Maurice Zundel au Carmel de Matarieh, en Mai 1972.

L'intégralité de la conférence vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

Je vous remercie pour la messe de ce matin que vous avez chantée admirablement. Quelle source de fraîcheur, de beauté et de joie dans cette messe des anges et quel malheur que l'on ait sacrifié ces richesses pour ces pauvres cantiques. Alors continuez, s'il vous plaît, continuez, continuez à chanter, continuez à chanter ...

La crise de l'Eglise : nous avons vu que la crise de l'Eglise a son fondement dans une certaine conception de Dieu, disons que c'est parce que on se trompe sur Dieu que la crise a pris cette envergure et cette expansion. On se trompe sur Dieu qu'on a logé dehors et que l'on n'a pas encore trouvé dedans. Il est naturel que l'on refuse ce Dieu extérieur qui apparaît comme une menace et comme une limite imposée du dehors à la vie humaine, il est naturel que l'on ressente comme une offense à l'esprit, comme une agression contre l'esprit, cette intrusion d'une autorité qui s'impose et qui semble être la négation de la liberté et de la dignité humaines.

Nous avons vu d'ailleurs que cette position peut être dépassée et doit l'être, puisque le vrai Dieu est au-dedans et que c'est lui, au contraire, qui fonde notre dignité et qui est l'espace où notre liberté s'accomplit. C'est lui qui est toute la lumière et toute la joie de notre intimité. C'est lui qui nous fait exister en plénitude. C'est à travers lui que nous nous rencontrons. C'est en lui que nous nous aimons. C'est grâce à lui que nous pouvons vaincre la mort et nous éterniser.

Mais, s'il est vrai que la crise a ce fondement métaphysique, c'est-à-dire théologique, si vous le voulez ou dogmatique, il est vrai que le fond du problème, la crise se manifeste aussi comme une conséquence inévitable sur le plan moral. Et vous pouvez vous en donner une image, si vous le voulez, en considérant, d'une part, et les interviews, les articles de journaux et les présentations à la télévision française de l'abbé Barrault qui a entretenu le public en long et en large de son mariage, qui a revendiqué le droit de le contracter qui a d'ailleurs, il faut le dire honnêtement, qui a essayé d'obtenir la permission de Rome de contracter ce mariage. Mais qui s'y est mal pris puisque il a commencé par attaquer les structures et la personne de Paul VI. Il a jeté une espèce de défi à Rome, en quelque manière, qui a abouti, je pense, à un refus de Rome.

Quoiqu'il en soit, sans insister sur les détails de cette affaire, voilà une image : un prêtre - et il y en a d'autres qui se sont exhibés de la même manière, qui ont même célébré des eucharisties chez eux qui ont été données à la télévision - voilà une image claire : il y a donc des conséquences morales, il y a une revendication du droit au bonheur humain, une revendication du droit d'aimer, la revendication du droit de ne pas se considérer engagé par l'engagement que l'on a pris parce que on ne savait pas, parce que on n'était pas suffisamment mûr ou parce queon n'avait pas fait l'expérience de l'amour et que, l'ayant fait, on ne peut pas la renier.

Une autre image : celle d'un prêtre-ouvrier français, se présentant aussi à la télévision, et déclarant que il n'a d'autre espoir que le parti communiste. C'est le parti communiste qui fera triompher la justice : il n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir. Et Dieu, qu'est-ce qu'il fait là-dedans ? Eh bien ! il ne sait pas trop. Est-ce que sa présence dans les rangs communistes rendra les autres attentifs à Dieu ? Il l'espère, il n'en est pas sûr mais, de toutes façons, il est engagé dans le parti communiste au nom de la justice dont il se fait le champion, d'ailleurs avec une grande générosité, puisque il a accepté cette condition de prêtre-ouvrier avec toutes les privations qu'elle comporte pour lui.

Ces deux images sont donc claires : d'un côté l'instinct, l'instinct sexuel avec tout ce que il peut représenter de grandeur, de beauté, de générosité et aussi de servitudes, bien entendu, et de l'autre côté, la, la revendication d'une justice qui est constamment refusée par les classes possédantes - c'est du moins ce que l'on ne cesse de répéter - donc une seule issue : le combat, la guerre avec tout ce que cela comporte, car il est évident que le prêtre qui est engagé à fond, qui n'a d'espoir que le parti communiste, ne peut pas ne pas consentir à la guerre et à la dictature qui suivra la guerre car, si le parti communiste triomphe, ce sera la dictature. Alors, cette justice qu'il revendique, est-ce qu'elle sera assurée par la dictature ? Est-ce que il n'est pas suffisamment instruit par les expériences des états communistes qui persévèrent dans la dictature et qui sont incapables d'en sortir ?

