont posé des interdits. L'interdit sexuel est sûrement le premier qui a existé pour empêcher une promiscuité impossible : il a fallu une régulation des instincts sexuels et une discipline au profit de la vie pour la conservation de cette biologie même qui est à la base de tout et qui menaçait de sombrer par les désordres. L'interdit pourra conjurer la licence et la vie pourra ainsi se développer et, de très bonne heure, l'interdit a pris un caractère religieux.

Il y a aussi une connexion profonde entre le sacré et l'interdit, une symbiose de l'interdit, du tabou et du sacré. Dans les peuples sémitiques on voit que la violation de l'interdit sera puni par la puissance des dieux, la puissance divine vengera l'interdit méconnu, ce qui aura pour consé­quence d'enraciner le tabou dans la conscience.

La biologie humaine veut se défendre, elle ne veut pas mourir et, lorsqu' elle met l'interdit, elle ne veut pas de sa destruction mais préserver sa conservation. Si on viole le tabou, on va mourir. Cela est vrai chez tous les peuples et même chez le peuple grec.

Dans "Les Perses", tragédie d'Eschyle écrite en 472 avant Jésus Christ, Eschyle célèbre la victoire des Grecs dans la seconde guerre médique et rien n'est plus émouvant chez lui comme de montrer que Xerxès est mort parce qu'il a manqué de mesure, c'est pourquoi les dieux l'ont frappé. Il y a de l'humilité parce que cette victoire est une victoire des dieux plus qu'un fait qui est dû à l'intelligence des Grecs. La Cité est donc protégée par les dieux mais elle doit rendre hommage à ces dieux et l'homme doit se rappeler qu'il est mortel en face des dieux, comme on le voit dans le procès de Socrate, car on l'accuse de ne pas prier les dieux. C'est sans doute faux mais Socrate est tiède et on le condamne. Le Christ Lui-même a succombé au même argument : il est l'ennemi du culte national.

Il est donc clair et incontestable que la solidarité existe et qu'elle s'affirme partout entre le sacré et l'interdit. Marc Aurèle, cet Empereur qui faisait son examen de conscience tous les soirs, devant le fait chrétien affirme : "Ce sont des fanatiques. " et il laissera appliquer toutes les rigueurs de la loi romaine sur eux. Ce qu'il pense, c'est que l'armature de l'Etat, c'est Rome et l'Empereur. Ce que l'Empereur cherche dans la religion, c'est la preuve de son unité, le ciment religieux est la seule possibilité de durée de l'Empire.

Les premiers Empereurs - et d'abord Constantin - vont jouer pour l'Eglise le rôle de l'évêque du dehors. Il faudra que le christianisme joue dans leurs Empires le même rôle que le paganisme a joué. Les Empereurs seront les protecteurs de l'Eglise parce qu'ils la mettent à la base de la politique. Les premiers conciles ont été rassemblés par l'Empire et imposé par sa police. Il faut de l'ordre dans l'Empire, il faut l'unité dans la foi et il faut que cette unité soit imposée par l' Etat. Et les séparations ont été souvent des mouvements locaux pour s'opposer à l'impérialisme.

En Europe on va faire la même chose avec Charlemagne comme empe­reur de l'Occident. Tout comme Byzance, il met l'Eglise au service de la monarchie, et l'équivoque va durer parce que la liberté ne cesse d'être le danger, et nous allons voir un pape du Moyen-Age, Innocent III, qui va prêcher la croisade des Albigeois, l'ennemi de l'intérieur, et la croisade contre l'infidèle, l'ennemi de l'extérieur. La 4ème Croisade se termine par la prise de Constantinople et le peuple de Byzance ne peut l'oublier, et tout cela pour l'amour de l'unité parce que la liberté reste le grand danger.

Et nous voici devant un grand tournant, un tournant pathétique : l'éclosion des monarchies absolues avec Philippe le Bel qui s'oppose au Pape, pas d'une manière absolue, mais il revendique les mêmes pouvoirs absolus et divins qu'a le Pape dans son domaine. Le roi ne conteste pas le carac­tère divin du pouvoir pontifical mais il veut revendiquer le pouvoir divin des rois. Il donne toute sa force à cette tradition qui va s'exprimer de plus en plus, et Louis XIV en sera l'expression la plus majestueuse, mais Louis XVI en paiera le prix.

