Au Liban, à Ghazir, en 1959, chez les Franciscaines missionnaires.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

J'avais à Lyon un ami, yougoslave, qui avait été ministre dans son pays et qui, ayant refusé de suivre Tito, s'est trouvé rejeté de son pays et apatride. Il dut donc chercher un travail pour subsister et il trouva un petit emploi dans une soierie. Dans cette soierie, le patron se faisait un devoir de ne jamais répondre au " Bonjour " des employés, je ne dis pas seulement des ouvriers, mais même des employés. Cette attitude suppose évidemment que, pour le patron, tous ses subordonnés étaient des objets. Ils n'étaient pas sur le même pied que lui, ils appartenaient à une autre humanité et il fallait, il fallait qu'il le leur fît sentir en ne répondant jamais à leur " Bonjour ". Rien de plus injurieux pour celui qui est l'objet de ce mépris, et rien vraiment ne peut davantage empêcher toute relation humaine. Car, pour qu'un être humain se comporte comme un être humain, il faut qu'il se sente appelé et reconnu dans son humanité.

Une femme pauvre que j'ai eu l'honneur de connaître m'a dit ce mot, qui est un des plus beaux que j'aie entendu : " La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. On vient chez nous au dernier moment, quand nous allons crever, on vient nous apporter de quoi subsister encore, de quoi prolonger notre misère, pour s'en aller à Chamonix ou sur la Côte d'Azur la conscience tranquille, pour n'avoir pas notre cadavre sur les bras. Mais personne ne vient chez nous avec le sentiment qu'il pourra recevoir quelque chose de nous. Personne ne croit que nous, les pauvres, nous pouvons donner quelque chose. Personne n'a besoin de notre amitié. "

Et ce cri était d'autant plus déchirant que cette femme avait perdu un de ses fils qui s'était pendu. Un autre avait été en prison. Les autres étaient sous-alimentés. Elle vivait depuis dix-huit ans dans cette panique, ne pouvant jamais boucler son budget, constamment suspendue devant un avenir incertain, avec des moyens de fortune qui n'offraient jamais aucune sécurité.

Eh ! bien, pour elle, la plus grande douleur, ce n'était pas tous les malheurs qui s'étaient abattus sur elle et sur ses enfants, mais c'était ce mépris de son humanité, c'était d'avoir été traitée et d'être constamment traitée en objet.

L'homme, justement, n'est pas un objet : il est un sujet, un sujet au sens de dignité, un sujet au sens qu'il est la source, qu'il peut être la source et l'origine d'un monde nouveau. C'est pourquoi la seule manière de rencontrer un homme, de découvrir son vrai visage, d'entrer en contact avec sa vérité, c'est de le situer dans ce que Gabriel Marcel appelle le monde en " tu ". Gabriel Marcel, si je ne me trompe, distingue le monde en " tu " et le monde en " il ". Le monde en " il " c'est le monde des objets, c'est le monde mécanique, c'est le monde de l'extériorité, c'est le monde où l'on parle d'un homme en disant " celui-là ".

Le monde en " tu " au contraire, c'est le monde de la réciprocité, où l'on est toujours en face d'un vis-à-vis, où l'âme cherche l'âme, l'intimité l'intimité, la personne la personne. Ce monde en " tu " qui s'exprime dans la vieille formule hindoue du mariage où le fiancé disait à sa fiancée : " Tu es moi. " Je ne suis plus moi désormais, c'est toi qui es moi.

Nous allons nous rendre compte d'ailleurs, de l'importance extraordinaire de ce monde en " tu " si nous nous rappelons le roman d'Oscar Wilde qui s'appelle : Le Portrait de Dorian Gray. Dans ce roman, qui est l'unique roman qu'il ait écrit, puisqu'il est plutôt l'auteur de poèmes et de pièces de théâtre, Dorian Gray, dans ce roman de Wilde, Dorian Grey est un très beau jeune homme, beau comme Adonis, qui pose pour un peintre qui s'appelle Basile. Ce peintre est très épris de son modèle à cause de sa parfaite beauté et il essaie de faire de ce portrait son plus beau chef-d'œuvre. Tandis que Dorian est en train de poser pour Basile, arrive un vieux débauché, qui s'appelle Lord Henry, qui est frappé par la beauté de ce jeune homme et qui, trop vieux pour mener une vie de patachon lui-même, veut essayer de se débaucher par personne interposée. Il veut donc essayer d'entraîner ce jeune homme dans une vie de désordre et il commence par le flatter pour le séduire, en lui disant : " Beau comme vous l'êtes, toutes les places sont vraiment devant vous, tous les succès vous sont promis et toutes les conquêtes vous sont possibles. "

Dorian Gray écoute ces suggestions et déjà quelque chose en lui est transformé, qui frappe le peintre à la prochaine séance de pose. Cependant, contre toute attente, contre les prévisions, contre les conseils de Lord Henry qui voulait le corrompre et le jeter dans la grande vie, Dorian s'éprend ou croit s'éprendre d'une jeune fille qui s'appelle Sibyl Vane, qui est une actrice des théâtres de faubourg et qu'il a vu jouer le rôle de Juliette dans la pièce de Shakespeare, Roméo et Juliette.

A son avis, cette jeune fille a du génie, il croit avoir découvert ce génie, presque de l'avoir inventé, de l'avoir créé. Il va chaque soir au théâtre, il l'applaudit, il prend contact avec la jeune fille, il s'enflamme, il lui fait des déclarations d'amour, qui l'étonnent et qui finissent tout de même par l'ébranler. Il a la bouche pleine de Sibyl Vane, il en parle à ses amis, il leur rebat les oreilles de son génie et de son succès et il les presse de venir assister au spectacle.