Ceci nous amène à nous poser donc le problème de l'origine de la morale parce que, naturellement, comme on a ébranlé les certitudes dogmatiques, comme on a remis en question la virginité de Marie, comme on a remis en question la Présence réelle dans l'Eucharistie, comme on a même remis en question la divinité de Jésus-Christ, on remet en question les fondements de la morale.

On fait cette remarque que la morale a changé, qu'elle s'est modifiée au cours du temps, qu'elle n'a pas toujours été pareille à elle-même, que des choses ont été admises dans la Bible elle-même, comme la polygamie, comme le divorce, sans parler de la guerre qui est considérée par la Bible, à certains moments, comme une chose sainte, comme une chose à laquelle Dieu oblige jusque au massacre total des populations que l'on est chargé de combattre.

La morale donc, disent ceux qui ne veulent plus accepter la morale traditionnelle, la morale n'est pas constante, la morale n'est pas toujours la même, la morale correspond à une histoire. Elle ne représente rien d'absolu. Les hommes l'ont adoptée, selon leur convenance ou selon leurs besoins, à certaines époques. Les pharaons d'Egypte épousaient souvent leur sœur, pour des raisons sans doute politiques. Donc même l'inceste à ce degré - un homme épousant sa soeur - même cela n'a pas été considéré comme quelque chose d'infamant et de défendu.

Alors qu'est-ce qui est permis ? Qu'est-ce qui est défendu ? On ne le sait pas trop bien. Et on voit - c'est un cas qui s'est produit en Suisse, précisément, qui donne lieu à un débat difficile et douloureux - un professeur de l'Université de Fribourg, un dominicain, a fait une conférence à Berne, une conférence publique qui a eu un très grand retentissement, où il met, lui, professeur de morale, il met en question, précisément, la morale en déclarant que la morale a un caractère historique et non pas un caractère absolu et que on peut remettre en question des choses qui avaient été considérées jusqu'ici comme rigoureusement ou prescrites ou interdites.

C'est ainsi que il envisage que, dans le domaine sexuel, les pratiques solitaires chez les adolescents ne doivent pas être prises au tragique, que il ne faut pas du tout y voir un péril pour la santé, et que cela peut être une préparation pour l'avenir. C'est ainsi qu'il envisage les relations entre jeunes gens et jeunes filles avant le mariage comme une sorte de préparation au mariage, pourvu d'ailleurs que ces relations soient stériles. Il faut naturellement que les jeunes gens qui ont des relations avant le mariage soient prudents, qu'ils n'exposent pas des enfants qu'ils mettraient au monde à une vie difficile. Cela donc implique que ils prennent des précautions, qu'ils recourent aux préservatifs et, naturellement, cela implique que, que dans la vie conjugale, la jouissance doit être considérée comme un bien dont il ne faut pas restreindre l'expansion et la joie. Pourquoi est-ce que on interdirait finalement cette joie ? Pourquoi est-ce qu'on n'admettrait pas la volupté comme un bien, après tout, qui fait honneur à Dieu ?

Et tout cela, n'est-ce pas, est proposé par un homme qui est sans doute irréprochable dans sa vie et qui, croyant faire oeuvre de savant, constatant le caractère historique de la morale, en déduit que elle ne s'impose pas et que des choses considérées comme décidées, comme prescrites ou interdites, peuvent être aujourd'hui envisagées sous un autre jour.

Et ceci est important, parce que ceux qui ont déjà choisi les solutions qui correspondent à leur expérience, les prêtres qui ont décidé de se marier, et qui ont affiché leur mariage en ont fait part au monde entier comme Jean-Claude Barrault, trouveront naturellement dans ces vues d'un professeur une justification supplémentaire. En effet, ils se trouvent donc du côté de l'avenir puisque on leur dit que la morale est historique, que il faut trouver une morale qui s'accorde avec nos connaissances actuelles. Ils peuvent faire figure de prophètes et c'est d'ailleurs un argument que l'on entend fréquemment de la bouche des prêtres mariés que ils sont les prophètes de l'avenir.

