Le 16 mars 1961, au Caire.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte ( Après avoir cliqué sur "lire la suite", vous pouvez, en déplaçant le curseur, reprendre votre écoute):

Ce qui résume le mieux, je pense, la Bible de l'Ancien Testament dont nous allons exclusivement nous occuper, c'est le titre du premier livre de la Bible dans la version grecque, c'est-à-dire la Genèse, la Genèse qui veut dire génération, qui veut dire naissance. Ce titre naturellement est emprunté au contenu, au contenu du premier livre qui remonte aux origines du monde, naturellement telles qu'on pouvait les concevoir alors mais il faut étendre à toute la Bible le rayonnement de ce mot : genèse, génération et naissance.

Aussi bien, quel est le seul problème qui nous intéresse passionnément et dans lequel nous sommes tous, tous engagés, le problème que nous sommes : c'est de devenir chacun nous-même. « Etre soi », c'est-à-dire pour chacun de nous, devenir moi.

L'homme en effet est la seule créature qui soit capable de dire « je » et « moi », la seule créature qui ne puisse s'empêcher de dire « je » et « moi » mais qui a une peine infinie à situer ce « je » et « moi ». Il est impossible que nous ne prenions pas possession, d'une certaine manière, de notre vie, que nous ne sentions pas en nous quelque chose d'unique, que nous n'ayons pas le sentiment que nous sommes appelés à être une origine, une source, un commencement, qu'il y a en nous enfin une vocation de créateur.

En fait, cette vocation de créateur, cette qualité de source et de commencement, cette dignité d'origine, nous y atteignons, nous y atteignons très rarement parce que nous sommes, nous sommes déjà occupés d'avance par un « moi », par un moi biologique comme préfabriqué qui nous entraîne à dire « je » et « moi » sur des éléments qui ne sont pas nous, que nous n'avons pas créés, qui non seulement ne sont pas nous, mais qui nous empêchent de devenir nous-même.

Nous avons très souvent évoqué ce drame de ce moi fictif, de ce moi biologique, de ce moi animal, de ce moi zéro, de ce moi propriétaire que nous prenons régulièrement pour notre moi, que nous défendons avec le bec et les ongles, que nous imposons aux autres, que nous imposons à nous-même, derrière un masque, un masque asphyxiant, qui nous entraîne d'ailleurs à cette épouvantable confusion que nous-même nous n'arrivons plus à nous identifier avec nous-même.

Nous sommes tellement habitués à ce masque, à ce jeu social, à ce placage d'un personnage qui n'est pas nous, que nous n'arrivons plus à enlever le masque et que même quand nous sommes seuls, nous continuons à jouer le jeu social en imaginant des situations à notre avantage où en ressassant des ressentiments qui sont encore une autre façon d'affirmer ce moi propriétaire dont nous sommes prisonniers et victimes.

Nous ne pouvons que être intéressés profondément, essentiellement, totalement, que par une orientation qui aboutira à la naissance en nous d'un moi originel, d'un moi authentique, d'un moi valeur, d'un moi dignité, d'un moi créateur, d'un moi qui serait vraiment un bien commun, une valeur telle que le monde entier devrait s'aligner ou plutôt devrait se liguer pour le défendre parce que c'est son intérêt primordial.

En fait, la « Déclaration des Droits de l'Homme », quelle que, quelle que soit la manière dont on l'envisage, aboutit toujours à ceci que l'on considère la personne humaine comme un bien commun. Plût au ciel qu'il en fut ainsi ! Rien n'est plus rare évidemment que la réalisation effective d'une personnalité humaine.

En fait, nous faisons l'expérience que nous ne pouvons jamais décoller de nous-même que en face d'un Autre, qui nous sollicite au plus intime de nous-même, un Autre qui est plus intérieur à nous-même que nous-même. C'est à ce moment-là que nous pouvons décoller car toutes les récriminations contre l'orgueil humain ne signifient rien tant que on n'a pas découvert une Présence capable à la fois de nous guérir de nous-même et de nous combler en nous conduisant à un moi nouveau où notre vie se recentre et s'unifie et fait vraiment un départ créateur.

Combien il est difficile d'atteindre à ce départ créateur, nous en prenons assez facilement conscience dès que nous nous rappelons, nous nous rappelons que un Galilée, le grand génie, le plus grand créateur de la science physique moderne, que Galilée était d'une vanité incommensurable et n'hésitait pas à se parer du bien d'autrui en plagiant les auteurs contemporains, en s'appropriant leurs trouvailles, comme si, comme si elles étaient les siennes.