Car en 1793, on est à un autre tournant : il ne faut pas croire que le procès de Louis XVI est la fin du droit divin, mais la grande faute de Louis XVI est qu'il a usurpé le droit divin du peuple. C'est sa qualité de roi qui le rend coupable. C'est cela que signifie le procès de Louis XVI et c'est cela la mystique de la Révolution, c'est un transfert des droits divins du pape et du roi au peuple. Nous ne nous en rendons pas compte dans les démocraties qui sont plus douces, mais ce que la Révo­lution Française a transmis, c'est ce ferment de sa mystique qui veut que les peuples aient pour eux le droit divin.

Il appartiendra au marxisme de reprendre cette doctrine. Il en est l'héritier légitime. C'est du côté marxiste que va se poursuivre ce moyen-âge dont nous ne sommes pas encore sortis. La théocratie a le pouvoir de protéger la Cité et la Cité de protéger le divin. Ce droit divin des peuples trouve son prototype dans Staline (comme autrefois dans Innocent III) dans le monde marxiste. Cette théocratie renversée suppose une mystique. Celui qui promulgue cette orthodoxie est le chef.

Et Jean Perrin, un physicien, va nous l'expliquer. C'est un savant considérable, prix Nobel, un des premiers qui établit l'existence de l'atome et qui avait cet attachement mystique à la Révolution. En 1936 il part en guerre contre les bourgeois : "Nos véritables ennemis sont ceux qui se sont emparés de nos victoires et qui trompent le peuple. Il faut détromper le peuple. " Cela explique les faits contemporains.

Le peuple est une entité mystique et lorsqu'il se soulève, c'est qu'on l'a égaré. On lui dit qu'il a été égaré par de faux bergers. Nous sommes toujours dans la théocratie des croisades à l'intérieur et des croisades à l'extérieur. Il s'agit d'empêcher la contamination du peuple, de pré­server l'unité du peuple en pourchassant ce qui le menace. Il ne faut pas penser à de la mauvaise foi : nous sommes là dans la nécessité tragique et primitive qui se demande : "Que faire de cette liberté qui est un danger ?" C'est de prendre cette liberté et se faire gardien des consciences. C'est pourquoi dans tous les régimes, le monopole de l'instruction sera pris par l'Etat pour être sûr que l'unité des groupes ne mourra pas.

Peut-on sortir du Moyen Age ? Peut-on faire à la liberté une place illimitée ? Peut-on supprimer la police dans une ville comme par exemple celle-ci (Beyrouth) ? L'homme a besoin de la force pour le ramener à la sagesse. Une grande ville a des barbares, des détraqués, des gens normaux, un génie tous les cent ans et un saint tous les mille ans. Comment espérer que cette ville pourra se discipliner toute seule ? Il est plus sûr d'avoir des gendarmes. Si on abandonne à la foule une cité, c'est le massacre par le plus bas et le massacre de personnes humaines. C'est le raison­nement de tous les gouvernements. C'est le visage théocratique d'une religion solidaire de la cité. La théocratie demeure et nous n'en sor­tons pas.

Du point de vue de l'esprit, il faut en sortir et ici nous avons l'image de cette rencontre d'Innocent II et de François d'Assise. Lui, François, va nous sortir de là. En 1209, il fonde sa compagnie. Il va vers Inno­cent pour avoir l'approbation de sa compagnie. Quand Innocent III voit ce mendiant qu'est François, il le chasse de sa présence. La nuit suivante, dit la tradition, Innocent rêve que la basilique du Latran va s'écrouler et que le petit mendiant va l'empêcher de tomber. Alors il appelle François et lui donne la permission de fonder son ordre. » (à suivre)

L'unique remède à cette théocratie, la solution est dans le Christ vécu avec intensité, comme chez François avec son intensité incomparable et sa pauvreté divine. C'est là la réponse. Une liberté anarchique, on ne sait pas où elle peut mener. » (à suivre)

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