A Lausanne, en 1956.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Depuis une cinquantaine d'années, la physique et la biologie ont suscité une technique qui remet, en quelque sorte, aux mains de l'homme la toute-puissance de Dieu : on projette des voyages dans les planètes, on utilisera bientôt peut-être l'énergie des plus proches étoiles et, ce qui est bien pressionnant peut-être, on pourra fabriquer des hommes en laboratoire. On pourra choisir un certain type d'homme et disposer les éléments héréditaires contenus dans la cellule originelle de telle manière que on obtienne l'homme que l'on voudra !

Ce succès prodigieux de la technique rend l'homme justement fier de ses connaissances et de ses pouvoirs, et l'homme se sent vraiment devant l'univers et devant la vie comme un créateur.

Il est beau, certainement, de voir l'homme grandir, échapper à ses limites, dépasser toujours davantage le champ très étroit de sa biologie, mettre la main sur les derniers secrets de la matière et pouvoir en tirer le parti toujours plus efficace que nous savons. Nous pouvons nous réjouir de vivre à cette époque, si grande par ses inventions, si puissante par son génie et qui nous donne de l'homme une image si impressionnante.

Mais à cet homme, armé de tels pouvoirs, à cet homme dont la connaissance ne peut plus se fixer de limites, à cet homme qui fait la conquête de la matière et de sa propre nature, on peut se demander si l'idée de Dieu, l'idée de Dieu héritée de la Tradition, suffit. Il semble que non !

L'idée de Dieu n'a pas bougé, du moins elle n'a pas suffisamment progressé, en nous, pour donner à cette humanité armée de tels pouvoirs, le Dieu dont elle a besoin. Nous en sommes restés au Moyen-Age, ce Moyen-Age qui s'illustre, dans les coupoles byzantines, dans le portrait du Christ Pantocrator : le Christ tient dans ses mains la boule qui représente l'univers et, d'un regard sévère, il embrasse tout l'horizon.

Le Christ est le maître du monde, comme l'était le Dieu d'Isaïe devant lequel se prosternent les Séraphins qui chantent éternellement le Sanctus. Dieu est le maître du monde, il est le roi, il est l'empereur, qui tient tout dans sa main, qui conduit le destin des hommes et qui tient les fils de l'histoire et, parce que Dieu est tel, les jeux sont faits. L'histoire du monde n'a pas à s'accomplir : l'issue en est connue, l'issue en est déterminée. Nous sommes simplement dans la main de Dieu des jouets qu'il conduit selon son dessein.

Dieu est un immense gouvernement, et la religion où il s'exprime sur la terre en est un autre, symétrique du sien. La Chrétienté est un immense camp retranché qui s'arme contre l'infidèle au dehors, et contre l'hérétique au-dedans. Il s'agit d'obéir, d'être soumis, d'admettre la tradition, d'être fidèle à toutes les prescriptions du gouvernement divin. C'est là le Moyen-Age, ce Moyen-Age dont il faut absolument sortir si le monde moderne, qui est justement fier de ses découvertes, veut continuer à trouver en Dieu sa fin, son espace, sa lumière et sa joie.

Est-ce que vous sentez, vous sentez cette situation tragique ?! Un Dieu trop petit pour un monde qui a grandi immensément ! On comprend que l'homme d'aujourd'hui, l'homme qui se sent un créateur, l'homme dont la puissance semble n'avoir plus aucune limite, on comprend que il n'accepte pas de se soumettre.

La soumission n'est pas une attitude pour l'esprit. L'esprit cherche, l'esprit veut crever son horizon, il veut aller plus loin, il veut voir au-delà, sans terme et sans fin. Et l'esprit veut bien se donner, il veut bien aimer, il veut déployer une générosité, une générosité toujours plus grande. Il ne peut pas se faire l'esclave d'une formule et s'assujettir à un gouvernement.