La jalousie de Descartes, un autre grand créateur de la science moderne, la jalousie infantile de Descartes est célèbre. C'était un homme qui ne pouvait pas supporter qu'un autre découvrît quelque chose avant lui et qui revendiquait, avec le bec et les ongles, la priorité de ses idées.

Les fureurs de Newton ne sont pas moins célèbres dans sa polémique contre Leibniz au sujet de l'invention du calcul infinitésimal. Heureusement que ces hommes de génie n'étaient pas tout entiers vanité, jalousie et fureur, sinon, ils n'auraient pas été des génies du tout !

Génie veut dire justement l'être ingénu, l'être capable d'engendrer et de susciter la vie. S'ils ont suscité la vie, c'est au-delà de leur vanité, au-delà, au-delà de leur jalousie, au-delà de leur colère possessive, au moment justement où ils se perdaient de vue, où ils étaient assez pris par l'objet de leurs études, assez entraînés dans un courant de vérité pour s'oublier eux-mêmes. C'est à ce moment-là que ils ont créé quelque chose d'essentiel, c'est à ce moment-là que ils nous ont ouvert un espace...

Mais eux, comme nous et tous les hommes, ne peuvent décoller d'eux-mêmes qu'en face d'une Présence qui les aimante et qui les aspire. On ne peut pas se donner à un mur. S'il est question de se donner, si c'est par un processus de générosité que l'homme atteint à soi-même, il faut naturellement qu'il découvre à qui se donner.

Et Dieu, c'est précisément cette Présence à qui nous donner, que nous découvrons au plus intime de nous-même ou plutôt qui suscite notre intimité, nous permet d'être nous-même, de reconnaître que jusqu'alors, comme disait saint Augustin, nous avions, nous avions été dehors et pourtant nous atteignons à nous-même. Nous atteignons à nous-même dans ce dialogue, dans cette confrontation silencieuse et admirable où toute notre vie jaillit en forme de générosité et fait réellement un nouveau départ qui est un départ créateur.

Cela seul nous intéresse et si la Révélation signifie quelque chose, c'est précisément l'affleurement, l'affleurement, l'affleurement, le rayonnement, l'affirmation toujours plus nette de cette Présence qui est la vie de notre vie, qui est le sceau de notre intimité et l'unique caution de notre dignité. C'est comme une sorte de moi universel, si vous le voulez, de moi universel dans lequel nous nous dépassons quand nous nous rencontrons et c'est là que se vivent toutes les relations humaines, c'est là que toutes nos tendresses ont leurs mystères et leurs liens.

Il n'importe d'ailleurs de savoir quel nom on lui donne : l'essentiel c'est d'en comprendre l'action dans notre vie. Dès que on est saisi par cet élan de dépassement, dès que on décroche de soi, dès qu'on devient tout élan vers l'Autre, dès qu'on est prêt à tout sacrifier pour affirmer cet Autre, dès que on irait jusqu'à la mort pour le laisser transparaître, on est en pleine direction mystique, qui est aussi la direction où l'homme atteint à soi, où l'homme devient une personne et où tous les hommes peuvent se joindre ensemble dans une seule respiration.

La Révélation sera donc la manifestation de cette Présence qui est le suprême don, qui est tout entière et uniquement générosité et qui nous sollicite à devenir nous-même une existence de générosité. Cela veut dire, dans le langage le plus simple, que la Révélation est Quelqu'un : elle porte sur Quelqu'un et non pas sur quelque chose.

Si la Bible nous intéresse, ce n'est donc pas dans la mesure où elle nous apporte, encore qu'elle nous intéresse du point de vue essentiel, ce n'est pas dans la mesure où elle nous apporte des renseignements sur un peuple, sur ses conceptions de l'histoire, de la morale, de la sagesse ou de l'amour, c'est dans la mesure où, justement, nous percevons à travers une histoire, à travers une conception de la vie, à travers une vision du monde, à travers les genres littéraires les plus variés, que ce soit les proverbes, que ce soit les chants d'amour, que ce soit les prières de louange, que ce soit les contes édifiants comme Tobie ou Judith, que ce soit une satire comme le livre de Jonas, que ce soit une subite inspiration des plus grands prophètes comme Jérémie ou Isaïe, ce qui nous intéresse, finalement, c'est ce Quelqu'un, c'est cette Présence que nous ne pouvons identifier que dans la mesure où nous la retrouvons au centre même de notre intimité.

