Homélie à Lausanne, en 1956.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Le dernier " Match" portait sur sa couverture le portrait de Claudel, Claudel agenouillé devant un parterre de fleurs, et en tenant une dans sa main, non pas pour la cueillir et la prendre avec soi, mais pour l'accueillir, pour lui donner un accueil dans sa pensée et dans son amour. Cette attitude de ce suprême poète, qui cautionne la distinction entre cueillir et accueillir, nous introduit dans l'esprit de l'Evangile, qui est un esprit de joie.

A Florence, il y a un monastère célèbre dans le monde entier par les peintures de Fra Angelico. Ce grand couvent dominicain, peuplé de saints à une certaine époque, ce grand couvent dominicain offrait à chaque moine, au fond de sa cellule, ce merveilleux horizon d'une fresque d'Angelico, tandis qu'au contraire, au monastère franciscain de Fiesole, on ne peut pénétrer qu'en se baissant dans une soupente où tout est sordide, comme si la pauvreté était avant tout, contrairement d'ailleurs à l'esprit de saint François, comme si la pauvreté chrétienne devrait être quelque chose d'abject.

Et il est clair que la conception de l'Angelico, qui est si authentiquement franciscaine, traduit seule le véritable esprit de pauvreté, car la pauvreté selon l'esprit, la pauvreté évangélique, qui est la première béatitude, cette pauvreté suppose justement qu'on ne peut pas cueillir l'univers, mais qu'il faut l'accueillir, que le chrétien doit être assez libre de lui-même pour donner à l'univers toute sa grandeur et toute sa beauté, et vous sentez bien la différence qu'il y a entre cueillir et accueillir.

Accueillir, c'est immédiatement se situer devant quelqu'un, devant une personne, c'est lui ouvrir son esprit et son cœur. Et accueillir l'univers, c'est donc, dans l'univers, reconnaître une Présence, s'incliner joyeusement devant elle et s'en laisser emplir.

Il y a dans l'Evangile un immense amour du monde, un immense amour de la création. Ce grand octave dont Claudel aimait à parler, cet immense poème, ce chant qui jaillissait du plus profond de lui-même et que le chrétien doit écouter dans le silence de son cœur, justement parce que il y a dans le monde Quelqu'un, parce que le monde peut devenir le cadeau de Dieu, parce que à travers chaque réalité peut resplendir le visage de Jésus.

Mais est-ce là simplement un luxe de moine, un luxe d'intellectuel, un luxe d'artiste ? Nous savons bien que non, car souvent les artistes le paient de leur sang. Ce spectacle du véritable monde, cette rencontre avec la véritable création, ils la paient de leur vie même, les plus grands artistes et les plus authentiques.

Il ne s'agit pas, bien entendu, de nous fabriquer des illusions et de nous bercer d'un optimisme imbécile. Aujourd'hui moins que jamais, il s'agit simplement de ne pas perdre de vue que le visage de Dieu se profile derrière toute vie, au fond de toute réalité, qu'il y a Quelqu'un, Quelqu'un qui nous attend et Quelqu'un qui nous aime.

Il est remarquable que Mary Webb, qui ne fait pas profession d'un christianisme autrement explicite, a eu cette intuition profonde dans Sarn ( en anglais : The precious bane ), a eu cette intuition d'une découverte merveilleuse de la joie et de la rencontre avec Dieu, dans cette révélation même de la joie, lorsque la jeune fille Prue, la jeune fille au bec - de - lièvre, a donné toute sa mesure pour la culture de la terre, travaillant comme dix hommes, lorsqu'elle se retire enfin dans son cellier, entourée du parfum des pommes et des poires qui achèvent de mûrir et qu'elle prend son fuseau pour filer et qu'elle écoute... un jour elle fait cette découverte merveilleuse qu'une créature venue de très loin, une créature toute de lumière, est venue nicher dans son coeur.

Elle ne lui donne aucun nom, mais elle est si parfaitement paisible, elle est si heureuse, c'est un tel bonheur, et si calme et si pur et si profond, qu'elle finit par attendre en venant dans le cellier cette mystérieuse visitation. Et ce dialogue qui s'établit entre elle qui est recluse de la société des jeunes gens et des jeunes filles par ce bec-de-lièvre qui la défigure, elle finit par bénir ce bannissement, ce précieux bannissement, ( comme dit le titre anglais ), parce que il lui a donné l'occasion, la possibilité d'entendre cette voix qui vient d'au-delà du silence, cette voix de la lumière et de l'amour.

Et plus avant, dans une histoire infiniment plus pathétique, nous voyons dans sainte Catherine de Sienne, cette femme qui a porté, dans sa courte vie, toute la Chrétienté dans son esprit et dans son amour, nous voyons Catherine apprenant qu'un jeune homme, Nicolo Toldo, pour des propos qu'il a tenus, des propos de jeune homme éméché après boire, il a tenu quelques propos irrévérencieux, il a formulé des critiques contre le gouvernement de Sienne et il va être condamné à mort. On va le décapiter pour ces quelques plaisanteries auxquelles il s'est enhardi après boire ; et naturellement, il est dans une révolte implacable, il ne veut entendre parler ni de rien ni de personne, il maudit la vie, il maudit Dieu qui lui paraît être un diable stupide. Comment ? Dieu va lui prendre sa vie à vingt ans, à lui qui n'est même pas de Florence, qui n'est même pas de Sienne, à lui qui est un étranger ? On va abuser de ce pouvoir despotique pour lui enlever la vie à vingt ans pour quelques propos tenus après boire !