Et justement, par bonheur, un homme du Moyen-Age - qui dépasse infiniment le Moyen-Age - nous a ouvert une issue merveilleuse ; et cet homme du Moyen-Age, qui dépasse infiniment le Moyen-Age, c'est saint François d'Assise. Saint François d'Assise, ce chevalier de la Dame Pauvreté, saint François d'Assise, ce bourgeois qui veut devenir seigneur, ce bourgeois qui rêve d'être un prince, de s'illustrer sur les champs de bataille et d'épouser la plus belle princesse du monde, ce chevalier de la pauvreté, nourri des romans de chevalerie, alors qu'il s'en va, équipé de pied en cap, pour faire la guerre, il entend une voix qui l'appelle à un plus haut service : " François, lequel vaut le mieux : être le serviteur du serviteur ou le serviteur du maître lui-même ? " C'est une parabole qui s'éveille dans son esprit, et il comprend que en allant combattre sous les ordres d'un capitaine, qui est lui-même au service d'un prince, il sera le domestique d'un domestique.

C'est trop peu, c'est trop peu pour lui. Ce qu'il lui faut, c'est tout, c'est l'infini, c'est le monde entier, et il ne s'arrêtera pas avant d'en avoir fait la conquête ; mais il faudra d'abord qu'il apprenne quel est son champ d'action, il faudra qu'il reconnaisse le visage de cette voix qui lui a parlé en langage encore imparfait qui était celui, celui qu'il pouvait entendre. Et bientôt, à travers la maladie, à travers le silence, il va découvrir celui qui lui a, qui lui a parlé, et il va reconnaître Dieu sous les traits de la pauvreté.

Car il est impossible de se faire illusion là-dessus. François, qui est un réaliste, François, qui est dévoré d'une ambition illimitée, ne va pas se nourrir d'une chimère : la pauvreté qu'il aimera avec toute sa passion, la pauvreté qu'il défendra jusqu'à son dernier souffle, la pauvreté qui sera l'héritage qu'il voudra transmettre à ses fils, la pauvreté qu'il chante, la pauvreté dont il parle sur toutes les routes de la terre, la pauvreté qui est la respiration de son esprit et de son cœur, c'est Dieu lui-même, la pauvreté.

Pour la première fois, dans l'histoire chrétienne, un homme a compris, jusqu'au fond, les béatitudes, dont la première est justement : « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux leur appartient. » ( Mt. 5, 3 )

Sans doute, la pauvreté, on la connaissait comme un exercice, comme un sacrifice, comme un ascétisme, et les moines l'avaient pratiquée depuis toujours. Mais ce qu'on ne savait pas, ce que François nous apprend pour toujours, c'est que la pauvreté est Dieu. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire tout simplement que la divinité n'est pas autre chose que son amour.

Les Docteurs, saint Augustin en particulier, avaient médité sur la divinité, sur les abîmes de Dieu dans la Trinité des personnes, mais aucun n'avait compris, comme François le vit, aucun n'avait compris que la Trinité voulait dire : Dieu est celui qui n'a rien ; que la Trinité veut dire : la divinité n'est à personne, parce que la divinité, c'est le jaillissement éternel de la lumière et de l'amour du Père dans le Fils, du Fils dans le Père, et du Père et du Fils dans le Saint-Esprit.

François qui n'est pas un docteur, François qui n'est pas un homme d'école, François qui parle par image... mais cette image est vivante, c'est du feu, cette image le saisit et le traverse tout entier, et cette image va prendre possession de l'histoire chrétienne, et va permettre à la pensée chrétienne de sortir de l'impasse, de quitter ce Moyen-Age où elle est tentée de s'enfermer: Si Dieu est la pauvreté, si Dieu n'a rien, si la divinité consiste à se donner toujours et entièrement, si la divinité n'est pas plus au Père qu'au Fils et au Saint-Esprit, si elle n'est à personne, si cet océan de lumière et d'amour n'est qu'une offrande éternelle qui s'échange entre les trois personnes, alors Dieu n'est plus le maître, le Pantocrator, l'empereur et le roi. Il est seulement l'amour, et l'amour n'a prise que sur l'amour. Toutes les tendresses du monde ne peuvent rien contre un coeur fermé. Toutes les tendresses du monde peuvent transfigurer une vie qui s'ouvre; mais si elle se refuse, l'amour est impuissant.