Tout cela, d'ailleurs, je le rappelle sans porter de jugement : puisque on s'est trompé sur Dieu, puisque on n'a pas reconnu le vrai Dieu, il est bien naturel que la morale qui était accrochée au Dieu traditionnel soit elle-même ébranlée. Si on n'admet plus ce Dieu, on n'admet plus, cela va sans dire, la morale dont il était la garantie. Si l'on rejette le Dieu biblique, si vous le voulez, si l'on n'admet plus ce souverain, ce roi des rois qui trône dans le ciel et qui nous assujettit à sa toute-puissance, on ne va pas admettre, bien entendu, les interdits ou les défenses bibliques qui, d'ailleurs, encore une fois, ne sont pas constantes et ont pu varier au cours du temps, comme notre Seigneur le rappelle d'ailleurs aux juifs qui lui parlent de divorce.

Nous sommes donc ramenés à nous interroger sur les origines de la morale. Les origines de la morale, proviennent, ou du moins sont à situer dans ce fait que l'homme est incomplet, que l'homme est inachevé, autrement dit, que l'homme n'est pas entièrement déterminé par ses instincts et par ses penchants. Il reste ouvert à des possibilités qui sont mal définies mais qui sont évidentes.

Si vous comparez une société de fourmis ou une société d'abeilles à une société d'hommes, vous voyez tout de suite la différence. Une société de fourmis ne comporte pas d'hésitations : tout est réglé à la perfection par une espèce de mécanisme interne ; chaque fourmi sait ce qu'elle a à faire et elle le fait. Il y a différentes fonctions dans la fourmilière, comme dans la ruche des abeilles, il y a différentes fonctions mais chacune des abeilles ou chacune des fourmis accomplit la fonction pour laquelle elle est spécialisée et tout marche à souhait, à moins d'accident qui détruise la fourmilière ou la ruche d'abeilles. Enfin, en un mot, dans le monde animal, il y a un déterminisme assez rigoureux pour que l'individu ne soit pas un problème pour lui-même parce que son mécanisme interne est assez précis pour le conduire. Donc l'animal ne se pose pas devant lui comme un problème, il n'a pas à réfléchir sur sa conduite parce qu'elle est toute tracée par ses mécanismes internes.

L'homme est dans une situation différente. Il porte naturellement, lui aussi, des instincts, des penchants, il est un animal, mais il n'est pas qu'un animal justement en vertu de cette ouverture, en vertu de cet inachèvement, en vertu des initiatives qui lui sont demandées : il a à prendre les décisions qui ne se déclenchent pas, qui ne jaillissent pas automatiquement de ses mécanismes internes. Ses possibilités sont immenses, immenses. Si vous prenez le mot de Pascal, ce grand seigneur de l'esprit, si vous prenez ce mot de Pascal : " Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point. Par la pensée, je le comprends ", vous avez les deux versants de la vie humaine : je suis compris dans l'univers, je suis englouti par lui, je ne suis qu'un point dans cet univers mais, dans ma pensée, c'est l'univers qui n'est qu'un point.

Et ce second aspect de la vie humaine nous ouvre immédiatement le champ où la morale va se situer ou va prendre naissance. Bien entendu, les premiers hommes n'avaient pas le génie de Pascal. Les premiers hommes, qui étaient sur une terre inculte, sur une terre hostile, qui étaient menacés par les bêtes sauvages, qui n'avaient aucune technique, qui étaient fragiles, qui avaient besoin de se grouper pour se défendre et pour subsister, les premiers hommes n'ont pas vu que ils étaient un point dans l'univers, mais que l'univers n'était qu'un point dans leur pensée. Mais ils ont dû sentir que il y avait en eux, un certain pouvoir d'initiative, un certain pouvoir de choix, dangereux. Ils ont dû sentir que ce pouvoir d'initiative, cette possibilité d'une décision qui n'est pas commandée par les mécanismes internes, que le pouvoir d'une telle décision pouvait aboutir à l'anarchie, au désordre et, par conséquent, à la ruine de la vie. Ils ont donc éprouvé ce que nous appelons de ce grand mot de liberté, ils l'ont éprouvé comme un danger et nous pouvons en être sûrs, puisque toutes les villes du monde ont une police.

