A Lausanne, en 1956.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

Mesdames, Messieurs,

Dans un de ses poèmes symphoniques, Prométhée, Liszt se propose d'exprimer la désolation triomphante. Comme ces mots nous rendent sensible la tragédie d'aujourd'hui, et comme ils expriment aussi la grandeur de la Hongrie ! La désolation triomphante...

Prométhée, en effet, c'est le Titan, le Titan enchaîné par sa propre grandeur. Il a voulu apporter aux hommes le feu du ciel, tous les biens de la culture et de la civilisation. Il maintient cette volonté malgré tous les obstacles et quand il est cloué à son rocher et que, son foie est dévoré par un vautour, il persiste encore dans son invincible fierté, vraiment triomphant dans sa désolation, parce qu'enchaîné par sa propre grandeur.

Et c'est bien là l'image qui s'imprime dans nos cœurs en face de cet immense combat que la Hongrie mène pour la liberté, c'est à dire pour la liberté de tous les peuples. C'est bien là le sentiment qui s'imprime dans nos cœurs. Elle est enchaînée par sa propre grandeur, et qu'elle connaît le triomphe, le triomphe de l'esprit dans sa suprême désolation.

Mais poursuivons. Que signifie ce mythe de Prométhée tel qu'il s'incarne dans l'histoire de toujours, tel qu'il nous est si dramatiquement sensible dans l'histoire d'aujourd'hui ? Que signifie-t-il ? Sinon que l'homme ne peut pas être traité comme un objet, que l'homme n'est pas une chose, qu'on ne peut pas l'agir, le mouvoir du dehors, qu'il ne peut que consentir à son action, parce que son action doit jaillir des profondeurs de son être, parce qu'il veut être une source, un origine, une origine, un commencement, un créateur.

Thomas Beck (Samuel Beckett), dans une pièce qui a connu une certaine célébrité, ces dernières années, nous représente deux clochards qui attendent Godot, deux clochards qui n'ont rien, rien que leur misère. Et pourtant, dans leur misère, ils ont encore assez de noblesse et de fierté pour se scandaliser de voir un homme auquel rien ne manque quant à sa subsistance matérielle, mais qui est tenu en laisse par un bourgeois qui le menace, qui le fait agir comme on ne ferait pas d'un chien.

Et les clochards, dans leur détresse infinie, se sentent plus grands, ils se sentent plus nobles parce qu'ils attendent, parce qu'ils espèrent, parce qu'ils sont tendus vers autre chose, parce qu'ils savent que l'homme ne peut pas être cet esclave qui, contre sa subsistance, accepte d'être manœuvré du dehors comme un objet et comme une chose.

Oui, c'est cela Prométhée, l'éternel Prométhée, c'est l'homme qui se tient debout, debout dans son esprit, debout dans sa pensée, debout dans son cœur, debout dans sa liberté inviolable. Il ne peut agir que s'il le veut, il ne peut entrer dans son action que si elle est vraiment sienne, que s'il y peut apporter le consentement d'un choix qui a mûri dans sa pensée et dans son cœur.

Mais consentir à quoi ? Tout le monde est d'accord jusqu'ici. Bien sûr que l'homme ne peut agir que du dedans. Bien sûr que son action n'est sienne que s'il en est le maître. Mais consentir à quoi ? Consentir à être un animal, consentir aux chienneries qui s'étalent dans les films de Williams... ? Consentir à quoi ? Si l'homme choisit de s'abaisser, si l'homme choisit de nuire à autrui, si l'homme se dégrade, s'il use de sa liberté simplement pour nourrir la folie de ses instincts déchaînés, quel est le sens de cette liberté ? C'est cela, justement, qu'il faut découvrir : le sens de cette liberté.

Si nous devons choisir, si nous devons être une source, une origine, un commencement, un créateur. Créateur de quoi ? C'est là qu'il faut revenir au témoignage de la femme pauvre : " La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié ! " Quels mots immortels, inépuisables, scellés dans la douleur : la grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié... Voilà le sens dernier de la liberté, comme vit cette femme qui n'en peut plus, cette femme qui ne peut jamais joindre les deux bouts, cette femme dont les marmites sont vides et dont les enfants ont faim. Que veut-elle ? Il ne lui suffit pas de subsister misérablement, que l'on vienne au dernier moment lui apporter de quoi ne pas crever. Il lui faut autre chose, ce geste royal, ce geste de la suprême noblesse, ce geste, le seul authentiquement humain qui est de donner, de se donner, de disposer de tout son être dans un élan de pure générosité.

