Abbaye de Bellefontaine, jeudi matin, 20 janvier 1972.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Si nous torturions une mouche en lui arrachant les ailes et en prenant un plaisir sadique à sa souffrance ou si nous battions un cheval jusqu'au sang pour décharger notre colère, nous aurions normalement une impression, un sentiment d'indignité.

Et qu'est-ce qui nous interdit de torturer une mouche ou de battre un cheval jusqu'au sang ? C'est ce Dieu intérieur à nous-même qui est notre libérateur, ce Dieu intérieur à nous-même qui vient à notre rencontre comme l'amour toujours offert et que saint Jean de la Croix appelle la " musica callada ", la musique silencieuse.

Ce Dieu secret, ce Dieu qui ne s'impose jamais en se proposant toujours, ce Dieu peut-il être le créateur de cet univers qui ressemble si souvent à un charnier où toutes les espèces se dévorent mutuellement, où la vie a pour rançon la mort, où tous les êtres vivants sont ou des prédateurs ou des proies ? Est-ce que ce monde tel qu'il est, tel qu'il nous apparaît, est-ce qu'il répond à cette délicatesse infinie, à cet amour silencieux qui nous aspire au plus intime de nous-même ?

Il est évident que, si l'on part du Dieu intérieur - il n'y en a pas d'autre - si l'on se réfère à cet " intus " d'Augustin : " Tu étais dedans et c'est moi qui étais dehors ", si Dieu est vraiment la vie de notre vie, si notre vie ne devient vivante que par lui, si c'est à travers lui que nous atteignons à notre dignité, au respect de nous-même et au respect d'autrui et au respect de toute créature, si c'est lui qui nous interdit de faire du mal à une mouche, il ne peut se trouver à l'aise dans l'univers tel qu'il est.

C'est un univers déchu, c'est un univers qui s'est décréé, c'est un univers qui n'est pas encore ce qu'il est appelé à être. " Nous ne sommes pas au monde, comme disait Rimbaud, la vraie vie est absente. " Et c'est pourquoi je suggérais hier que le sens de la création ne se révèle pour nous que dans la lumière de la très Sainte Trinité où la vie divine ne cesse de se communiquer dans une continuelle désappropriation, dans un infini dépouillement, dans la candeur de la lumière éternelle.

Le sens de la création ne peut être que la communication que Dieu fait de lui-même, ne peut être qu'une histoire à deux, une histoire nuptiale, une histoire où le consentement des créatures intelligentes est indispensable, car l'être ne leur est pas imposé, il leur est donné dans un respect total de leur initiative afin que elles ne subissent pas leur être, mais qu'elles en fassent, comme Dieu le fait éternellement de son être, une totale offrande d'amour.

Je n'ai pas souligné suffisamment - ou pas du tout - que l'épreuve originelle a précisément ce sens : ce n'est pas un piège tendu à l'homme dans sa première démarche, dans le premier acte où il va accomplir un choix décisif qui décidera de tout, c'est l'appel à sa collaboration, à sa vocation de créateur, car c'est à lui qu'il incombe, précisément, de couronner tout l'univers de cette liberté qui constituera pour lui la réponse de son amour à l'amour de Dieu qui l'appelle. Mais je ne veux pas insister sur ce thème en ce moment.

Ce que je vais essayer de souligner, c'est que, précisément, l'Incarnation doit se lire, doit s'interpréter, doit s'appréhender, doit s'approfondir, enfin doit révéler son véritable sens, précisément, comme la communication à la créature, à travers l'humanité de notre Seigneur, comme la communication à la créature, c'est à dire à toute la création, à tout l'univers, et bien sûr, d'abord à l'humanité, comme la communication de la liberté divine.

Ce qui n'a pu s'accomplir dans le premier homme ou dans le premier couple, ce qui n'a pu s'accomplir alors, va s'accomplir en plénitude dans l'humanité de Jésus-Christ. Car qu'est-ce que l'Incarnation, sinon justement la libération radicale d'une humanité qui est, comme dit Bérulle, privée de sa subsistance et revêtu de la subsistance du Verbe tandis que nous sommes bloqués, nous, par notre subsistance limitée, qui nous enferme en nous-même, jusqu'à ce que nous fassions cette trouée de lumière qui enracinera notre vie dans le Dieu vivant qui nous attend au plus intime de notre cœur.

En Jésus-Christ, l'humanité, dès le premier instant de son existence dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie, l'humanité de Jésus-Christ est totalement expropriée d'elle-même. Elle ne s'appartient pas, elle ne peut dire ' je ' et ' moi ' pour son compte, elle est totalement ouverte à Dieu, elle subsiste de la subsistance du Verbe, c'est-à-dire précisément qu'elle est revêtue, qu'elle est enracinée dans la liberté infinie qui est le Verbe de Dieu. Car en Dieu, précisément les relations intra-divines manifestent ce décollement, cette désappropriation, cette liberté infinie où la vie n'est pas subie, mais éternellement communiquée, échangée et donnée.

Rien ne peut nous émouvoir davantage que de voir précisément dans la seconde création, puisque Jésus est le second Adam, comme Marie est la seconde Eve, dans la seconde création où tout recommence, où tout est récapitulé, où tout retourne à son chef et à sa source, dans la seconde création la liberté éclate comme le sens même du geste créateur.

( à suivre)

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