A Lausanne, le 8 octobre 1959, en la Fête de N-D. du Rosaire.

 

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Vous vous rappelez sans doute ce poème admirable de saint Augustin au 10ème livre des Confessions, où le grand évêque rappelle sa conversion dans des termes inoubliables : " Trop tard, dit-il, trop tard je t'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t'ai aimée! Et pourtant tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors ; et sans beauté je me ruais vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas. Et tu étais toujours avec moi, mais c'est moi qui n'étais pas avec toi ".

"Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ". Cela veut dire, dans les termes les plus parfaits, que la vie chrétienne est une vie ici, maintenant ! Que l'au-delà dont on parle tant, c'est un au-dedans, un au-dedans ! Cet au-delà, c'est un au-delà de nous-même, un au-delà de nos limites, un au-delà de nos passions désordonnées, mais c'est un au-dedans, un immense espace de lumière qui s'ouvre au-dedans de nous, où notre liberté respire dans un dialogue de vie avec le Dieu vivant.

C'est pourquoi on peut définir le Christianisme comme un réalisme mystique. Le Christianisme ne nous demande pas de quitter la terre pour regarder un ciel imaginaire, mais de devenir nous-même ce Ciel, de devenir ce Royaume de Dieu, de transfigure notre, de transfigurer notre vie en laissant transparaître en nous toute la lumière et toute la joie de Dieu.

On voit parfois dans les images de canonisation, on voit des saints ou des saintes avec des yeux révulsés, tournés vers le ciel des nuages ! Et on a tellement l'impression que c'est artificiel, que ce n'est pas cela l'Evangile ! L'Evangile du charpentier de Nazareth, c'est un Evangile qui est enraciné dans le sol ! C'est un Evangile qui mord sur la vie, qui nous demande de la vivre intégralement et en creusant si profondément dans la richesse du monde, que nous en fassions jaillir toutes les sources de joie et de beauté.

Car le détachement chrétien c'est, en réalité, un attachement infini à toutes les réalités infinies, c'est à dire qui ne colle pas égoïstement aux choses, mais qui les voit dans une lumière d'amour qui en fait une immense offrande et qui réalise ainsi la plénitude de la liberté, puisque il n'y a d'autre liberté que celle par laquelle notre vie tout entière devient un don.

Il ne s'agit pas donc de quitter le sol. Il ne s'agit pas de nous détourner de la vie, mais d'y entrer ! Aussi bien, le grand danger pour nous, ce n'est pas ce qui pourra se passer après notre mort ! Le grand danger, c'est ce qui se passe avant la mort, avant la mort !... Car c'est avant la mort que nous risquons d'être morts, si nous refusons justement de faire de notre vie une création continuelle de grâce et de beauté.

Et cette expression même qui désigne en nous la vie divine : " l'état de grâce ", cette expression veut dire que la Beauté de Dieu nous est communiquée, que notre vie doit être gracieuse, qu'elle doit porter partout le rayonnement de cette beauté divine.

Et justement, ce mois du Rosaire, ce mois des roses, ce mois de la Rose mystique, ce mois où nous entrons dans le jardin de Notre-Dame, ce mois souligne ce réalisme merveilleux de l'Evangile, et il n'y a peut-être pas dans toute l'année liturgique de poème plus émouvant que cette Messe du Rosaire que nous célébrions hier, et qui donne le ton de tout ce mois consacré à la Reine des Roses.

"Fleurs, fleurissez et donnez votre parfum ! Fleurs, comme le lys fleurissez, et donnez votre parfum, offrez la grâce de votre feuillage et la louange du cantique, et dans ses œuvres, bénissez le Seigneur " (Si 39, 14).

Il s'agit donc de faire fleurir toutes les fleurs, de rendre la terre toujours plus digne de Dieu et toujours plus digne de nous ; de multiplier partout l'éclosion de la Beauté, afin que la vie s'éternise ; car l'éternité c'est justement le don, quand il gravite autour d'un centre intérieur à nous-même. Il faut que le temps s'enroule en éternité, et qu'au moment de notre mort, nous ayons vaincu la mort, et que nous soyons devenus d'immortels vivants.