" On vient chez nous à la dernière minute, lorsque on nous sent au bord de la catastrophe. On vient, non pas pour nous, mais simplement pour être plus libre d'un remords qui pourrait empoisonner le plaisir ! Mais qui nous demande, mais qui nous demande à nous les pauvres, de donner ? Qui vient chez nous, autrement que pour s'asseoir au moins sur le coin d'une chaise, afin de repartir plus hâtivement encore ? Qui vient chez nous, sachant que nous, nous aussi, nous avons un cœur, nous avons un esprit, nous avons une âme, nous avons une sensibilité ! Nous avons tous ce pouvoir qui consacre la dignité de l'homme, ce pouvoir d'être généreux... Personne ne croit que nous sommes capables de donner. Personne ne croit qu'il y a, en nous, un foyer de gratuité qui nous habilite autant que quiconque à enrichir l'humanité de ce trésor intime qui est confié à toute conscience..."

Car, bien sûr, qu'est-ce qu'elle pouvait donner, cette femme ? Ce n'était pas sa peau. Ce n'était pas sa carcasse décharnée.

Ce qu'elle voulait donner, c'est ce qu'il y a au fond d'un coeur humain de plus précieux, de plus immortel, ce bien qui est le bien de tous et le secret le plus personnel de chacun, ce bien qui circule dans la communion des esprits, ce bien qui est un ferment de liberté en quiconque le reçoit, ce bien qui est notre sens, ce bien qui nous joint tous, ce bien dans lequel nous respirons, ce bien dans lequel nous nous reconnaissons, ce bien qui est le lien de toutes les tendresses, ce bien qu'on ne possède qu'en le donnant, ce bien dont personne ne peut s'octroyer le monopole et se faire le propriétaire, ce bien qu'on ne peut imposer à quiconque, ce bien qui ne peut venir à chacun que de l'ouverture la plus profonde de tout son être, tandis que son être, justement, commence à se réaliser comme le royaume de la liberté.

Ce qu'elle voulait donner, d'un mot tout à fait simple, c'était Dieu. Mais non pas un Dieu tout fait, un Dieu en image, un Dieu en parole, un Dieu dans un livre, mais ce Dieu, ce Dieu qu'il faut découvrir, ce Dieu avec lequel il faut s'identifier pour le connaître, ce Dieu qu'il faut laisser transparaître en soi, ce Dieu qui est le visage de la lumière et de la générosité, ce Dieu qui est tout don et tout amour, ce Dieu qui dessine et fait surgir en nous un immense espace, où toute créature peut trouver son foyer, ce Dieu inconnu, toujours reconnu, ce Dieu qui est en nous, mais qui n'est pas nous, et dans lequel, pourtant, notre vie respire. C'est cela qu'elle voulait donner. C'est cela dont elle se sentait dépositaire. C'est cet immense trésor qu'elle avait soif de laisser transparaître en elle et de dresser, au-dessus de sa misère, comme l'expression triomphante de sa dignité humaine.

La liberté n'aurait pas de sens si elle n'était justement ce pouvoir qui nous donne prise sur l'infini, qui nous fait devenir nous-mêmes infinis, qui nous universalise en nous éternisant, et qui fait qu'un homme comme saint François demeure à jamais une présence toujours actuelle, parce que il a tracé un sillon de générosité qui ne pourra jamais s'effacer, parce qu'il demeure en nous un ferment inaltérable de grandeur et de liberté.

Poursuite de l'enregistrement audio :

Ah oui ! La liberté ! Il faut la défendre, il faut l'aimer ! La liberté, il faut la mériter ! La liberté, il faut en faire son unique trésor comme de Dieu lui-même, parce que c'est lui ! Bien sûr que le mot " Dieu " a tellement servi qu'il est usé. On en a tellement abusé qu'il est devenu une monstrueuse idole. Mais il n'en reste pas moins vrai que c'est lui, lui le seul, le seul Dieu vivant, celui-là même que nous trouvons en nous quand nous cessons d'être indignes de nous-mêmes, celui-là même qui transparaît en nous quand nous renonçons à nos chienneries et que, nos instincts rectifiés, redressés, ouverts, sont devenus le clavier des vertus.