La Révélation est Quelqu'un et la Bible nous intéresse dans la mesure où elle nous rend sensible, où elle nous révèle la Présence de ce Quelqu'un. Mais, bien entendu, cette Présence ne peut se faire jour, ne peut se manifester, ne peut se révéler qu'à travers les hommes. Tout ce que l'on peut savoir, que ce soit n'importe quoi, passe toujours par l'homme. C'est toujours dans une expérience humaine que nous lisons tout ce que nous sommes capables d'apprendre et de connaître. Il n'y a jamais d'expérience - et surtout une expérience de cet ordre, une expérience transformante, une expérience libératrice, une expérience personnifiante - que l'on pourrait situer ailleurs, ailleurs que dans une vie humaine.

Newman, dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne énonce, comme une sorte d'axiome qui commence tout son exposé : « La religion est pour les hommes. » Cet axiome est précieux, il est à retenir : elle est pour les hommes mais il faut ajouter : la religion est par les hommes, dans ce sens précisément que c'est à travers une expérience humaine qu'elle peut uniquement nous parvenir. Si la religion demeurait une abstraction, un système du monde, une « weltanschauung », que personne ne la vécut, elle ne signifierait rien, justement parce que la révélation de quelqu'un ne peut se faire qu'à travers quelqu'un.

Nous connaissons bien ce monde de la personne, ce monde indéfinissable, ce monde informulable, ce monde que on ne peut faire tenir dans aucune catégorie, qui est précisément le seul qui nous intéresse essentiellement, car même le cheminement discursif de la science, tous les concepts de la science, toutes les formules, tous les calculs sont certes précieux et indispensables mais, finalement, ils aboutissent toujours chez un savant authentique à l'émerveillement, à l'admiration, c'est-à-dire à un élan vers "X" qui ne tient plus dans aucun calcul, dans aucune formule, et qui est une Présence et que l'on reconnaît comme telle à cet élargissement intérieur, à cette illumination qui fait que le véritable savant est celui qui devient lumière et jour.

Ce n'est pas celui qui a lu les derniers livres et qui s'est levé deux heures plus tôt que nous-même pour nous écraser de sa nouvelle érudition, c'est celui en qui la lumière chemine, qui se transforme en elle et qui nous apporte dans sa présence le jour qu'il est devenu.

Donc, finalement, la connaissance est toujours une naissance, c'est toujours une genèse et, pour que nous puissions venir à nous-même, il faut laisser naître en nous, grandir et croître, et croître, et se développer, et rayonner cette Présence qui est la vie de notre vie.

Il y a une sorte de génération de nous-même à nous-même qui est le secret même de la connaissance. Nous l'avons vu à propos de ces trois génies dont j'évoquais les noms, il y a un instant. Comme ils sont tout embarbouillés de leur vanité, de leur jalousie et de leur fureur, nous savons bien que ils ont perdu contact avec la vérité. Ils peuvent bien réciter des formules, ils ne sont plus dans cet état d'émerveillement et de transparence qui ferait d'eux, des génies. Car le génie, ce n'est pas un métier, ce n'est pas une profession, ce n'est pas tout çà sur sa carte de visite : le génie, c'est justement un moment, le moment créateur où l'homme, décollant de soi et devenant totalement transparence à la lumière, devient aussi apte à la communiquer. C'est par-là justement que le génie est libérateur, parce que il est en nous un ferment de libération.

Il est donc parfaitement clair que l'expérience de Dieu ou la Révélation - ce qui est la même chose - ne peut être finalement décelée, ne peut être éprouvée, ne peut être transmissible qu'à travers une vie d'homme qui vit Dieu.

Sans doute, il peut se faire qu'un prophète authentique, comme un savant authentique - Galilée, Descartes, Newton - il peut se faire qu'un prophète authentique, c'est-à-dire un homme qui vraiment transmet une connaissance qui le dépasse, soit un sale caractère, un mauvais coucheur à ses moments. Il peut être même très indigne de la mission dont il est chargé, comme nous le sentons tous, en face d'un tout petit enfant, en face d'un tout petit enfant qui vient de naître, qui est pure possibilité et dont les possibilités sont intactes. Nous nous sentons tous indignes, indignes parce que, pour lui apporter toute la lumière dont il aurait besoin, pour actualiser tous ses possibles, il faudrait que nous fussions, que nous fussions essentiellement différents de ce que nous sommes.

Finalement, ce n'est pas l'homme que la vie peut transmettre : ce sont des parents humains qui transmettent une vie humaine qui les dépasse, si riche de possibilités qu'ils ont souvent gâchées et ils peuvent même, dans l'acte de la conception de l'enfant s'être cherchés eux-mêmes, sans avoir le moins du monde pensé à cette adorable communication et se trouver soudain en face de cette merveille, un petit enfant en qui la vie peut faire un nouveau départ.