Qu'est-ce que cela veut dire, la police, sinon que le groupe ne peut pas se fier à l'initiative de chacun, que le groupe se défie de ce pouvoir d'initiative, que le groupe redoute cette liberté mal définie comme un danger d'anarchie ? Et nous pouvons être sûrs, à priori, que en effet, une société sans police serait une société livrée au pillage et à l'anarchie jusqu'à ce que une dictature s'impose pour éviter la destruction du groupe ou de la nation.

Il y a donc eu dès l'origine, dès que l'homme a pris conscience de ce flottement, de cette ouverture, de cet inachèvement, de ce pouvoir d'initiative, il y a eu, ou a été ressenti le besoin d'une morale, c'est-à-dire le besoin d'une règle qui s'impose à tous les membres du groupe, afin de préserver le groupe contre l'anarchie et donc contre la destruction.

Si vous le voulez, pour donner un exemple que donne Lévi-Strauss dans les sociétés primitives - ou du moins, si on peut les appeler de ce nom - qui subsistent encore aujourd'hui, l'inceste, c'est-à-dire le mariage d'un homme avec sa fille ou d'une mère avec son fils est interdit partout. Pourquoi ? Parce que évidemment cette promiscuité sexuelle à ce degré, mettait en péril la société, aurait déclenché un combat constant entre les mâles et les femelles, ou entre les mâles entre eux plutôt, pour la possession des femelles. C'est un exemple entre autres. Il y a donc une règle qui va s'imposer pour le maintien du groupe.

Cette règle, naturellement, elle tendra à s'intérioriser, c'est-à-dire que l'individu sera amené par la pression du groupe à considérer l'interdit, à considérer les défenses, à considérer les règles comme quelque chose qui oblige, même s'il n'est pas sous le regard des autres, c'est-à-dire que il y aura une certaine obligation de conscience, ou du moins que la règle sera ressentie comme une obligation de conscience qui sera d'ailleurs d'autant plus efficace que elle sera appuyée sur une divinité. La morale voisinera, la morale aboutira à une religion. La morale cherchera à se fonder sur un absolu, c'est-à-dire que la règle, pour être obéie, pour obliger chacun, la morale cherchera un appui sur une divinité, c'est-à-dire sur une puissance capable de punir les transgressions. Ainsi l'individu se sent d'autant plus obligé à se conformer à la règle que il peut être sujet aux sanctions d'une divinité qui est un témoin auquel il ne peut pas échapper.

C'est d'ailleurs sous cette forme que la morale nous a atteint nous-même : nous avons été instruits dans une morale qui nous a été présentée comme une règle obligatoire au nom de la divinité. Nous avons tous été formés à la vie morale par le Décalogue et en son nom, Décalogue fondé sur une révélation divine et garanti par des sanctions divines, car violer le Décalogue, c'est se mettre en contradiction avec Dieu, c'est donc risquer les sanctions terrestres et post-terrestres, des sanctions en ce monde et surtout en l'autre. On n'échappera pas à la divinité, si l'on est en état de rébellion contre les règles imposées par la divinité.

La morale donc jusqu'ici, jusqu'au commencement de ce siècle dirons-nous en gros, la morale est acceptée telle quelle. La morale est sans doute très souvent violée, m'enfin elle n'est pas contestée dans l'ensemble, elle n'est pas contestée dans son principe. Elle vient de Dieu, du Dieu biblique. Elle est condensée dans le Décalogue. C'est le Décalogue qui constitue l'ensemble des règles que nous avons à suivre et l'observation de ces règles est garantie par la divinité. La violation de ces règles entraîne des sanctions qui sont graves, qui peuvent aller jusqu'à la damnation.

Nous pouvons illustrer cela d'une manière caricaturale par cette espèce de comédie que jouait un prédicateur de retraites. Ce prédicateur de retraites, qui faisait fureur dans les collèges religieux, ce prédicateur de retraite avait naturellement un sermon sur l'enfer et il jetait la panique dans ses auditeurs en leur parlant de la mort. Et, tandis qu'il prêchait, il se faisait apporter un télégramme qui annonçait la mort d'un jeune homme qui se trouvait d'ailleurs dans une situation coupable. Ce télégramme était une pure invention. Il se le faisait envoyer à point nommé juste pour pouvoir semer la terreur dans l'esprit de ses auditeurs. Je n'ai pas besoin de flétrir cet acte insensé, mais enfin il est dans le prolongement de cette morale biblique, dans le prolongement de cette morale qui nous place en face des sanctions éternelles.