Les amis, en particulier Lord Henry, se fait tirer l'oreille et enfin, un beau soir, ils se rendent au spectacle et ce soir-là Sibyl joue comme un pied, comme une pensionnaire, comme une petite fille d'école primaire, d'une façon complètement idiote. Le théâtre se vide après le premier acte. Dorian est furieux, ses amis se retirent, se retirent discrètement et, à la fin de la pièce, il saute sur le plateau, il l'engueule comme du poisson pourri, il la foudroie de sa colère et de son mépris, parce que elle a déçu son amour-propre, elle l'a rendu ridicule aux yeux de ses amis, et puis enfin elle a détruit ce mythe du génie qu'il croyait avoir créé.

Alors Sibyl lui répond ce mot extraordinaire et magnifique : " Tant que je ne connaissais pas , tant que je ne connaissais pas l'amour, je pouvais jouer l'amour. Maintenant que je le connais, cela ne m'est plus possible. " Et ce mot qui jaillit du fond de son cœur est évidemment le plus bel aveu de son amour, et il aurait dû jeter Dorian à genoux si il l'avait vraiment aimée. En réalité, il ne l'aimait pas, c'était lui qu'il aimait à travers elle : il l'aimait comme un bijou dont on se pare, il l'aimait parce qu'il croyait l'avoir créée, l'avoir découverte, être l'auteur de son génie.

Ce mot qui est lancé dans le monde en " tu " ce mot qui part de l'intimité et qui s'adresse à l'intimité, ce mot ne trouve aucune résonance dans le cœur de Dorian. Il n'est pas reçu comme il n'est pas compris. Sibyl Vane comprend alors immédiatement que Dorian ne l'aime pas, que cet amour qui s'est lentement formé en elle ne rencontre qu'un mur et, dans la même nuit, elle se tue. Nous voyons par-là que, dans ce monde en " tu " la conversation est nécessairement un dialogue, un échange. Les mots n'ont de valeur que dans la mesure où ils sont compris dans la même lumière en laquelle ils sont prononcés.

Suite de l'enregistrement audio :

Un autre romancier anglais, Charles Morgan, qui est un contemporain - qui est mort, il y a deux ans, deux ou trois ans - Charles Morgan dans un livre admirable qui s'appelle Fountain, Fontaine, nous parle d'une certaine Julie qui est une anglaise, qui a épousé un officier prussien avant la guerre de 14. Cet officier, naturellement, a été mobilisé et elle-même a été invitée en Hollande - la Hollande se trouvant pendant la guerre de 14 en dehors des hostilités et ayant pu rester neutre jusqu'à la fin. Elle est invitée en Hollande par son beau-père, c'est-à-dire par le second mari de sa mère devenue veuve, qui a épousé ce gentilhomme hollandais. Cet homme, d'une très grande bonté, d'ailleurs très riche, qui possède une splendide propriété, ne veut pas qu' une jeune femme séparée de son mari soit exposée aux hasards et aux privations de la guerre. Il l'invite donc à passer ces années terribles dans son château. Elle s'y rend et elle rencontre au cours de la guerre un officier anglais qui a été blessé et qui, selon les Conventions de la Croix Rouge, a pu être hospitalisé en Hollande, à la condition qu'il ne reprenne plus le combat. Or cet officier, par suite des relations de la mère de Julie avec sa famille, est lui aussi l'hôte du beau-père de Julie. Or il se trouve que cet officier anglais a été le professeur de philosophie de Julie lorsque il faisait son premier cours et, tout jeune professeur, il eut pour première classe la classe de Julie. Cela veut dire que l'écart d'âge entre elle et lui n'était pas très grand. Ils se retrouvent sur un pied d'amitié : ils réveillent leurs souvenirs, ils sortent ensemble, ils se font des confidences. Finalement, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et elle devient sa maîtresse.

Pendant ce temps, son mari se bat sur le front héroïquement et la guerre se termine. Et le mari est blessé à mort. Les médecins ne comprennent pas comment il peut survivre à de pareilles blessures.

En réalité, il survit parce qu'il aime sa femme d'un amour total et que il désire avant toute chose la retrouver. Et c'est ce désir de la revoir qui mobilise toutes ses énergies et qui lui donne la force de tenir. Il se rend donc à son tour en Hollande, il revoit Julie et il comprend tout de suite qu'elle l'a trahi, qu'il s'est trompé, que cet amour n'existe pas, qu'il n'y a pas de réciprocité et il meurt.

Ces exemples nous rendent sensible la puissance de ce monde en " tu " de ce monde où la connaissance se fonde sur la réciprocité. Vous savez que l'âme humaine, nous l'avons vu, l'âme humaine est impénétrable, sinon à une autre âme qui est ouverte sur elle et nous avons vu ce matin même que la jeune fille qui devait faire cette maladie terrible de schizophrénie, que cette jeune fille à l'âge de cinq ans déjà, s'exerçait à penser à ce à quoi elle ne pensait pas pour que sa mère ne devinât pas à quoi elle pensait. Déjà toute petite fille, elle avait le sentiment de ce " quant-à-soi " le sentiment de cet univers intérieur inviolable, sacré, que l'on ne peut montrer que dans la confidence à l'égard de quelqu'un en qui on a une pleine confiance.

C'est ce qui fait, vous le savez, souvent les drames de familles : on est autour de la même table, on mange au même pain, mais on est aux antipodes, justement parce que ce n'est pas cette proximité matérielle qui crée l'intimité, qui permet l'échange. Au contraire ! Justement parce qu'on est très proche les uns des autres, si l'on veut garder son secret, on est obligé de s'enfermer à double tour pour se protéger du regard indiscret des autres.