Donc, il peut y avoir aussi des révélations où le prophète est indigne du message qu'il transmet, mais ce message, finalement, ne deviendra fécond que si quelqu'un le vit. C'est dans la mesure où il sera recueilli par un être qui en fait sa nourriture que les mots cesseront d'être des mots qui seront consumés par le feu de l'amour et que le visage de Dieu qui voulait s'exprimer à travers ces mots deviendra réellement une Présence.

C'est pourquoi, finalement, le critère de la Révélation est toujours un critère, un critère d'humilité, c'est-à-dire, pour prendre des mots très simples, c'est finalement dans la réalisation de la sainteté que la Révélation attestera son authenticité, et la sainteté ne veut pas dire autre chose que ce changement de moi qui est le grand voyage que nous avons à accomplir.

Quand un être - et ils se comptent sur les doigts, ..... - quand un être est vraiment entièrement devenu l'autre, entièrement guéri de lui-même, entièrement transparent à la lumière, quand il peut vivre dans les autres comme un espace et comme un ferment de libération, alors nous savons que nous sommes en présence de Dieu.

C'est cela que nous allons voir naître dans la Bible ou bien, si nous ne trouvons pas cela dans la Bible, elle ne peut pas nous intéresser. Elle peut nous intéresser, bien sûr, comme un monument littéraire d'une grandeur colossale. Justement du point de vue littéraire, c'est un des grands monuments de la pensée humaine mais, au point de vue mystique, elle n'a aucune espèce d'intérêt si, justement, nous ne sentions pas courir, à travers la Bible, la lumière de cette Présence qui aboutit à la sainteté et qui se révèle dans les êtres d'exception, comme la liberté en Personne.

La Bible répond-elle à cette attente ? Je pense que oui, avec des scories innombrables, bien entendu, avec des limites. Néanmoins, il y a un courant qui va décidément dans cette direction et nous pouvons le saisir à l'origine même de l'histoire biblique en Abraham. Abraham qui se situe, comme vous le savez au 19ème siècle avant Jésus-Christ, ce qui est une date relativement récente par rapport aux origines de l'humanité.

Abraham, justement, c'est l'homme qui doit se déraciner. Bien entendu, Abraham n'a pas une théorie préconçue sur le dépouillement de soi-même, mais enfin à travers son histoire, il sera amené à réaliser, peu à peu, un certain et admirable dépouillement. D'abord, il doit quitter sa terre, il doit quitter sa famille, il doit quitter les traditions qui étaient véhiculées par sa tribu. Son père, déjà, avait quitté Ur, dans la Mésopotamie du sud, avait émigré plus au Nord, vers le pays de Harân et Abraham est appelé à quitter Harân, à son tour, et à entrer dans une terre qui est pour lui absolument inconnue, la terre de Canaan, dont il reçoit la promesse sans pouvoir, bien entendu, en prendre alors possession.

Donc, c'est un homme qui est tiré de son origine charnelle, qui abandonne les siens, qui est appelé à une immense aventure, sans autre garantie que la voie qui l'appelle.

Mais il y aura une vocation beaucoup plus essentielle, encore, de cette vocation de dépouillement, c'est le sacrifice d'Abraham. Ce sacrifice est difficile à présenter, difficile à concevoir dans son projet, mais il est très facile à concevoir dans son issue. Que Abraham ait cru, de son chef, être appelé à donner à Dieu la plus haute marque de sa foi et de son amour, qu'il ait cru, de son chef, en s'inspirant de pratiques idolâtriques, où le sacrifice d'animaux, le sacrifice des enfants constituait un des hommages à la divinité, qu'il ait cru, de son chef, que ce serait par-là que il obéirait justement à cet appel à une consécration totale ou qu'il en aurait reçu l'inspiration de Dieu pour apprendre, justement, que ce n'est pas les sacrifices humains qui puissent honorer Dieu, peu importe.

L'essentiel, c'est que il se soit décidé, à un moment donné, à renoncer à ce qui pour lui était plus lui-même que lui-même, renoncer à cette postérité dans le monde où il vivait et, après le détachement qu'il avait accompli, de sa famille, de ses origines, le sacrifice de son enfant, c'était comme un renoncement à l'immortalité. A l'époque où l'on n'avait pas la notion de l'immortalité, la postérité jouait, d'une manière presque exclusive, le rôle d'une immortalisation sur l'homme qui avait le privilège d'une postérité mâle.