C'est donc au nom d'une damnation possible qu'il essayait d'inculquer à ses auditeurs une conformité indispensable aux commandements de Dieu et principalement, puisque c'était là le péché des péchés, au commandement de la pureté.

Cette morale a été donc mise en question, comme je viens de vous le rappeler, a été mise en question et elle n'est plus acceptée, elle est tournée en ridicule et vous voyez des mères actuellement qui, mon Dieu, presque nues devant leurs enfants, vous déclarent que c'est ... mais il faut éviter les refoulements, c'est la meilleure manière de ne pas donner à nos enfants des complexes. Bon ! ils verront leur mère nue. Et après ? Qu'est-ce que ça peut faire, ça n'a aucune importance. Au contraire, ils n'en feront pas un mystère et ils arriveront à l'adolescence sans se poser de problèmes. C'est évidemment une vue très courte de la situation.

De toutes manières, nous en sommes là et, si nous pouvons le regretter nous devons constater que la situation est telle que je viens de le rappeler : une désaffection totale à l'égard de la morale, une mise en question de tous ces interdits qui se retrouvent chez les bien-pensants, c'est-à-dire chez les catholiques qui veulent être fidèles dans une admission sans discussion de la pilule anti-conceptionnelle. Il y a tout un effort de recherche sur la question en face du problème démographique, en face de cette augmentation tragique de la population grâce aux soins que l'on donne aux enfants, grâce à la prolongation de la vie, devant cet immense problème, qui est hallucinant d'ailleurs, l'immense majorité des catholiques emboîtent le pas aux pratiques anticonceptionnelles et déclarent que il n'y a pas d'autre moyen. Aucun ne pense à la chasteté, bien entendu.

Aucun ne pense que Gandhi, à 37 ans, a fait le vœu de chasteté, pensant que il avait eu assez d'enfants et, puisqu'il avait d'autres tâches que la procréation, il ne voyait pas d'autre issue que le voeu de chasteté qu'il a fait à 37 ans et qu'il a observé rigoureusement jusqu'à la fin de sa vie.

Eh bien ! des chrétiens qui professent la virginité de Jésus et de Marie ne se posent jamais la question. C'est grave. C'est précisément parce que ils n'ont jamais vu dans la morale autre chose qu'un frein. Et ceci est capital.

Nous avons vu que la société primitive a dû recourir à ce frein pour ne pas se détruire mais précisément la morale est apparue traditionnellement comme un frein, comme une défense, comme un interdit dont la nécessité n'est plus reconnue, dont, au contraire, la nécessité est contestée - et radicalement - grâce à la diffusion du freudisme. Le freudisme est devenu un bien commun, il s'est diffusé partout et n'importe qui vous parle de refoulement et de complexes et donc se fait un devoir d'éviter, à lui-même et aux autres, en particulier à ses enfants, de leur éviter le surgissement de complexes et de refoulements qui empoisonneront leur vie et les empêcheront d'accéder au bonheur que la terre peut offrir.

Nous avons vu que des prêtres sont engagés dans ce courant. Nous avons vu que eux-mêmes ont renoncé à leurs engagements. Nous avons vu qu'un professeur de morale vient à leur secours en déclarant que la morale est un phénomène historique et qu'elle ne comporte rien d'absolu et nous sommes donc à pied d'œuvre ; nous avons à nous poser le problème moral, à en chercher un fondement, mais positif.

Il est clair que la morale considérée comme un frein a vécu. On ne peut plus compter sur elle. Elle est définitivement contestée et il est impossible d'en rétablir l'empire. Aussi bien, voyons-le, c'est un phénomène assez impressionnant que la confession est abandonnée à une échelle extraordinairement élevée. On peut dire que 90% des gens ont abandonné la pratique de la confession. Je parle des pratiquants qui communient d'ailleurs : on communie, presque toute l'Eglise communie, mais on ne se confesse plus. On n'a donc pas le sens de la responsabilité, le sens de la culpabilité. On s'absout soi-même. Si cela est vrai des pratiquants, on imagine ce qu'il peut en être des autres !