C'est pourtant ce monde-là qui nous constitue, c'est dans ce monde-là que nous sommes réellement nous-mêmes, c'est à ce monde-là qu'appartient notre personnalité, si nous en avons une.

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Le monde du sujet, le monde de la dignité, le monde de l'amour appartient au monde en " tu ", au monde en « tu » comme le monde de la science d'ailleurs. Nous avons vu ce matin, dans cette page de Rostand, nous avons saisi justement le passage du monde en " il " au monde en " tu ". Le savant dans son laboratoire applique naturellement des formules qui peuvent être, qui peuvent être appliquées par n'importe qui, et c'est justement ce qui induit Jean Rostand en erreur sur sa propre attitude. Il fait des expériences sur les grenouilles, sur les crapauds, sur l'hérédité, sur les gènes, sur les chromosomes, sur ces agents microscopiques qui déterminent la forme ou la couleur des yeux, qui déterminent la couleur des cheveux, qui déterminent chez la mouche à vinaigre la longueur des ailes. Et il essaie justement sur la mouche à vinaigre de faire apparaître des yeux rouges en calculant, c'est à dire en segmentant les chromosomes et en les prenant précisément à ce point qui commande l'éclosion des yeux. Et ces expériences, naturellement, n'importe qui avec les mêmes instruments, les mêmes connaissances techniques peut les reproduire, parce que là on est dans un monde anonyme, dans un monde en " il " dans un monde qu'une machine pourrait explorer.

D'ailleurs, on recourt énormément à la photographie, aux appareils enregistreurs qui sont beaucoup plus précis que la mesure humaine et on pourrait finalement faire la plupart de toutes ces observations sans qu'il y ait un homme présent, comme on envoie d'ailleurs maintenant les satellites dans l'espace avec des appareils qui observent, qui enregistrent et qui communiquent.

Mais ce qu'un appareil ne pourra jamais faire, c'est d'écrire cette page que nous avons lue ce matin, où Rostand parle de la vérité avec toute cette ferveur, tout cet amour, toute cette passion et où l'on sent qu'il est complètement engagé dans ce don de lui-même à la vérité.

Nous nous rendons compte, et ceci est extrêmement précieux, qu'il faut distinguer entre les connaissances au pluriel, les connaissances qui sont consignées dans les livres, que vous pouvez transmettre à vos élèves, les connaissances qui dépendent avant tout des appareils, des formules et des calculs, qui ne supposent aucune présence humaine, aucune conscience, aucun amour, les connaissances au pluriel qui changent constamment, constamment, puisque un physicien pouvait écrire un livre dans lequel il disait : " Ceci est vrai maintenant au moment où je l'écris ; il n'est pas du tout sûr que lorsque le livre sortira de presse, dans six mois, ce soit encore vrai parce qu'au train où vont les choses, avec la rapidité des découvertes physiques, qui sont la caractéristique de notre temps, on ne peut jamais être assuré que ce qu'on a imprimé aujourd'hui sera encore exact demain. " Donc les connaissances ne cessent de varier, elles ne dépendent aucunement de l'engagement personnel, elles relèvent d'une technique et quiconque connaît la technique est capable d'appliquer la formule et d'employer les appareils.

Mais ces connaissances sont à l'infini de la connaissance au singulier, qui est justement un dialogue qui se situe dans le monde en " tu " où, à travers ces observations de laboratoire d'astronomie, de géologie, de médecine, de psychologie, le savant quel qu'il soit pourrait écrire la même page émerveillée, toute pleine d'admiration, tout agenouillée devant cette vérité, cette vérité qu'on ne peut mettre dans aucune formule, cette vérité qui est une personne, qui est une Présence, qui est une intimité et qui est un jour qui se lève dans l'esprit du savant. Cette vérité, elle est éternelle ; cette vérité, des savants de tous les temps pourront la rencontrer, à condition justement que ils s'engagent dans leur recherche avec tout leur être, à condition qu'ils soient guidés par l'amour de la vérité et que ils entrent dans ce dialogue de personne à personne.

Le vrai savant, c'est toujours celui justement qui n'est pas seulement un technicien capable d'appliquer une formule, mais qui est d'abord un contemplatif, dont toute la vie est une consécration à la vérité et un amour de la vérité. Comme disait un savant, le vrai savant ce n'est pas celui qui s'est levé deux heures avant vous pour lire le dernier livre que vous n'avez pas encore lu, mais c'est celui dont toute la vie est une lumière, c'est celui en qui il fait jour parce qu'il est tout effacé dans la lumière, parce que il voit le monde non plus simplement comme un monde d'objets, mais à travers ces objets, parce que il y a entre ces objets un ordre, parce que ces objets obéissent à des lois, parce qu'une pensée circule à travers eux, parce que finalement ils nous portent un message qui, à travers ces objets, découvrent une présence qui le remplit d'admiration et de respect. Comme disait Einstein : " L'homme qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect est comme s'il était mort. "

Ce mot justement se situe admirablement dans le monde en " tu " non seulement du dialogue et du mariage. C'est d'ailleurs pourquoi un poète anglais, ce poète que j'ai cité ce matin déjà, a dit : " All knowledge worthy of the name is a nuptial knowledge " (Coventry Patmore). " Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale ", " Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale " c'est-à-dire c'est une connaissance d'amour, qui répond au " Tu es moi " du mariage indien.