Abraham avait dû se résigner à obtenir d'une concubine un fils que sa femme ne lui avait pas donné, Ismaël. Et maintenant, enfin, il a cet immense bonheur d'avoir un fils de Sara, sa femme au sens premier et voilà qu'il doit renoncer à ce fils, renoncer à sa postérité, c'est-à-dire renoncer à son immortalité - autant dire renoncer à soi-même. Ce n'est donc pas sous la forme d'une proposition dialectique, sous la forme d'une résolution prise à l'issue d'une retraite, ce n'est pas sous la forme d'une pensée distincte, c'est sous cette forme tragique où la chair de sa chair est engagée, c'est son enfant qu'il doit immoler, son unique enfant, son unique héritier légitime, l'être sur lequel il a fondé toutes ses espérances.

Et le fait qu'il y consente va constituer justement pour lui la genèse, le commencement, la nouvelle naissance à la foi et ce moment est d'une importance capitale parce que il nous donne, à la fois, tout le sens de la Bible et tout le sens de l'histoire de ce que l'on appelait à tort, selon moi, le peuple élu.

Justement, nous voyons que Abraham doit renoncer à la génération charnelle ou qu'il doit la surmonter, qu'il doit la dépasser par une génération spirituelle et, puisque c'est le bien le plus précieux qu'il a sacrifié, son moi le plus intime dans sa postérité, ce geste d'immolation, c'est aussi sa nouvelle naissance.

Il naît à lui-même, il naît à l'homme de la foi, à l'homme de la consécration et de l'amour et il devient le père d'une postérité de la foi et de l'amour, tandis que son autre fils, Ismaël, ne participe pas à cette lignée parce qu'il n'a pas été engendré par la foi et par l'amour dans cette nouvelle génération qui fait d'Abraham le père des croyants.

Or il me semble - et c'est là ce qui intéresse exclusivement le mystique dans la Bible - il me semble que tout le courant prophétique, dans la Bible, va dans cette direction. Car, justement, le courant prophétique, dans les grands géants que sont Isaïe, Jérémie ou Ezéchiel, le courant prophétique consiste précisément à opposer la sécurité que l'on pourrait tirer d'une génération charnelle : « Nous sommes le peuple de Dieu, nous avons au milieu de nous le temple de Dieu, nous sommes donc sous son palladium qui nous protège, nous sommes absolument sûrs que nous allons échapper à tous les dangers qui nous environnent ». La voix des prophètes, c'est de dire : « Non ! N'y comptez pas ! Le temple ne vous défendra pas, vos sacrifices sont absolument inutiles, tant que vous n'avez pas accompli la justice et la piété véritables. Et c'est pourquoi toutes les promesses faites à Abraham ne sont pas pour vous, elles concernent ... le petit reste qui reviendra. »

Il y aura un reste qui sera constamment l'objet de la bénédiction divine, parce que ce reste sera justement le petit groupe des croyants, les gens qui, par une adhésion personnelle, se rattacheront à l'Alliance et constitueront cette pré-église qui est le vrai peuple de Dieu.

J'entends par église, justement, une société qui n'est pas fondée sur la chair et le sang, car vous connaissez bien cette biologie collective : il n'y a pas seulement, nous le savons de reste, une biologie individuelle dans laquelle nous sommes entièrement immergés et qui ne cesse de s'exprimer dans ces pronoms faussement personnels, « je » et « moi ». Il y a, confortant cette biologie individuelle, une biologie collective, la biologie de la tribu, qui nous enserre dans des liens insurmontables, car ceux-là mêmes qui luttent contre la biologie collective, ceux qui se révoltent avec le plus de véhémence contre elle, en sont encore prisonniers : leur révolte signifie qu'ils n'en sont pas guéris.

Alors, que on soit pratiquement esclave ou que on la combatte passionnément, cette biologie collective a prise sur nous à un degré incommensurable et nous avons vu, d'ailleurs, que c'est tout le problème de ce qu'on a appelé les missions chrétiennes, car on voyait à quel point les missionnaires pouvaient être captifs de leur biologie collective. Ils le sont parfois d'une biologie individuelle qu'ils avaient pu dépouiller avec une entière sincérité; ils gardaient avec d'autant plus d'ingénuité leur drapeau national et leurs institutions importées de leur propre patrie pour se retrouver chez eux sous le nom de Jésus-Christ.

Il ne s'agit pas de critiquer leur vie. Il s'agit seulement d'illustrer l'enracinement presque insurmontable de cette biologie collective qui constitue une de nos plus inexorables servitudes, car nous sommes tous jetés par notre conception même, par notre naissance, jetés dans une biologie collective dont la première est la famille, et la famille avec son cercle élargi dans la tribu, et la tribu dans la nation et la nation dans la race ou dans la classe ou dans le continent.