Il faut donc revenir au principe. Quel est le principe ? C'est justement, c'est que l'homme est inachevé, c'est que ses mécanismes internes ne vont pas jusqu'au bout, c'est que il a une initiative à prendre, c'est que on attend de lui des décisions et que ces décisions qui lui étaient dictées autrefois par une morale qui servait de frein et qui limitait l'expansion de ses convoitises, cette morale, maintenant, il l'a abandonnée.

Il y a donc ou bien à renoncer à toute morale autre que le respect de sa bourse et de sa propriété. Là, la plupart des gens, la plupart des pratiquants en tous cas, sont d'accord. Ils veulent bien que il y ait encore une défense de voler, une défense de prendre leurs biens, une défense d'attenter à leur propriété et d'attenter à leur vie. Là, ils sont encore d'accord. Que la police intervienne et qu'il y ait des prisons éventuellement pour punir les attentats contre la propriété ou contre la vie. En dehors de cela, tout est permis, tout est permis ! Des affiches sur la Place Pigalle impriment : " Le nu le plus audacieux ! " Tout peut être montré, tout peut être exhibé et l'accouplement, finalement, public, n'est pas exclu. Ca n'a pas d'importance tout cela, finalement : c'est dans la nature ! Pourquoi faire tant d'histoires à ce sujet ? !

Comment trouver dans cette situation, encore une fois, qui est d'autant plus grave que elle est diffuse, elle est diffuse. La plupart des gens n'ont pas une philosophie qu'ils puissent vous proposer. Ils n'ont pas des arguments solidement enchaînés, mais tout cela est diffus. On fait ce qu'on veut. On n'est lié par rien. On est indulgent. Des catholiques qui ont d'ailleurs mené eux-mêmes une vie exemplaire, mais qui sont engagés dans des problèmes d'éducation, n'ayant d'ailleurs pas bien réussi l'éducation de leurs propres enfants, ils cherchent à élever les enfants des autres et à leur éviter des complexes. De très bons catholiques qui sont à la communion quotidienne, diront à une femme que son mari a trahi et qui vit avec une autre femme : " Mais, Madame, mais voyons, mais ça se fait, prenez patience, prenez patience, ce n'est pas si grave. C'est un accident de parcours. Si vous patientez, votre mari vous reviendra. Ne lui faîtes pas de gros yeux. Fermez au contraire, fermez les yeux sur ses incartades. Accueillez-le avec le sourire et finalement,boh! ça lui passera. " Bien sûr ...

Y a-t-il un fondement de la morale ? Nous le trouverons en prenant l'autre volet, en nous rappelant le prêtre communiste. Le prêtre communiste qui met tout son espoir dans le parti communiste, qui donc veut d'abord que la Révolution se produise, qui admet donc que la guerre est inévitable, qui admet donc que la dictature sera le premier stade à accepter pour que la justice triomphe, il se fonde sur quoi ? Il se fonde sur la justice. Il revendique la justice et c'est déjà beaucoup plus sympathique cette revendication de la justice que la revendication de la volupté : il y a là un noyau qui est respectable. Il a raison de vouloir que les biens de la terre profitent à tous. Il a raison de demander que tous les hommes aient accès aux richesses de la terre, mais sur quoi fonde-t-il cette revendication de la justice ? Il ne peut la fonder que sur le sens de la dignité humaine. Et sur quoi fonde-t-il la dignité humaine si il ne reconnaît pas dans la solitude de l'homme une valeur absolue, si il ne reconnaît pas dans la solitude de l'homme, une Présence infinie ? Si l'homme n'est que un organisme, si l'homme n'est que un faisceau d'instincts, sur quoi établir la justice ?

La justice ne peut plus être alors qu'une revendication d'une classe contre une autre. Elle ne peut plus avoir d'autre fondement que le ressentiment, que l'appétit de revanche, que le désir d'écraser et de faire souffrir ceux qui nous font souffrir, et ceci n'a plus rien d'humain. Ceci aboutira simplement à un changement de mains : la propriété passera en d'autres mains, le pouvoir passera en d'autres mains. Il y aura de nouveau une classe privilégiée qui commettra les mêmes abus, comme Djilas l'a montré en Yougoslavie, il y a longtemps au prix de sept ans de prison. Il y a une nouvelle classe de privilégiés, comme Svetlana, la fille de Staline, le montre admirablement dans son livre.

