A la Trappe du Mont des Cats, en 1971.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Un soir de printemps, une petite fille se promenait avec sa mère au-dessus de Vevey. Le soleil se couchait en incendiant les montagnes qui se reflétaient dans le lac. Les arbres en fleurs embaumaient, les oiseaux chantaient et la petite fille était si pleine de bonheur que, n'en pouvant contenir la plénitude, elle se jeta dans les bras de sa mère en lui disant : " Maman, tu es née de mon cœur! " La mère, bouleversée d'émotion et de joie, thésaurisa comme un joyau ce mot de sa petite fille et me le rapporta : " Maman, tu es née de mon cœur ! " C'est le renversement de tous les rapports habituels. Ce n'est pas, certes, la contestation, ce n'est pas le refus des subordinations naturelles, c'est quelque chose qui dépasse tout cela en respectant tout cela : c'est la découverte, tout d'un coup, d'un rapport intérieur, c'est la reconnaissance, dans une nouvelle naissance de l'esprit et du cœur, la reconnaissance d'un visage qui est désormais perçu du dedans. La vie circule entre ces deux êtres. Virginale, la vie circule dans la lumière des présences qui s'échangent.

Il n'y a pas de plus beau commentaire que ce mot de la petite fille : "Maman, tu es née de mon cœur ! ", il n'y a pas de plus beau commentaire à l'Evangile d'aujourd'hui, cet Evangile tout en nuances, si délicat, si profond, si nuancé d'humour : nous avons là l'affrontement des deux Testaments : le Prophète Jean, dans la ligne d'Elie, le prophète qui porte l'accoutrement des prophètes, le prophète qui jeûne, le prophète qui vit au désert, le prophète qui annonce la colère de Dieu. Et où est maintenant la pelle à vanner qui doit purifier l'air ? Où est maintenant la cognée à la racine de l'arbre ? Où est le feu qui doit consumer le péché et le pécheur éternellement ?

Jean ne reconnaît pas dans les voies de Jésus, dans ses méthodes, dans sa douceur, dans sa patience, dans son appel à l'esprit, Jean ne reconnaît pas ce qu'il avait annoncé. Jésus répond avec une infinie mansuétude en citant les paroles du Prophète qui attestent que le Royaume est bien inauguré, que le Royaume de Dieu est réellement présent et, quand les envoyés du Baptiste se retirent, il fait du Prophète un éloge incomparable qui atteint son sommet dans cette affirmation que Jean est le plus grand de tous les fils qui soient jamais nés de la femme.

Mais voyez cette chute, voyez cette fin, voyez ce merveilleux détour : cependant, malgré toute sa grandeur unique, incomparable, " le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste. " On se demande souvent : mais quel est le rapport des deux Testaments dont Jésus dit par ailleurs que pas un iota, pas un trait ne passeront ? Faut-il lire le Nouveau Testament à l'ombre de l'Ancien ? Ou faut-il lire l'Ancien dans la lumière du Nouveau ? Nul doute que ce soit là la solution : il faut lire l'Ancien à la lumière du Nouveau. Il faut reconnaître que la mission d'Israël était provisoire, qu'elle imposait les limites inévitables parce que la Révélation s'exerçait par le truchement d'une collectivité.

C'était cette collectivité, c'était l'ensemble de la nation qui était pour le moment l'organe de la Révélation mais, forcément, une collectivité ne peut avoir un Dieu tout intérieur : elle le projette inévitablement en dehors, elle cherche en lui puissance et protection qui ont pour corollaire, en cas de désobéissance, le châtiment ! Avec Jésus, commence dans la personne du Verbe Incarné, le règne de la personne : c'est à la personne que l'Evangile s'adresse, c'est à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est chacun qui est appelé à devenir le royaume, c'est chacun qui doit porter dans son cœur tout l'univers, toute l'histoire, toute la création.