Suite de l'enregistrement audio :

Il est impossible de connaître l'homme autrement que dans cette réciprocité et, dès que l'homme se sent traité en objet, il se ferme et se barricade contre l'indiscrétion d'autrui. Il se révolte contre le mépris qui le réduit au rang d'objet et il attend avec d'autant plus de violence l'amour qui lui ouvrira les portes de l'infini, en lui apportant justement une intimité à laquelle la sienne pourrait s'ouvrir.

On ne peut connaître l'homme que dans le monde en " tu " on ne peut connaître le monde, je viens de le dire, que dans le monde en " tu ", que dans le monde en « tu » puisque le vrai savant, c'est lui qui est en état de contemplation et qui voit dans le monde une Présence. A plus forte raison, ne peut-on connaître Dieu que dans le monde en « tu ».

Et là, il y aura beaucoup à dire, parce que justement nous avons fait de Dieu un objet du monde, c'est-à-dire très exactement une idole. Et vous allez comprendre. Lorsque je faisais ma première communion, le frère des Écoles Chrétiennes qui nous dirigeait pendant la retraite nous a raconté cette histoire : " Il y avait des enfants qui se préparaient à la première communion et, parmi eux, un garçon sournois, méchant, mauvais, impur, qui avait caché dans sa confession un péché grave. C'était naturellement, parce qu'il n'y en avait pas d'autre, un péché d'impureté. Il avait donc fait une première communion sacrilège et, le lendemain de la première communion, le vicaire qui les avait préparés à la communion emmena les enfants en promenade dans la campagne. C'était la saison des cerises. Il loua un cerisier et il invita les enfants à monter eux-mêmes dans le cerisier et à s'y servir, et naturellement le plus gourmand c'était ce garçon-là qui monta sur la plus haute branche ; la branche se cassa, il fut empalé sur cette branche et il mourut et il alla en enfer. "

Voilà l'histoire que j'ai entendue et que je n'ai pas oubliée, comme vous le voyez. Eh ! bien, cette histoire est à la fois idiote et criminelle. Idiote, parce que s'il a caché ce péché, personne ne l'a su. Comment savoir qu'il l'a caché puisqu'il l'a caché ? Comment savoir qu'il est mort en état de péché mortel, puisque il ne s'est pas confessé avant ? Comment savoir qu'il est en enfer, c'est encore beaucoup plus problématique. Mais, c'est idiot du commencement à la fin. Et c'est criminel parce que on profite de l'émotivité des enfants à cet âge pour leur inspirer des peurs dont ils pourront ne jamais se guérir.

J'ai connu un homme qui avait passé à ce régime, qui avait passé toute sa vie dans l'enseignement avec un dévouement merveilleux, qui naturellement était rempli de scrupules qu'on lui avait inspirés au sujet de la pureté et qui, à 65 ans, sautait à 50 cm du sol dans des accès de folie, parce que il avait peur de l'enfer. C'était un homme de cette valeur, de cette dignité, ait perdu l'équilibre au point qu'il ait fallu l'interner dans une clinique psychiatrique, parce que il avait été pétri de ces scrupules imbéciles et criminels, cela montre bien le danger mortel de parler de Dieu dans le monde en " il ".

Dieu n'est pas un objet dont on puisse parler comme on parle de la géométrie. Or nous avons été élevés, du moins moi, dans ce catéchisme qui était une espèce de livret de géométrie, où on apprenait qu'est-ce que ?.. Qu'est-ce que ?... Qu'est-ce que Dieu ? Dieu est ceci. Qu'est-ce que Jésus Christ ? Jésus Christ est ceci. Qu'est-ce que la grâce ? etc. Je pense d'ailleurs que vous avez été à la même école, c'est-à-dire que on apprenait ça exactement comme on apprenait, on apprenait que 2 fois 2 font 4. Il n'y a aucun besoin de s'engager pour réciter ces formules et on s'imagine, au bout du compte, que l'on a fait connaître Dieu. On l'a fait détester, voilà tout.

Il est évident que cette espèce de mécanique verbale où l'on traite Dieu comme un objet ne peut jamais introduire dans le dialogue. Et c'est justement l'immense misère du catéchisme et de l'enseignement religieux pour des millions d'hommes. Ils savent le catéchisme par cœur, mais ils ne connaissent pas Dieu, parce que ils ne sont jamais entrés dans l'intimité du Seigneur, parce que jamais Dieu n'a été une découverte personnelle, parce que jamais leur cœur n'a été ému, parce que jamais ils n'ont éprouvé en face de Dieu cette puissance d'émerveillement et de respect qui est l'âme de toute recherche scientifique.

Et malheureusement, ce ne sont pas seulement les catéchistes, ce sont les théologiens, les théologiens qui se sont embarqués dans ce monde en " il " qui ont transformé Dieu en objet. Je me rappelle cette dispute devant le pape Clément VI ou VII entre les Jésuites et les Dominicains à propos de la grâce. Grâce efficace, grâce suffisante ! Vous connaissez cette tragique histoire où les uns et les autres s'accrochaient au principe de causalité, où les Dominicains voulaient sauver la causalité et les Jésuites la liberté. Et il y avait là deux grands théologiens qui se chamaillaient devant le pape ; et le Jésuite se réclamait de saint Augustin, et il avait dans ses mains un livre de saint Augustin, et il lisait un texte. Tout d'un coup, le dominicain bondit, lui arrache le livre des mains et lui dit : " Mais vous avez tronqué le texte, vous avez oublié une conjonction, vous avez dit mais alors que c'était or ". Le Jésuite a été tellement bouleversé qu'il est tombé mort frappé d'apoplexie. Alors le pape, heureusement, a interdit toute cette dispute et interdit aux uns et aux autres de se traiter d'hérétiques. Mais il a fallu pour cela un cadavre.