Et Catherine sait tout le drame qui se joue dans cette âme, elle sait bien que Dieu ne veut pas la mort, que Dieu est le Dieu des vivants et, justement, elle veut sauver dans cet être son espoir en Dieu. Elle va le trouver, et elle l'entoure de tant de respect, de tant de bonté, de tant de tendresse maternelle, elle lui présente la mort comme la rencontre avec l'amour. Au coeur de cette mort, elle suscite un dialogue entre son âme et Jésus. Et Nicolo est tellement retourné, tellement transfiguré, tellement émerveillé, qu'il accepte la mort, qu'il se réjouit de la mort ou plutôt de la rencontre, à travers la mort, pourvu que Catherine consente à l'accompagner jusqu'au dernier moment.

Et Catherine, enfin, est là, en effet, elle est là : elle met elle-même sa tête sur le billot avant lui, elle lui arrange la nuque pour qu'il la puisse présenter à la hache du bourreau. Elle se place devant lui en étendant les mains et elle va recueillir dans ses mains la tête détachée du tronc.

Et Nicolo va mourir illuminé par cette présence, éprouvant à travers cette âme si héroïquement consacrée, la Présence de Jésus.

Dieu ne veut pas la mort. Dieu la souffre plus que nous, avant nous. Dieu ne veut pas la douleur. Il en est la victime première. Mais, dans la douleur, comme dans la mort, parce qu'il les porte avec nous, parce qu'il en est victime avant nous, et plus profondément que nous, il est justement une Présence, il est un visage, il est Quelqu'un et, parce que il illumine de sa présence tous les événements, à travers tous les événements même les plus épouvantables, il y a encore place pour l'espérance et pour la joie de l'amour.

C'est ce que nous enseignait un peintre russe dans un camp de concentration, lorsqu'il disait : " La vie... la vie est belle ! " Comment ici, la vie est belle ? " Oui, ici, ici, la vie est belle, la vie est toujours belle : regardez ces aurores boréales ! " Et il s'enchantait des reflets de l'aurore boréale, en grand peintre qu'il était, et cela suffisait à nourrir son admiration et à cautionner sa joie. Et un jour, que il avait reçu un croc-en-jambe d'une brute criminelle qui voulait lui arracher son pain, qu'il avait roulé sur le verglas et qu'il s'était blessé à la tête et qu'il était baigné de son sang, l'ami qui avait coutume de l'écouter et qui le voit tout en larmes, le regarde stupéfait. " Ne croyez pas, dit-il, que je pleure ou du moins si je pleure, c'est sans le vouloir. Mais non : tout est bien, la vie est belle ! "

Il y a donc, dans cette affirmation, non pas du tout l'illusion de gens repus, qui se mettent sur une voie de garage à l'écart de la souffrance. Il y a simplement l'espérance que le vrai Dieu, le Dieu que nous portons en nous, le Dieu qui est une source qui jaillit en nous en vie éternelle, le Dieu qu'on reconnaît à la générosité que sa Présence éveille toujours en nous, ce Dieu-là est tellement identifié avec nous, qu'il fait toujours, si nous sommes attentifs, de notre vie, un dialogue, non pas ce monologue où l'on s'asphyxie avec soi-même, où l'on se désespère parce qu'on est seul, où il n'y a nulle présence, nul visage, mais ce dialogue où l'on regarde un Autre, où l'on écoute un Autre, où l'on peut aimer encore et chanter, parce que au plus profond de soi-même on découvre un visage d'infinie tendresse.

C'est là le secret dernier de toute poésie, de toute musique, comme de toute tendresse : cette Présence infinie de Dieu, cette Présence voilée, mais pourtant si réelle, cette Présence que nous ne nous lassons pas de poursuivre et de chercher à travers tous les visages avec lesquels nous sommes confrontés.

C'est cette Présence qui est la source d'une espérance indéfectible, même dans la mort, même sous la hache du bourreau, quand, justement, l'homme ne perd pas de vue qu'il n'est pas seul, qu'il est toujours enveloppé et porté par cet amour qui est le premier frappé dans tout ce qui l'atteint et qui reçoit, reçoit le premier tous les coups qui peuvent nous abattre. N'est-ce pas le premier mot de la messe : " J'irai à l'autel de Dieu, au Dieu qui remplit de joie ma jeunesse ? " ( Ps 43, 4 )

Je me souviens, dans un monastère, en la fête de Noël, ce privilège accordé aux moines les plus anciens, comme les autels ne suffisaient pas pour que tous y puissent célébrer, le privilège accordé aux moines les plus anciens, les plus chenus, les plus vénérables, les plus blanchis dans les travaux de Dieu, c'étaient eux qui, précédés d'une petite lampe portée par un frère, s'en allaient aux autels à minuit pour y accueillir le petit enfant qui symbolise et qui nous communique l'éternelle tendresse, et pour redire, dans leur extrême vieillesse, les paroles de la joie inépuisable.

Cette joie sans illusion, cette joie dépouillée, cette joie en esprit de pauvreté, cette joie parfaite que chantait saint François, cette joie qui permet que dans toutes les épreuves on retrouve finalement le même visage qui n'est jamais absent, et que l'on puisse, dans le " De Profundis " le plus écrasant, croire encore, espérer et chanter.

Et je voudrais que ce soit là, en effet, le dernier mot de ma vie, ce mot qui nous introduit au sacrifice de l'amour, ce mot qui, à travers la croix, nous achemine vers la Résurrection, le triomphe de la vie sur la mort.

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