De toutes façons, on n'échappe pas à la biologie collective, quand on aurait eu la chance d'échapper à la biologie individuelle, sinon par un nouveau miracle qui est le plus difficile à accomplir.

Et justement, le génie de la Révélation, c'est-à-dire l'œuvre essentielle qu'elle a à accomplir et à laquelle on peut la reconnaître, est de créer un lien social qui ne soit plus un lien biologique, c'est de prélever, si vous le voulez, sur la société biologique dont nous sommes tous tributaires, une société personnelle, une société mystique, une société qui repose sur un libre engagement, une société où l'on est à la fois ensemble et seul.

Car c'est là justement le caractère du personnalisme authentique, le caractère de cette marche vers notre véritable moi, de nous faire aboutir au secret le plus personnel et au rayonnement le plus universel. Nous connaissons bien cette expérience, qui est donnée avec chaque étape de notre libération. Chaque fois que nous aboutissons de nouveau à l'émerveillement, à l'admiration, au décollement, chaque fois que nous devenons nous-même en nous perdant de vue, chaque fois aussi, nous nous sentons plus profondément en communion avec ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité.

Et, lorsque dans une salle de concert l'auditoire est unanime, c'est-à-dire ne constitue vraiment qu'une seule âme emportée par le silence de l'admiration et de l'amour, on sent parfaitement qu'il y a une sorte de respiration unique. Chacun sent la présence des autres. Il est confirmé dans son admiration, il est porté par l'enthousiasme des autres et, en même temps, il se sent soi au plus secret de lui-même. Il écoute, il voit des profondeurs, il atteint vraiment à la musique silencieuse, il se reconnaît lui-même dans cet Autre qui est au cœur de son intimité et, en même temps, il peut communier avec les autres, il peut les joindre dans leur suprême intimité, sans violer pour autant leur secret.

Et, quand cela s'accomplit, je l'ai dit des centaines de fois, c'est un bien commun, c'est une valeur universelle et pourtant, ce n'est pas une date unique. Rien n'est plus discret, rien n'est plus silencieux, rien n'est plus secret qu'une personnalité authentique et rien, en même temps, n'est plus universel, rien ne donne davantage le sentiment de lumière et d'espace.

La Révélation tend donc à transformer l'homme, c'est-à-dire qu'elle le met en contact avec ce Quelqu'un, dont l'existence est toute générosité et nous aimante nous-même vers une existence de générosité. La Révélation tend à prélever sur la société biologique qui confirme toute notre servitude, une société libre, une société personnelle, une société mystique où nous nous joignons par le centre, par l'intérieur et où chacun joint le secret le plus personnel qu'il a à devenir, avec la valeur universelle qu'il doit constituer.

C'est donc dans ce sens que s'orientera la mission prophétique. Les prophètes auront à prélever constamment, sur la descendance charnelle d'Abraham, un peuple de Dieu, un peuple spirituel, un peuple qui fait une démarche personnelle, qui se joint à Dieu comme Abraham par la foi et par l'amour et c'est à ce petit reste, " She'ar Yashouv ", à ce petit reste, exclusivement, que s'adressent les promesses de Dieu.

Il est donc parfaitement clair que le courant prophétique est un courant de genèse qui tend à susciter continuellement, dans les fidèles authentiques, cette nouvelle vie, cette vie libérée, cette vie personnelle, cette vie originelle, cette vie source, cette vie universelle. Bien entendu, il s'agit, comme toujours, d'un petit nombre et qui rendra très difficile la proposition de la Révélation dans une langue qui s'adresse à tout le monde parce que ces fidèles, on ne peut pas les désigner d'avance : c'est en écoutant le message, c'est en écoutant le message qu'ils reconnaîtront soudain une voie qui leur parle du dedans, mais ce message lui-même sera proposé à l'ensemble des gens, personne ne peut être exclu.

Il s'agit donc de le proposer, de le proposer dans un langage intelligible à ceux qui le reçoivent, c'est-à-dire - et c'est là que nous allons rencontrer, nous allons rencontrer des limites inévitables de tout livre écrit, qui sont des limites pédagogiques - on ne peut pas parler à tout le monde le même langage. Si l'on veut parler d'une manière efficace, il faut s'adapter à chacun, il faut prendre sa longueur d'onde et généralement d'ailleurs, c'est en ne disant rien qu'on instruira le mieux, en écoutant parce que, tandis qu'il parle, il se laisse aller, généralement il va décanter lui-même, à travers ses mots imparfaits, insuffisants, où son moi biologique souvent s'étale, il va peu à peu se décentrer de lui-même et il va être capable d'entendre cette parole qui ne retentit que dans le silence.