Les théologiens, hélas, se sont embarqués dans cette voie tragique et il y a un exemple colossal : c'est Caïphe, Caïphe le grand prêtre, Caïphe le grand prêtre qui passe son temps dans le temple, qui offre le sacrifice, qui pénètre dans le Saint des Saints, qui connaît les Écritures. Caïphe et les Pharisiens ennemis du Christ et les docteurs de la loi qui passent leur temps à commenter la Parole de Dieu, voilà certainement des gens religieux ? Mais non, ils n'ont rien connu de Dieu, justement parce que Dieu pour eux est un objet. C'est un monopole dont ils profitent pour écraser les autres de leur mépris et dont ils vont profiter tout à l'heure pour tuer le Fils de Dieu. Car il ne faut jamais oublier que le Christ a été condamné par des théologiens, condamné par des prêtres, condamné par des hommes de la religion, condamné au nom des Écritures, condamné au nom de la Loi, condamné comme ennemi de la religion.

Il est donc parfaitement clair qu'on peut parler de Dieu toute la journée et ne rien connaître de Dieu, être l'ennemi de Dieu et, sous des formules vraies, mettre une idole.

Ceci devrait être un sérieux avertissement pour ceux qui font le catéchisme. De grâce ne faites pas réciter à vos enfants ces formules toutes faites, avant d'avoir essayé de les conduire à un Dieu vivant, un Dieu qui est en eux, à un Dieu qui est une source qui jaillit en vie éternelle, à un Dieu qui est leur espace, leur lumière et leur joie. Dieu est un secret d'amour et on ne peut le connaître que par l'amour. D'ailleurs l'Église le dit magnifiquement dans ce répons du Jeudi Saint : " Ubi caritas et amor, Deus ibi est. " " C'est là où est l'amour et la bonté que Dieu est ".

Suite de l'enregistrement audio :

Saint Paul l'a dit à sa manière magnifiquement dans le cantique de la charité de la 1ère aux Corinthiens : " Si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain qui résonne et une cymbale qui retentit ".

J'ai fait d'ailleurs une expérience curieuse et que je me permettrai de vous rappeler. J'avais besoin, à un moment donné, pour un livre que j'avais écrit et on me demandait une correction avant de donner l'imprimatur. Comme c'était une idée à laquelle je tenais, je voulais trouver une formule qui maintînt l'idée tout en donnant satisfaction au censeur. Et il s'agissait exactement de ceci : je pensais - et je pense toujours - que la vie éternelle sera une découverte continuelle, non pas un point fixe où on n'apprend rien de nouveau mais une plongée toujours plus profonde, toujours plus émerveillée, dans un Dieu inépuisable, en sorte que ce sera toujours nouveau, selon l'affirmation de l'Écriture : " Celui qui en boira n'aura jamais soif, " parce qu'il sera merveilleusement comblé et celui qui en boira aura toujours soif, parce qu'il désirera, il désirera aller toujours plus outre, se plonger toujours davantage dans ces abîmes de lumière et d'amour.

C'est cela que je voulais sauver, et j'étais allé trouver un théologien qui n'était autre que le Père Lebreton, Doyen de la Faculté de Théologie de Paris. Et le frère portier m'avait laissé monter sans avertir à la cellule du Père Lebreton. C'était le matin vers 10 heures. Je lui pose ma question et il dit : " Non, non, non, non, non. " Alors j'insiste : " Non, non, non. De grâce, j'ai trois heures de ma vie pour le travail. Non " et il me fiche à la porte.

Je me suis dit : " Voila, enfin, on peut écrire des in-folio sur la charité, mais ce serait encore mieux de la pratiquer. " J'avais donc gardé du Père Lebreton non pas certainement un ressentiment - ça m'avait plutôt amusé que ce grand homme pût avoir des moments d'impatience, que je comprends d'ailleurs fort bien. Mais j'ai eu cette surprise émerveillée de voir que le Père Lebreton, qui a fait une très longue maladie, où il a perdu plus ou moins la conscience de lui-même, sauf quand on lui parlait de Dieu, le Père Lebreton a fait cette dernière confidence à un de ses confrères, qui l'a écrite dans les Études. Il a dit : " Écoutez, Père, voilà l'idée qui m'est venue. Dieu est une force qui nous attire, une transcendance qui nous aimante, plus qu'un objet offert à notre connaissance. Mais je ne vous en dit pas davantage, de peur de paraître agnostique ".

Donc, le dernier mot du Père Lebreton, c'est que justement on ne peut pas mettre Dieu dans un casier, ric rac, oui, non, oui, non, oui, non. On ne peut pas, on ne peut pas décrire d'avance ce qui se passera dans la vie éternelle et ce qui ne s'y passera pas. Dieu justement, c'est un aimant qui nous attire, c'est une force qui nous soulève, beaucoup plus qu'un objet que nous pouvons enfermer dans nos formules.

Et pour ce qui est de cette parole du Père Lebreton, j'en ai été ravi parce que, au fond, c'est justement la question que j'étais allé lui poser.

Ce que je lui demandais, c'est si ce Dieu qui ne peut pas être enfermé dans aucune formule ne sera pas dans la vie éternelle la source d'une surprise et d'un émerveillement inépuisables. Eh ! bien, lui-même l'avait découvert finalement parce que il avait une vie religieuse authentique, parce que il avait accepté son épreuve héroïquement, parce que il avait accepté toutes les humiliations qu'elle comportait, parce que il s'était uni toujours plus profondément à Dieu, alors il connaissait Dieu non plus par la voie des mots et du langage, mais par cette voie du coeur, par cette voie de l'union, par cette voie de l'amour qui est la seule manière.

