A Lausanne, en 1956.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Nous tous, les vivants, nous tous qui sommes ici, nous sommes entrés dans le monde par le fait de nos parents. Ce fait, très banal en apparence, constitue, au contraire, quelque chose d'infini. C'est donc un homme et une femme qui ont décidé de notre existence, qui ont joué à notre égard, en quelque manière, le rôle de créateurs. Toute une immense perspective s'ouvre ainsi à notre méditation.

On parle constamment du Dieu créateur. C'est bien. Mais ce qui est plus apparent dans notre existence, c'est l'homme créateur. Car enfin, depuis le commencement du monde, la vie se transmet par un couple humain, la vie dure et se poursuit par la décision de l'homme et de la femme et chaque couple humain, chaque homme et chaque femme qui décide de donner la vie représente, en quelque manière, une nouvelle origine du monde. Chaque couple se trouve analogiquement dans la situation de ceux que la Bible appelle Adam et Eve car, à travers leurs enfants, ils peuvent entrevoir les enfants de leurs enfants, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde. D'un couple humain aujourd'hui peut surgir en effet une lignée qui durera jusqu'à la fin du monde.

L'homme et la femme ont donc ce pouvoir immense, ils sont revêtus de ce privilège, ils sont appelés à cette mission : créer la vie, avec Dieu... décider de l'existence humaine, prendre la responsabilité de cette aventure formidable, se charger de toute l'histoire, pour la porter jusqu'à la fin des siècles.

Et si l'homme et la femme se trouvent ainsi dans la situation d'Adam et d'Eve, le même problème se pose à eux qu'aux tout premiers parents. Qu'est-ce qu'ils vont faire de cette vie ? Comment vont-ils la trans­mettre ? Est-ce qu'ils la transmettront dans l'aveuglement et dans l'obscurité de l'instinct, comme des animaux ou bien est-ce qu'ils transmettrontcette vie humainement, en élevant leur cœur jusqu'à la dignité de l'enfant, jusqu'à la sainteté de Dieu qui veut vivre dans le coeur d'un enfant ? Est-ce qu'ils dresseront leur regard jusqu'à la fin de l'Histoire pour porter toutes les lignées qui peuvent être issues de leur amour avec une générosité sans limite et sans frontière ?

Il y a donc pour chaque couple humain, en quelque sorte, le même appel qui fut adressé à Adam et Eve. Il y a dans chaque couple humain la possibilité d'un péché originel, car ce péché originel dont on parle tant, c'est cela au fond : l'homme et la femme sont appelés à être une origine, à être une source, à être des créateurs, non pas, pas seulement par leurs corps qui sont consacrés par la vie, qui en contiennent la promesse, qui sont le berceau et le tabernacle de l'enfant, mais par leur coeur, par leur âme, par leur esprit, par leur pensée, par le choix qu'ils ont à faire de cette vie qu'ils acceptent de transmettre.

Si ils veulent créer dans la lumière, s'ils acceptent tout la responsabilité de leur acte, s'ils voient leur union à travers cette troisième personne qui est l'enfant, et à travers l'enfant, les enfants de leur enfant et toutes les générations qui viendront, alors évidemment, il leur faut un amour, un amour proprement infini, c'est-à-dire il leur faut la sainteté et c'est cela le vrai nom de la pureté : c'est cette grandeur, c'est cette lumière, c'est cette prise en charge de toutes les vies jusqu'à la fin des siècles, c'est l'immensité d'un amour qui rend justice à la dignité et à la sainteté de la vie. La pureté et l'amour vont ensemble.

C'est une seule et même chose car justement la pureté, c'est quelqu'un, la pureté, c'est l'enfant, cette troisième personne et, dans l'enfant, toute la race humaine et, dans l'enfant, toute l'Histoire humaine dont l'amour doit assumer la responsabilité. Dieu a fait de nous des créateurs et il est impossible de penser au Dieu Créateur sans penser à l'homme créateur. Et si la vie est ainsi confiée à l'homme et à la femme, si la vie dépend vraiment du choix de l'homme et de la femme, cela veut dire que le monde lui-même est remis entre nos mains. Car enfin, ce qu'il y a de plus noble dans le monde, de plus grand, de plus essentiel, c'est la vie humaine et si la vie humaine dépend de nous. C'est donc que tout dépend de nous et que nous avons d'une certaine manière à recréer l'univers lui-même.

Saint François l'a admirablement compris, qui a chanté le Cantique des créatures et qui a vu dans chaque réalité le don et le cadeau de la tendresse divine. Dieu veut tout nous donner, tout : lui-même, nous-même, la vie, l'Histoire tout entière et l'univers où l'Histoire se déroule. C'est ce que nous dit la messe du Rosaire dans le langage le plus gracieux et le plus exquis. La messe du Rosaire, vous allez l'entendre tout à l'heure dans l'antienne de la communion, la messe du Rosaire nous dit : " Florete, flores " : " Fleurs, fleurissez et donnez votre parfum, offrez la grâce et la louange du cantique et, dans ses oeuvres, bénissez le Seigneur ! " (Sir. 39, 14)

Il s'agit donc de faire fleurir les fleurs, c'est-à-dire que toute la beauté du monde nous est confiée. Ah ! Le monde, le monde chrétien, le monde illuminé par le regard de Jésus-Christ, le monde traversé par le souffle de l'Esprit saint, le monde qui doit naître, naître de l'amour de l'homme et de la femme et de l'amour de quiconque porte en lui une pensée et un coeur, ce monde-là est un monde qu'il faut aimer, qu'il faut aimer comme Dieu l'aime, qu'il faut aimer infiniment !

Et c'est là, justement, l'unique exigence de la vertu chrétienne, c'est cela la vertu chrétienne elle-même, c'est d'aimer infiniment toute chose. Et nous ne péchons pas parce que nous aimons trop les choses, trop les êtres, mais parce que nous ne les aimons pas assez.

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