Et c'est ce que François nous apprend. C'est ce qu'il vit. C'est ce qu'il nous transmet. C'est ce qui va faire de lui : le grand compatissant, ce Dieu amour est aussi un Dieu victime, car s'il ne peut rien d'autre qu'aimer, son amour peut être tenu en échec, et cet échec, c'est la croix.

Il est donc vrai que Dieu peut mourir, il est donc vrai que la créature a cette puissance de tuer Dieu. Et François n'en finira plus de pleurer sur la passion de Jésus-Christ. Il pleurera sur cette Passion, jusqu'en devenir aveugle, et quand il chantera le Cantique du Soleil en face de la mort ou du moins quand il voudra l'entendre chanter, ce Cantique des Créatures, c'est à peine s'il voit encore la lumière qui s'incline au soir de cette journée du 3 octobre 1226.

Ah ! Il sait que Dieu n'est pas celui qui nous domine et nous écrase. Il sait que Dieu, c'est celui qui nous est livré parce que il n'est rien d'autre que l'amour, qu'il ne peut entrer chez nous qu'avec le consentement de notre liberté et que, si notre coeur se ferme et si notre âme se bloque, Dieu lui-même est exilé, Dieu lui-même ne peut que mourir.

Alors, tous les rapports entre l'homme et Dieu sont changés, parce qu'il ne s'agit plus de se soumettre sous la férule d'un despote : il s'agit de collaborer avec un amour qui se propose toujours, sans s'imposer jamais. Il s'agit d'achever une création qui demeure toujours imparfaite tant que nous n'avons pas fermé l'anneau d'or des fiançailles éternelles. Parce que, justement, le monde, si Dieu ne le touche que par son amour, s'il est le fruit de sa tendresse, le monde n'existe en sa plénitude que si lui-même se fait offrande d'amour, se fait réponse à la tendresse infinie de Dieu.

Alors les jeux ne sont pas faits. Alors vraiment nous avons à entrer dans le monde comme des créateurs avec Dieu, à nous créer nous-même dans cette dimension de liberté qui ne peut répondre qu'à notre choix, à créer le milieu dans lequel nous choisissons de respirer, à façonner la terre et peut-être le système solaire, et peut-être un jour les étoiles, pour donner justement à tout cet univers, non plus l'aspect d'une matière aveugle, mais d'un visage vivant.

Et dans cette ligne, il n'y a plus qu'une seule dimension infinie : la dimension de la générosité. A la générosité de Dieu, il n'y a qu'une réponse possible, c'est la nôtre. Mais la générosité, c'est justement le sceau et l'expression suprême de la grandeur. Etre généreux, c'est pouvoir se donner. Et si l'on peut se donner, c'est qu'il y à quelqu'un qui peut recevoir et non seulement qui peut, mais qui attend de recevoir. Car Dieu ne peut rien faire, rien dans l'univers, rien en nous, sans nous : nous sommes le truchement, nous sommes le sacrement, nous sommes la manifestation visible, indispensable de la divinité.

Il n'y a donc plus d'antagonisme. Il n'y a plus d'opposition entre ces pouvoirs immenses que la science remet entre nos mains et l'appel de Dieu. Ces deux appels coïncident, ils se confondent à l'horizon de notre esprit, parce que tous les deux nous appellent à la grandeur, tous les deux nous sollicitent d'être les collaborateurs de Dieu, et de créer avec lui une humanité nouvelle et un monde plus digne de nous, parce que plus digne de Dieu.

La grandeur de François est là, grandeur immense, unique dans l'histoire chrétienne : qu'il nous ait permis justement d'entrer dans une religion éternelle, dans une religion toujours neuve, dans une religion qui ne cesse de nous demander de monter plus haut.

Un penseur afghan, musulman, d'une suprême distinction, brossait - il y a quelques semaines, à Genève - le portrait de l'Islam. Il montrait l'Islam comme un bloc monolithique, unanime du Pakistan jusqu'au Maroc, toutes ces civilisations imprégnées de la même idée de Dieu, et prosternées devant sa grandeur; et des chrétiens qui l'écoutaient étaient séduits par ce tableau, ils étaient émerveillés de cette unité. Ils s'interrogeaient sur la faiblesse de l'Europe et sur son christianisme anémié, et ils ne s'apercevaient pas qu'ils étaient en train de regretter le Moyen-Age !