Vous vous rappelez d'ailleurs que saint Thomas d'Aquin lui-même se préparait à la mort en commentant le Cantique des Cantiques et que il a dit avant de mourir : " Tout ce que j'ai écrit, c'est de la paille. " Il sentait bien que, s'il avait fait son métier de professeur, comme l'obéissance lui en faisait un devoir, au plus près de sa conscience et de son génie, pourtant ce n'était rien par rapport à ce que découvrait la contemplation : le monde en " tu " le monde du dialogue où justement Dieu apparaît non pas comme un objet que l'on met dans un casier, que l'on exprime par une formule, mais comme un jour vivant que l'on rencontre dans sa propre intimité.

Ceci a une importance capitale, parce que les difficultés contre la foi viennent presque toujours de ce que on a vu en Dieu un objet, un objet !

J'ai connu le cas d'un artiste, un artiste qui avait un talent extraordinaire, qui était un enfant illégitime, dont l'enfance avait été difficile, qui n'avait d'ailleurs aucune croyance, qui avait rencontré une femme séparée de son ami, de son mari qui n'avait pas de croyance non plus, laquelle était devenue sa maîtresse. Et ce garçon, qui fréquentait la maison de cette femme qui avait une petite fille qui grandissait, qui grandissait, finit par s'apercevoir que cette petite fille était jolie et que, devenue jeune fille, elle était plus jolie encore.

Et il s'intéressa à cette jeune fille, il sentit que il y avait entre elle et lui une certaine correspondance. La jeune fille le sentit également. La mère devina que il y avait un attrait qui commençait à naître et elle mit des distances, simplement pour la dignité même de leurs relations.

Et finalement la mère de la jeune fille se convertit très sérieusement, l'artiste, de son côté, se convertit très sérieusement et, naturellement, leurs rapports devinrent des rapports de pure et très simple amitié. La jeune fille, qui l'attendait plus ou moins, fut déçue de ce que il ne fît aucune avance de son côté et lui en garda une certaine rancune. Le garçon se maria, demanda à son curé de lui trouver une femme, c'est-à-dire que il le fit simplement pour s'établir dans son devoir et la jeune fille n'eut d'autre ressource que de se marier à son tour avec un homme qu'elle n'aimait pas passionnément.

D'ailleurs, l'artiste continuait à voir la mère de la jeune fille sur ce pied d'amitié transparente et finalement, quand la mère alla habiter chez sa fille, chez sa fille, il alla voir la mère chez la fille, alors il avait gardé par-devers soi toujours cette idée que, si jamais il rencontrait cette jeune femme seule, il pourrait s'ensuivre une catastrophe. Et un jour, en effet, il arriva que la mère n'était pas là.

Alors la jeune femme s'expliqua, elle lui dit son ressentiment pour l'attitude qu'il avait eue à son égard. Il lui expliqua que il n'avait rien fait, que de son côté il n'avait jamais cessé de penser à elle, naturellement au bout de la confidence, ils étaient dans les bras l'un de l'autre et elle devint sa maîtresse. Situation extrêmement tragique puisque ils étaient tous deux mariés, qu'ils avaient tous deux des enfants. Et ils ne se contentèrent pas de ce lien : ils voulurent avoir un enfant qui fut bien à eux, afin de sceller leur amour qui était leur dernière chance, qui était leur seul amour finalement.

Et c'est alors que je fus mis au courant que la jeune femme attendait un enfant de lui, par sa mère qui avait été introduite dans la confidence, tandis que le mari de la jeune femme n'en savait rien. J'eus l'occasion de rencontrer ce couple, l'artiste et la jeune femme, et ils me parlèrent de leur amour avec passion et avec enthousiasme, disant que ils étaient prêts à le reconnaître naître devant le monde entier.

Et moi, je savais très bien que le devoir, tout ça c'était des mots usés, qu'il ne fallait surtout pas les prononcer. Je les écoutais, et à la fois épouvanté et ému quand, je ne sais comment, l'idée me vint de leur parler de Dieu comme de l'amour, en leur disant que certainement Dieu comprenait l'amour mieux que personne, qu'on ne péchait, on ne péchait jamais parce qu'on aimait mais dans la mesure où l'on n'aimait pas assez, où on n'aimait pas infiniment, où on n'allait pas jusqu'au bout de l'amour, dans la mesure où l'on s'aimait soi-même sous le nom de l'amour et que d'ailleurs Dieu était victime, victime, la première victime de ce manque d'amour, parce qu'Il était l'amour, l'amour en nous, l'amour comme une présence, l'amour fragile, l'amour qui peut être blessé à mort.

Et voilà, tandis que je parlais, sans savoir d'ailleurs ce qui m'inspirait et certainement parce que la grâce passait à travers moi, la jeune femme me dit tout à coup : " Au fond, nous savons bien que nous vivons dans le péché. " Ah ! Alors ce n'était donc pas un roman tellement parfait, ce n'était pas ce merveilleux bonheur dont ils m'avaient parlé : il y avait un ver dans le fruit et ils savaient très bien que ce n'était tout de même pas ça l'idéal. Et lui m'avoua que, au fond, il ne connaissait Dieu qu'à travers les formules, à travers les raisonnements, à travers un système, qu'il n'avait jamais pensé que Dieu était en lui comme une présence confiée à son amour et qu'il pouvait le foutre dehors et que Dieu ne pouvait pas se défendre.