Et c'est pourquoi le témoignage, ce témoignage collectif, indomptable, ce témoignage de la Hongrie, ce refus d'une terreur imposée par une force étrangère, est un immense appel à la vie spirituelle, est un immense hommage rendu au Dieu vivant. Qu'importe le nom dont on l'appelle, bien sûr : ce n'est pas du nom qu'il s'agit, c'est de cette réalité brûlante, passionnante qui est la clé de notre destin ou plutôt qui est l'origine, qui est le sens dernier de notre liberté.

Et chacun de nous peut, chacun de nous est appelé, parce qu'il porte en lui ce secret bien-aimé, chacun de nous peut modeler sa vie des traits du visage infini, chacun de nous peut être un témoignage discret et silencieux, chacun de nous peut recréer, autour de lui, une atmosphère qui révèle et qui porte la vie, chacun de nous vit en symbiose avec le Dieu qui est caché dans son cœur.

Et c'est pourquoi le témoignage de la Hongrie fait susciter dans toute conscience libre un cri de fraternelle admiration, c'est pourquoi ce témoignage de la Hongrie est un appel qui s'adresse à nous d'une manière urgente aujourd'hui.

Du moment que nous ne pouvons pas être sur le front de la résistance et du combat, une pudeur élémentaire nous commande de chercher une autre collaboration, celle justement qui donnera à cette lutte, chez tous ceux qui sympathisent avec elle, la signification universelle. A la question que la Hongrie nous pose, c'est précisément celle-ci : ‘‘ Et vous, et vous, que faites-vous ? Que faites-vous de votre liberté ? Vous allez où vous voulez. Vous circulez comme vous voulez. Vous dites ce que vous voulez. Vous lisez ce que vous voulez. Mais que faites-vous de tous ces possibles qui sont remis entre vos mains ? Vous êtes un bon peuple, charitable, qui s'émeut de la détresse d'autrui ! '' Oui, sans doute... Mais quelle immense médiocrité, quelle immense médiocrité parmi nous !...

Ce petit pays, épargné par deux guerres et qui en a si largement profité, ce petit pays qui ne connaît plus le risque, qui n'a plus soif d'héroïsme, qui n'en sait même plus, ni la couleur, ni le sens, comment peut-il répondre à cet appel de l'héroïsme quotidiennement, quotidiennement engagé jusqu'au sang, jusqu'au sang justement parce que cette vie qui est la vie de notre vie c'est une vie qui triomphe de la mort. C'est une vie dans la mort, et pour aller jusqu'au bout de la générosité, pour demeurer les témoins de cette Présence infinie, il faut parfois - et la Hongrie le sait, et la Hongrie le veut - il faut parfois mourir, mourir debout, mourir joyeusement, mourir torturé, mais mourir, mourir pour que la vie ne meure pas, pour que la vie triomphe dans la mort, pour que l'humanité garde le sens de sa hauteur, pour qu'elle n'oublie pas que sa première vocation est une vocation de générosité.

Que faisons-nous de nos libertés ? Pourquoi y a-t-il à Lausanne des gens qui doivent coucher dans la salle de l'attente, dans la salle d'attente de la gare ? Pourquoi y a-t-il à Lausanne des gens qui s'installent dans le chômage et dans la mendicité ? Qu'est-ce qu'on fait de ceux qui sortent de prison ? Ou qui sortent de l'hôpital ? Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce qu'on fait de ceux qui n'ont aucune ressource pour les réacclimater à une vie digne de ce nom, pour tester leurs capacités, pour les orienter vers le travail qui convient à leurs dons ou à leur fragilité ? Qu'est-ce que l'on fait ?

Oh ! Ce pays qui fait flotter partout le drapeau de la Croix-Rouge, comme il oublie souvent ceux de chez nous, ces proches qui sont misérables, qui sont déclassés, qui sont mal partis dans la vie, qui sont des ratés prédestinés parce que, justement, il n'y a rien ni personne pour les recueillir, pour les reclasser, pour revaloriser leur existence, pour leur être un espace de lumière et d'amour.