Mais, de toute manière, quand on parle, il s'agit de prendre la longueur d'onde d'abord de celui à qui l'on parle pour lui proposer un message intelligible et il y avait, naturellement, un immense chemin à faire pour que l'homme découvre son vrai visage en découvrant le vrai visage de Dieu.

Et c'est de ce côté-là que les limites bibliques éclatent. Elles éclatent, non seulement en raison de l'ignorance de l'humanité, en raison d'une science très imparfaite, d'une histoire qui colle à la tribu, qui est avant tout un élément édificable beaucoup plus que une source de renseignements, non seulement à cause de tout cela, à cause des limites et de la connaissance et de l'histoire, mais, avant tout, en raison des limites biologiques que nous rencontrons nous-même en nous après deux mille ans de ce que on appelle avec présomption le Christianisme, puisqu'il n'a jamais été vécu que par quelques rares, quelques, quelques rares hommes qui ont été jusqu'au bout, disons, d'eux-mêmes.

Quoiqu'il en soit, il fallait donc prendre l'humanité où elle se trouvait et nous avons vu précisément que, pour amener Abraham au geste décisif qui devait inaugurer cette vraie vie qui est le vrai peuple de Dieu, il a fallu ce sacrifice humain, symboliquement accompli, parce que ce n'était pas avec des concepts sur le moi propriétaire, sur le moi biologique que Abraham aurait pu être transformé. Il fallait justement quelque chose qui lui parlât, qui allât au cœur de son cœur, qui fût chevillé au plus intime de sa sensibilité, qui le débarrassât de lui-même dans ce qu'il avait de plus intime pour que il soit promu à ce plan de la foi et de l'amour.

Cela ne veut pas dire que il est devenu parfait et qu'il ait été du coup un saint François d'Assise. Il a décollé à sa manière, de la façon la plus parfaite selon ce qu'il était, et les prophètes, à leur manière, en ont fait autant, mais ils n'ont pas pu naturellement atteindre à la perfection dernière, et c'est pourquoi il y a, dans les textes bibliques, tant de choses qui nous scandalisent, non pas que nous soyons meilleurs ! Notre siècle a inventé des tortures en invente encore dont les Anciens n'auraient même pas eu l'idée, mais enfin nous avons quand même un certain idéal, à tête reposée, un certain idéal, que nous prenons pour la mesure du bien et du mal et il nous parait singulier qu'un prophète comme Jérémie fasse une prière pour demander la destruction de ses ennemis.

Et pourtant, c'est bien ce qu'il fait : lorsque il se sent tout environné de pièges, il dit à Yahvé, il dit à son Dieu : « Ils ont dit : venez, machinons un attentat contre Jérémie, car l'instruction ne fera pas défaut chez le prêtre, ni le conseil chez le sage, ni la parole chez le prophète. Venez ! Frappons-le par sa propre langue, soyons attentifs à chacune de ses paroles ! » Et aussi la prière de Jérémie : « Prête-moi attention, Yahvé, et entends ce que disent mes adversaires. Rend-t-on le mal pour le bien ? car ils creusent une fosse à mon intention. Rappelle-toi comme je me suis tenu devant toi pour te parler en leur faveur, pour détourner loin d'eux ta colère. Livre donc leurs fils à la famine, abandonne-les à la merci de l'épée. Que leurs femmes deviennent sans enfants et sans hommes ! Que leurs maris soient aplatis par la, par la peste ! Que leurs jeunes soient frappés de l'épée dans la bataille ! Qu'on entende des appels sortir de leur maison, quand, soudain, tu amèneras contre eux des bandes de pillards, car ils ont creusé une fosse pour me perdre et, sous mes pas, camouflé des pierres. Mais toi, Yahvé, tu connais dans les détail les desseins meurtriers contre moi. Ne pardonne pas leurs crimes. N'efface pas leur péché de devant ta face. Ne perds pas de vue leur destruction au temps de ta colère. Agis contre eux. » ( Jer. 18, 18-23 )

Et ce n'est qu'un échantillon, bien entendu, des imprécations que l'on retrouve jusque dans les Psaumes, qui contiennent pourtant des accents si capables de nous émouvoir et d'assumer vraiment l'élan de notre prière, entre autres dans le Psaume ... 137 : vous rappelez la dernière invocation : « Babylone, bienheureux celui qui prendra tous tes petits enfants et en écrasera la tête contre le roc ! »

Evidemment, que cela a un son qui ne ressemble pas à la prière de Jésus sur la Croix lorsque il intercède pour ses bourreaux.