Alors il se mit à sangloter, la femme se mit à sangloter, ils étaient tous, tous les, tous les deux éperdus parce qu'ils avaient rencontré tout d'un coup, justement, un Dieu qui n'était plus une défense, une loi, une limite, mais un Dieu qui était une vie, une Présence, un visage, un Amour intérieur à eux-mêmes.

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Il est donc essentiel, pour que la foi donne toute sa lumière - la foi qui est comme dit le même poète " la lumière de la flamme d'amour ", " la lumière de la flamme d'amour " - il est nécessaire que la foi s'exerce et se meuve toujours dans ce monde en " tu ". Inutile de vous demander ce que signifie le péché originel, ce que signifie l'Incarnation, ce que signifie la Présence réelle, ce que signifie la grâce sanctifiante si vous n'êtes pas à genoux dans le dialogue de l'amour : vous n'y comprendrez rien, puisque vous êtes en dehors. Ce n'est pas en feuilletant un dictionnaire de théologie ou un catéchisme supérieur que vous apprendrez à connaître Dieu, à moins que ces mots du catéchisme ne deviennent pour vous des sacrements et que vous les entendiez comme une confidence, dans l'agenouillement de l'amour. Autrement, vous n'y comprendrez rien et votre Dieu sera uniquement une idole, comme le dieu de Caïphe et des docteurs de la Loi.

Car l'idolâtrie n'est pas là où l'on pense. L'idolâtrie est très souvent justement chez les religieux, chez les prêtres, chez les théologiens, chez les catéchistes parce que ils disposent de Dieu comme un instituteur dispose de sa table de multiplication. On parle de Dieu comme ça, par métier, professionnellement et je me - souviens de ces Rédemptoristes qui, après avoir brossé un tableau épouvantable de l'enfer, propre à vous faire dresser les cheveux sur la tête - c'est d'ailleurs idiot à mon avis - sirotaient tranquillement leur petit verre d'absinthe après le sermon, sans avoir aucune inquiétude, parce que ils avaient fait leur boulot, ils avaient récité leurs formules et que cela pour eux c'était une bastringue !

Il est donc absolument essentiel que nous entrions dans l'Évangile, dans l'agenouillement de la foi et de l'amour. Dieu ne peut pas se livrer sinon à notre intimité. Et c'est pourquoi la révélation, elle n'est pas dans les mots, comprenez bien : " la révélation, elle n'est pas dans les mots, elle est dans les personnes ". Aucun mot ne peut vous faire connaître une personne, aucun. Et il y a des quantités d'hommes et de femmes qui se sont dit : " Je t'aime " mais, quand ce mot est vrai, c'est qu'il est porté par la vie. Il devient lumière quand il y a une personne dans le mot, quand le mot n'est plus un mot mais une présence et une vie. Une personne ne peut devenir lumière que dans une autre personne, une intimité ne peut s'enraciner que dans une autre intimité, une âme ne peut s'échanger qu'avec une âme et Dieu ne peut s'échanger que dans ce dialogue de la foi et de l'amour, quand nous nous identifions avec lui et que nous nous perdons dans sa lumière et dans sa joie.

Donc la révélation, elle n'est jamais dans les mots. La Bible, ce n'est pas un dictionnaire de théologie, encore qu'un dictionnaire de théologie puisse devenir un sacrement s'il est fait vraiment par des hommes qui vivent ce qu'ils écrivent. La Bible, c'est un sacrement, la Bible c'est une personne, la Bible c'est Quelqu'un, la Bible c'est une Présence parce que sous chaque mot, il y a le Verbe de Dieu. Mais ce n'est pas le sens des mots qui constitue la révélation, mais cette Présence elle-même. Et les prophètes, ce ne sont pas ceux qui ont récité des mots mais ceux qui ont été pris par l'Esprit de Dieu, saisis dans leur profonde intimité et qui, à travers les mots qu'ils prononçaient, communiquaient la Présence de Dieu. La Révélation est Quelqu'un, la Révélation est une Personne, la Révélation, c'est l'éternelle Parole, la Révélation, c'est le Verbe de Dieu. La Révélation est inaccessible à celui qui ne s'engage pas, à celui qui n'aime pas.

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Un Père de l'Église qui s'appelle Théophile d'Antioche, qui était donc l'évêque d'un lieu qui n'est pas très éloigné d'ici et qui vivait vers la fin du second siècle, Théophile d'Antioche a une page magnifique où il dit : " Tu me demandes de te montrer mon Dieu, et moi je te dis : montre-moi d'abord quel homme tu es. Montre-moi d'abord si tes yeux sont purs, s'ils sont capables de contempler l'éternelle Beauté, si ton coeur est ouvert, s'il peut se dépasser, s'il peut s'ouvrir à l'éternel, à l'éternel Amour. Montre-moi d'abord quel homme tu es et je te montrerai quel est mon Dieu."

Ne vous inquiétez donc pas des difficultés que vous pouvez avoir dans l'ordre de la foi : elles reposent toujours sur ce monde en " il ". C'est parce que les choses ont été prises du dehors, elles ont été mal dites ou mal comprises, que il y a des difficultés. Dès qu'on entre dans la foi vivante, dans le dialogue avec la Personne même de Jésus-Christ, toutes ces difficultés s'évanouissent parce que on entre dans le jour vivant et que l'on devient soi-même ce jour vivant. Alors, on ne cherche plus à exprimer avec des mots ce que l'on découvre, parce que cela dépasse tout langage, comme on ne peut pas exprimer avec des mots l'être que l'on aime.