Et le Dieu qui se révèle à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est le Dieu Esprit et Vérité qui appelle l'homme à être esprit et vérité, qui traite l'homme dans toute sa dignité d'être spirituel, qui entre en lui du dedans sans violer sa clôture, qui va lui révéler que Dieu est à genoux, à genoux devant sa conscience, comme Jésus le sera bientôt au lavement des pieds. Perspective bouleversante, dans un sens entièrement nouvelle, qui modifie tous les rapports de l'homme avec Dieu, qui révèle de Dieu un visage presque inconnu en révélant du même coup le visage de l'homme transfiguré par la Présence divine. De quoi s'agit-il ? Où Dieu veut-il en venir finalement ? Mais à cela que chacun de nous puisse lui dire comme la petite fille à sa mère : " Seigneur, tu es né, tu es né de mon cœur ! "

Quand Pierre se défendra, quand Pierre, scandalisé comme Jean le Baptiste, quand Pierre déclinera le lavement des pieds, il manifestera ses attaches avec l'Ancien Testament, il manifestera qu'il n'a pas encore compris, qu'il n'est pas entré dans cet immense secret d'amour qu'il n'a pas même entrevu : que désormais, comme Dieu n'a cessé, n'a cessé jamais de le vouloir, que désormais il s'agit entre Dieu et nous de relations, de relations nuptiales, comme l'attestera magnifiquement l'apôtre saint Paul dans la Seconde aux Corinthiens : " Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. " ( 2 Cor.11, 2 )

Ah ! certes, il ne s'agit pas de facilité, il ne s'agit pas de tout se permettre, pour échapper au légalisme, pour se soustraite à l'empire de la Loi. Il s'agit de toute autre chose ! Il s'agit d'entrer dans ces abîmes de lumière et d'amour et de reconnaître Dieu comme un Cœur qui bat dans le nôtre :

" Ah ! Vous êtes là, Seigneur, vous n'êtes pas un étranger, vous m'attendez au plus intime de moi-même. Vous êtes là, Seigneur, depuis toujours sans vous imposer jamais ! Vous êtes là, Seigneur et maintenant je vous reconnais dans votre propre lumière, je perçois votre visage et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec vous. Et voilà que votre Présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la vôtre, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme votre Fils, Notre Seigneur, l'a demandé, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur : je respire en vous. Vous n'êtes pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Vous êtes l'Esprit, vous êtes la vérité, vous êtes la lumière, vous êtes le feu, l'éternel amour ! Seigneur, consumez mes scories, délivrez-moi de toutes mes limites, faites-moi entrer dans votre liberté infinie au cœur de cette communion d'amour qui est la vie du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! "

Ah! Quelle joie ! Quelle joie ! Quelle nouveauté ! Quelle immense grandeur conférée à l'homme ! Quelle ineffable proximité révélée de Dieu ! " Maman, tu es née de mon cœur ! " Oui, c'est cela, non plus une religion légale, non plus une religion de soumission et d'assujettissement, mais une religion mystique, une religion nuptiale qui demande tout mais qui donne tout, qui révèle Dieu comme le dépouillement infini d'un amour éternellement donné et qui est au-dedans de nous-même la respiration même de notre liberté.

Ah ! Le Nouveau Testament, oui, il est bien " nouveau ", d'une nouveauté ineffable. C'est le grand secret d'amour qu'il faudrait clamer sur toutes les places publiques et imprimer à la dernière page de chaque journal, la Bonne Nouvelle incroyable, merveilleuse : nous ne sommes pas seuls, tout le ciel est au-dedans de nous, toute notre vie est transfigurée parle immensité de la Présence divine qui nous habite.

Il s'agit d'entendre ce secret d'amour, d'aller jusqu'au cœur du silence qui peut seul permettre d'en scruter toutes les profondeurs. Il faut nous nourrir de la Parole de Jésus qui rejoint si admirablement le cri de la petite fille : " Celui qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique est mon frère et ma sœur et ma mère." Et ma mère ! Qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié, qui est remis entre nos mains ? Qu'allons-nous faire de ce merveilleux trésor dont nous avons à répandre dans tout l'univers le rayonnement d'amour ?

Eh bien, nous allons dans la joie, dans la joie, ouvrir nos cœurs pour l'accueillir ! Nous allons dans la joie de la nouvelle naissance reconnaître son visage imprimé dans nos cœurs et nous allons lui dire, dans l'émerveillement de cette découverte, avec tout l'élan de notre amour : " Mon Dieu, mon Dieu, tu es né de mon cœur ! "

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