Il ne s'agit donc pas d'apprendre à mourir, mais d'apprendre à vaincre la mort, et de devenir une source jaillissante de vie éternelle au cœur de chacune de nos journées.

Il y a un trait de l'histoire des saints qui me touche particulièrement : c'est dans l'arène, dans l'amphithéâtre de Carthage, ce geste de sainte Perpétue !

Ste Perpétue est une jeune femme qui vient de mettre au monde un petit enfant. Elle est pleine de vie, elle est pleine de tendresse, elle est attachée par toutes les fibres de son être à ce petit enfant qui vient de naître de son amour ! Et pourtant, elle va être livrée au martyre. Elle est renversée par un taureau furieux, elle se relève, et elle ajuste sa chevelure pour ne pas entrer dans le Ciel comme une pleureuse ! Ce souci d'élégance jusque dans la mort, quelle merveille !

Et les Carmélites de Compiègne qui montent à l'échafaud en chantant le " Laudate Dominum ". Jusqu'au bout elles célèbrent leur Office. Jusqu'au bout elles chantent la grâce et la beauté et la Joie de Dieu ; et le chant ne s'éteint qu'au moment où tombe la dernière tête.

Etre chrétien, c'est cela ! Etre chrétien, ce n'est pas promener dans le monde une figure morose, ce n'est pas répandre autour de soi ses mauvaises humeurs, ce n'est pas dissoudre la joie des autres, ce n'est pas éteindre leur espérance, ce n'est pas colporter des nouvelles catastrophiques ! Etre chrétien, c'est faire fleurir toutes les fleurs dans la certitude que l'amour aura le dernier mot.

Et c'est par là que nous affirmerons le règne de la grâce en étant gracieux nous-même, en cultivant une patience inaltérable, en essayant d'écouter les autres autant qu'ils ont besoin de l'être, pour qu'ils se sentent compris, estimés, aimés, pour qu'ils découvrent le prix de la vie et le trésor caché au fond de leur cœur qui est le Dieu vivant.

Je n'oublierai jamais cette femme atteinte d'un cancer et qui le savait ; qui attendait sa mort dans un esprit de vie. Et, bien que le terme fût prochain, jamais elle ne recevait que en blouse de soie, bien qu'elle fut de condition modeste. Elle ne voulait jamais imposer aux autres le spectacle d'une déchéance possible ! Elle voulait rester jusqu'au bout gracieuse, elle voulait jusqu'au bout rendre hommage à la Beauté de Dieu.

C'est dans cet esprit qu'il nous faut entrer dans le Mystère des roses, qui est le Saint Rosaire ; c'est dans cet esprit qu'il faut entrer dans le Jardin de la Rose mystique qui est Notre-Dame, et nous ferons plus par cette gentillesse de tous les jours, par cette amabilité quotidienne, par ce souci de rendre la vie plus belle, que par un martyre sanglant qui nous sera peut-être épargné. Car c'est par-là que la Présence de Dieu s'atteste de la manière la plus irrécusable, quand aussi partout où nous passons, la vie se met à fleurir, l'espérance à s'affirmer, et la joie à rayonner.

Dieu, s'il est vraiment la vie de notre vie, s'il est le grand secret d'Amour que nous portons au centre de notre intimité, s'il est la respiration de notre liberté, si vraiment il nous couronne de sa grâce, il faut que ça se voie, il faut que notre jeunesse soit devant vous, que notre jeunesse soit devant nous, il faut que nous triomphions de la mort, il faut que nous soyons pour tous l'accueil fraternel et d'une amitié sans frontières.

Oui, c'est cela le réalisme mystique de l'Evangile. Il s'agit vraiment de faire de la terre, le Ciel ; du temps, l'éternité ; et du monde visible, le sacrement diaphane du monde invisible.

Alors, vraiment, la vie atteint toutes ses dimensions, et on peut l'aimer passionnément, parce qu'en elle et à travers elle, on porte Dieu, et on communique sa joie, en chantant comme il convient quand on aime, puisque, comme le dit saint Augustin : "Cantare amantis est " ; "Celui qui aime chante ".

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