Quand on peut faire la caricature de quelqu'un, c'est que il s'agit d'un ennemi : alors vous trouvez tout de suite les deux ou trois traits qui le situent dans l'espace, qui le rendent à la fois reconnaissable et ridicule, parce qu'on ne l'aime pas. Quelqu'un qu'on aime, on ne peut pas le décrire. Un enfant qui aime profondément sa mère ne sait pas quelle est la couleur de ses yeux ou de ses cheveux qui changent d'ailleurs au cours de la vie. Il a d'elle une image imprécise, d'autant plus profonde et d'autant plus vivante, qui couvre toute la vie de sa mère, à supposer qu'il ait le bonheur de la garder longtemps, et il la reconnaît à toutes les étapes, parce qu'il la reconnaît dans une lumière intérieure à lui-même qui communique avec le coeur de sa mère.

C'est cette connaissance-là qui est la seule vraie connaissance de l'œuvre du monde et de Dieu. C'est pourquoi je suis si profondément blessé de ces théologiens justement qui récitent des formules sans s'engager, qui jonglent avec les syllogismes, qui devisent à perte de vue les conséquences des principes qu'ils posent, qui vous décrivent, décrivent le ciel, le purgatoire, les limbes, l'enfer, le commencement du monde et la fin, qui savent tout ce qui se passe dans l'âme de Jésus-Christ, jusqu'où va sa science humaine et sa science divine, et qui vous dégoûtent absolument de Dieu parce que, si c'est si bien connu, si on peut déjà mettre tout ça dans sa poche, on n'a qu'à mettre une somme théologique dans sa bibliothèque et puis dormir. Le jour où on aura envie de savoir, on prendra le livre où tout est déjà exposé et écrit. C'est absurde.

Dieu est ineffable, il est impossible de le dire. Si déjà une personne humaine est inexprimable, si elle se sent blessée comme d'un sacrilège de toute intrusion dans sa conscience, si elle ne souffre pas qu'elle soit traitée en objet, comment voulez-vous que le Dieu vivant qui est tout intimité, qui est tout dedans et nullement dehors - c'est nous qui sommes dehors, et non pas lui, comme saint Augustin nous en avertissait : " Tu étais dedans et moi j'étais dehors " - comment voulez-vous que Dieu se révèle à quelqu'un qui le traite en objet ?

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Il y a donc toute une fausse religion qui est véhiculée par le catéchisme, par les cours de théologie. Il y a de vrais théologiens, bien sûr, qui sont les saints ; il y a de vrais catéchistes, comme le Curé d'Ars, qui ont des dons admirables, mais que des légions, des légions de gens prétendent enseigner Dieu, comme la demoiselle qui voulait enseigner la bergère, qui en savent infiniment moins que ceux qu'ils enseignent et qui détournent d'ailleurs ceux qu'ils enseignent du vrai Dieu, parce que ils substituent au vrai Dieu des formules issues de leurs raisonnements, au lieu de les mettre, de mettre leurs auditeurs en face d'une Présence.

Alors, essayons de parler le moins possible de Dieu, le moins possible : on l'abîme quand on en parle. N'essayez pas d'édifier, je vous en supplie : ça rate toujours. Il ne s'agit pas d'édifier, d'être une personne très bien qui dit les mots du Bon Dieu - rien n'est plus agaçant - il s'agit d'être nous-mêmes une vivante parole de Dieu. Si nous vivons Dieu, si nous le respirons, si nous sommes immensifiés par sa Présence, si nous sommes libérés parce que nous cessons de nous regarder et que nous le regardons, on le sentira et ce sera la plus belle révélation de Dieu.

On ne peut pas parler de Dieu, et c'est un autre évêque d'Antioche, le martyre Ignace, qui vivait au commencement du second siècle, qui le disait lorsqu'il suppliait les Romains de ne pas intercéder, de ne pas le soustraire au martyre en raison de son grand âge - il avait plus de 80 ans - il leur dit : " Surtout, laissez-moi être mangé, comme le froment par les dents des animaux pour que je devienne un pain vivant, laissez-moi enfin devenir un vrai disciple, laissez-moi devenir une vivante parole de Dieu »

C'est cela : il s'agit de devenir une vivante parole de Dieu en vivant Dieu, en le laissant vivre en nous et en faisant tellement de silence que jamais nous empêchions cette petite voix de se faire jour en nous, dans laquelle Dieu nous enseigne et nous conduit à son intimité, où nous pouvons le connaître enfin dans un coeur à coeur unique, inépuisable, infini, qui est supérieur à tout langage, qui défie toute formule et qui est justement cette connaissance nuptiale que l'on obtient uniquement quand on s'échange avec Dieu.

Alors, on peut s'émerveiller. Alors, on ne songe plus à expliquer parce que c'est trop beau, et c'est trop grand. On ne peut plus que répéter le mot de l'auteur du Nuage de l'Inconnaissance qui est un livre anonyme du 14ème siècle où justement l'auteur, qui est un contemplatif, a dit à un de ses disciples qu'il a essayé de former :

"Et maintenant tu vas me demander, demander qui est Dieu, et moi comment puis-je exprimer la connaissance que j'en ai ? A cette question, je ne peux te faire qu'une seule réponse : je ne sais pas, je ne sais pas car, pour connaître Dieu, il faut autre chose que des mots, autre chose que des idées. Pour connaître Dieu, il faut t'engager et c'est quand tu te seras enfoncé dans le mystère silencieux de Dieu, c'est quand tu te seras donné à lui comme il se donne à toi, c'est dans cette lumière de l'amour que tu le connaîtras, car Dieu est Amour et il ne se livre qu'à l'amour " comme l'Eglise nous le dit dans le répons que je vous rappelais tout à l'heure :

" Ubi caritas et amor, Deus ibi est. Là où est la bonté et l'amour, c'est là que Dieu est. "

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