Eh bien ! moi, je ne le regrette pas ! Et je leur ai répondu justement : eh bien ! Oui, ce tableau monolithique, heureusement nous l'avons dépassé. Nous l'avons dépassé. Nous ne sommes plus au Moyen-Age. Nous ne voulons plus y être. Nous sommes d'aujourd'hui et de demain, et nous voulons être de toujours, parce que nous voulons que toutes les portes de lumière et d'amour demeurent ouvertes devant nous. Et que, justement, le christianisme est le ferment, si nous le comprenons bien, est le ferment de cette libération, le ferment de ce progrès, le ferment de cette conquête, parce que il nous met, non pas en face d'une divinité qui nous écrase de sa majesté, mais en face d'une divinité qui n'est qu'un coeur, qui n'est que la charité, qui n'est que la générosité, qui n'est que l'éternelle pauvreté.

Et, en nous engageant dans le dialogue avec ce Dieu-là, il engage précisément toutes les puissances de notre pensée, de notre coeur et de notre action, parce que ce ne sera jamais assez grand, assez digne de Dieu, assez digne de nous.

Il est bon, il est infiniment reposant, pour la pensée, de regarder ce visage de François consumé par la lumière de la divine pauvreté et chantant sur toutes les routes de la terre ce message libérateur qui nous conduit à nous-même, à ce véritable nous-même, à cet homme, en effet, qui est appelé à se diviniser, à être transformé en le Christ, à devenir, en un mot, ce que Dieu est. Et de voir cet accord entre le monde qui nous entoure, entre la science d'aujourd'hui, et l'appel de François, de voir cet accord est une joie immense, toujours nouvelle et qui ne s'épuise jamais.

Nous sommes là au coeur du cœur de notre religion, puisque avec lui nous entrons dans les derniers secrets du coeur de Dieu. Il s'agit donc pour nous, afin de correspondre à l'attente du monde qui est le nôtre, il s'agit de donner à notre pensée toute son ampleur, à notre coeur tout son champ de dévouement et de générosité, afin que nous n'apparaissions pas comme des gens du Moyen-Age, à tarder, à maintenir de vieilles chimères, mais que nous soyons au premier plan de cette humanité qui bouge, qui se conquiert, qui se dépasse, et qui sent en s'aimant la puissance du créateur.

D'ailleurs un poète du Moyen-Age, lui aussi, Dante l'a dit, en saluant Marie dans le dernier chant de la Divine Comédie (1), Dante a chanté : « Tu es celle par qui l'humaine nature a été tellement ennoblie que son créateur n'a pas dédaigné de se faire sa créature : Non disdegno, suo favore, non disdegno di farsi sua fattura ». Quelle chose admirable !

Il y a donc une réciprocité dans l'amour ! Et celui dans le coeur duquel nous ne cessons de naître veut, à son tour, naître de nous, en nous et par nous. C'est donc à nous que s'adresse ce message de Dante, qui fait écho à celui de saint François, qui est l'expression parfaite du message de Jésus : " Celui qui est notre Créateur ne dédaigne pas de devenir notre créature ! "

Nous voulons, donc, ne jamais oublier que nous sommes sortis du Moyen-Age ; que nous sommes des hommes d'aujourd'hui et que notre temps attend de nous ce témoignage de la Présence éternelle de Jésus, non pas comme de celui qui veut nous ramener à une soumission despotique, non pas comme de celui qui veut arrêter le cours de l'histoire pour nous enfermer dans le passé, mais comme celui qui nous jette au large dans la conquête de l'univers et de nous-même, afin que le monde n'ait pas de frontières et que nous sachions que, derrière tous les événements, il y a un Dieu qui sollicite notre collaboration, un Dieu qui n'est qu'un coeur, un Dieu qui n'est qu'amour, un Dieu qui est la divine pauvreté, un Dieu qui a tout remis entre nos mains, et d'abord lui-même, parce qu'étant notre créateur, il ne dédaigne pas de se faire notre créature.

 

(1). Dante : " Le Paradis " Chant 33, versets 4, 5 et 6.

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