Nous avons beaucoup de peine, aussi, à comprendre, à comprendre que Moïse, lorsqu'il a reçu sa mission de délivrer son peuple captif des égyptiens de ce temps-là, nous nous étonnons de voir que ce prophète Moïse qui a été choisi, qui a été instruit et qui est en route pour accomplir sa mission soit poursuivi par Yahvé qui veut le faire mourir. Et nous sommes encore plus étonnés de voir que, pour échapper à cette menace de Yahvé, sa femme ne trouve d'autre issue que de le circoncire ou de circoncire son fils (Ex. 4, 24-26). C'est probablement une version édulcorée de l'événement, de le circoncire avec un silex pour que il soit purifié par le sang ou que la colère de Yahvé soit détournée par le sang. Tout cela nous parait barbare -et l'est effectivement - et nous nous demandons comment un tel événement peut se situer après la Révélation de l'Exode, après la Révélation du Buisson Ardent où Moïse a entendu les mots qui traverseront les siècles : « Je suis celui que je suis », c'est-à-dire celui dont on ne peut pas dire le nom. « Ne cherche pas à m'enfermer dans une formule. Je suis ce que Je Suis. » (fin de l'enregistrement, complété par des notes)

Dieu échappe à toute tentative d'appropriation, en particulier et surtout à celle de l'utiliser pour justifier notre violence. Toutes les malédictions des prophètes, celles des Psaumes qui nous scandalisent encore davantage, nous semblent incompréhensibles dans la mesure où elles semblent le fait de Yahvé, mais ne fait que trahir une mentalité trop humaine, encore fermée sur elle-même par sa biologie. Cependant, même ainsi sans doute, « vaut-il mieux être un bon guerrier, qu'un lâche », comme disait Gandhi. Et tout le monde n'est pas capable de l'héroïsme de la non-violence que professait et pratiquait Gandhi.

Il y a, dans la Bible, un courant qui va vers la nouvelle naissance. Elle a été composée dans un espace de mille ans. C'est naturel, puisqu'il s'agit d'un peuple, d'une pré-église qui s'approche du plein midi de la Révélation qui éclatera en Jésus-Christ. Ce livre, c'est finalement Quelqu'un.

Ce livre est un sacrement, c'est-à-dire le signe d'une Présence qui se fait jour lentement et où chacun reconnaît le visage adorable au plus intime de soi où il s'atteint soi-même : le Verbe de Dieu, la Présence silencieuse.

Jamais le cœur ne pourra hésiter à se situer. Chaque fois qu'il lit un visage, il sait très bien qu'il va vers Quelqu'un.

Pourquoi la liturgie est-elle tissée de textes bibliques ? La réponse est peut-être que rien n'est plus difficile que d'inventer une expression liturgique, parce que rien n'est plus difficile que d'éviter l'hystérie collective.

Il est à remarquer aussi que l'auteur biblique disparaît toujours, ce qui donne à ces textes une sorte de sobriété. En outre, nous avons à reprendre l'histoire, nous avons à la prendre en charge : le dernier mot n'est jamais dit et, justement, le chrétien doit assumer l'histoire de Socrate ; et Socrate n'est pas mort, Démosthène n'est pas mort, ni Ramsès II et nous pouvons, en chacun d'eux, faire circuler une vie nouvelle qui leur permette de faire un nouveau départ. Nous avons à nous rappeler que nous sommes en charge de toute l'humanité.

Enfin - et ce n'est pas l'élément le moins important - nous avons à prendre conscience de tout ce qui manquait à la Révélation, tant que Jésus n'était pas venu. Tout était l'image très imparfaite de Dieu. Il est certain que Jésus nous a donné de Dieu un visage tellement différent de celui qu'on voit dans la Bible dans la transparence et la pauvreté de Jésus. Car Jésus a dû être dépouillé de tout pour pouvoir nous donner de Dieu un tel visage. Jésus nous conduit à un Dieu qui veut perpétuellement - et en lui - la naissance qui n'est pas repli sur soi. Cette naissance, c'est une confidence faite à un Autre.

La Bible peut être aussi une richesse inestimable dans la mesure où nous la prenons comme un sacrement, où nous cherchons la trace de Quelqu'un à travers la pauvreté de Jésus- Christ pour découvrir en lui toute la pauvreté de Dieu et pour assister dans cette pauvreté à la naissance où tout éclot dans une éternelle nouveauté.

La pauvreté est un élan vers l'Autre dans un Noël éternel que la connaissance de soi veut reproduire parce qu'elle ne peut être, en nous comme en Dieu, que la joie du départ d'une existence de générosité.

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