Et qu'est-ce que nous faisons dans nos foyers ? Comment se fait-il que ce petit pays soit un de ceux qui tiennent la tête dans la statistique des divorces ? Comment se fait-il qu'il ait perdu le sens de l'amour conjugal à ce degré ? Comment se fait-il que tant de familles soient disloquées parce que les époux n'ont pas pu s'entendre ? Comment se fait-il que tant d'enfants soient chargés de problèmes d'adultes qui les écrasent et qui déjà abîment en eux le sens de la joie en tuant toutes les perspectives de leur avenir ? Et que fait-on dans nos écoles, que fait-on dans nos collèges et dans nos universités pour s'assurer de la valeur de ceux qui, demain, tiendront dans leurs mains nos destinées ? Que fait-on ?

Sans doute un instinct, souvent droit, fait d'âmes qui ont peu reçu, qui n'ont reçu dans les écoles que des techniques, fait tout de même d'eux d'honnêtes gens, des gens dévoués, des gens qui servent admirablement leurs concitoyens. Mais combien d'autres aussi sont laissés pour compte, combien d'autres dont on a laissé en friche toutes les valeurs de l'esprit et toutes les aspirations du cœur ?

Et que fait-on dans nos églises, dans nos églises ? Est-ce que c'est vraiment pour susciter la vie divine, afin qu'elle déborde sur un monde renouvelé, que nous nous assemblons ? Ou pour flatter cette sorte de conformisme confortable où l'on fait le bien, mais où on ne s'engage jamais à devenir le bien, à devenir cette source, cette origine, ce commencement, à réaliser enfin cette dignité de créateur qui est celle de l'homme.

Nous allons écouter, n'est-ce pas, cette question. Nous ne sommes pas ici pour nous congratuler de ce que nous avons pu faire. C'est si peu !... Pour ce peuple qui est dans sa triomphante désolation et qui témoigne devant le monde entier de la vocation humaine.

Nous sommes ici pour entendre la question qu'il nous pose : et vous, que faites-vous de vos libertés ? Nous sommes ici pour faire un choix entre la vie du parasite et celle du créateur, entre la vie de l'homme qui sauve sa peau et qui l'entretient jusqu'à ce qu'elle claque, et l'homme qui choisit de devenir un héros et d'atteindre à la sainteté.

Ce sont là de dures paroles. C'est l'événement qui les prononce... De dures paroles, celles qu'il nous faut entendre, si nous voulons collaborer à cet immense combat. Nos secours matériels, aussi nécessaires qu'ils soient, ne sont rien. Il faut cet engagement de tout nous-même, parce qu'enfin ce serait la suprême dérision qu'un peuple mourût martyr de la liberté, et que la liberté signifiât pour nous une complaisance envers les chienneries qui s'étalent dans les films de Williams : une médiocrité constamment entretenue, un refus de risque, de grandeur et d'héroïsme.

Mais non, l'héroïsme est pour tout le monde, la grandeur est la vocation de chacun parce qu'en chacun de nous, il y a ce trésor merveilleux que la femme pauvre sentait vivre en elle et qu'elle brûlait de communiquer, cet Himalaya de l'esprit, de la lumière et de l'amour qui est en nous le Dieu vivant, mais ce Dieu justement qui ne peut être le Dieu vivant que si nous-mêmes nous sommes des vivants, que si nous acceptons d'atteindre à la stature de l'homme véritable, que si nous refusons tout ce qui n'est pas l'horizon, l'horizon infini qui est proposé à notre pensée et à notre vouloir.

En recueillant donc ce matin, dans notre pensée, l'immense témoignage de la Hongrie, nous allons écouter la question qu'elle nous pose et, en allant jusqu'au fond de nous-même, dans cette région silencieuse où notre vie s'enracine en Dieu et où nous communions dans une solitude universelle avec toute conscience humaine, nous demanderons humblement au Seigneur, humblement mais avec résolution, humblement mais avec une évangélique fierté, nous demanderons de commencer aujourd'hui une vie toute neuve, nous demanderons de refuser la vie du parasite pour mener la vie du héros, nous demanderons enfin d'être avec Dieu les créateurs d'un monde nouveau, d'un monde de lumière et d'amour, puisque, comme Bergson l'a dit si magnifiquement, comme la Hongrie ne cesse de nous le clamer : le vrai Dieu, celui qui nous est confié, le vrai Dieu a créé des créateurs.

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