Il faut donc retrouver maintenant le fondement de la justice, le fondement de la dignité dans un espace de générosité dont chacun de nous est capable à condition qu'il dispose d'un espace de sécurité qui lui permette justement de rencontrer, au fond de lui-même, cette valeur infinie dont il peut être l'affirmation et la révélation.

C'est-à-dire que, finalement, cet inachèvement de l'homme, qui reste ouvert à des possibilités infinies, cet inachèvement c'est l'appel fait à l'homme de se créer lui-même dans sa dignité et dans sa grandeur. C'est l'appel fait à l'homme de ne pas subir sa vie, mais de la donner. C'est l'appel qui est adressé à chacun de faire de lui-même un bien commun, un bien universel, c'est-à-dire que la morale, il y a une morale essentiellement positive, une morale créatrice, une morale où l'homme se fait homme en se prenant en main, non pas pour souscrire aux instincts de la bête qui sont en lui, mais pour s'en affranchir, mais pour intérioriser toute discipline, pour faire de toute règle l'occasion ou l'expression du don de lui-même, mais pour échapper à son esclavage intérieur, pour devenir vraiment la source et l'origine d'un univers dont il est le créateur et, davantage encore, pour exprimer dans sa vie cette Présence qui fonde sa dignité, pour laisser transparaître à travers lui-même ce bien infini qui est Quelqu'un.

Car voilà justement la grande découverte, c'est que le bien n'est pas un interdit qui vient du dehors. Le bien c'est une lumière qui jaillit du dedans. Le bien c'est une Présence qui nous est confiée. Le bien c'est un amour qui nous attend. Le bien a un visage. Le bien est un cœur, comme Jésus nous le révèle dans son agonie.

Bien sûr que dans la Genèse le bien apparaît comme une défense, comme un interdit, parce que nous sommes au début de la Révélation, parce que l'humanité est encore incapable d'entrer pleinement dans un ordre d'amour. Il faut donc l'assujettir à des commandements. Il faut que ces commandements soient garantis par des sanctions et il faut que ces sanctions soient inévitables, puisqu'elles sont portées par la divinité. Il y a donc un régime de crainte qui est le commencement de la sagesse, comme dit l'Ecriture. Mais au lavement des pieds et dans l'agonie de notre Seigneur, il n'est plus question d'interdits, il n'est plus question de commandements.

Il n'y a plus que un amour qui est victime et qui révèle le bien comme Quelqu'un, qui révèle le bien comme l'amour et qui révèle le mal comme la mort de cet amour crucifié par ceux, pour ceux et en ceux qui le refusent.

C'est donc dans cette perspective qu'une nouvelle morale qui est d'ailleurs une morale éternelle : elle est nouvelle, j'entends nouvelle de la nouveauté de l'Evangile puisque elle est née avec le Christ et que elle a le coeur du Christ pour centre et pour sanction. Et quelle est la sanction ? Celui qui ne se libère pas de lui-même, celui qui ne s'affranchit pas de ses servitudes internes, eh bien ! il n'existe pas, il ne parvient pas à son humanité, il reste un embryon, au moins dans cette expérience terrestre, quitte à poursuivre l'expérience ailleurs dans ce purgatoire qui peut être, justement, la possibilité pour des êtres embryonnaires et qui le sont restés de s'accomplir et de se trouver.

Donc la première sanction, c'est celle-là, c'est que l'être qui refuse de se faire homme reste, en effet, en-dessous de son humanité : il n'existe pas en tant qu'homme. Il est loin d'être une valeur et un bien commun. Il devient un parasite de l'humanité et de l'univers et, ce qui est beaucoup plus grave encore, il refuse cette incarnation de Dieu à travers lui, il refuse de communiquer ce bien infini qui l'attend au plus intime de lui-même et il devient un obstacle permanent au Règne de Dieu qui est la condition du règne de l'homme, puisque jamais l'homme n'atteindra à sa grandeur et à sa liberté et à sa dignité et à son universalité si, dans la solitude de chacun, ne se révèle pas et ne se développe pas ce bien divin qui fait de chacun l'incarnation de Dieu.

Car, finalement, la morale créatrice, est une morale d'incarnation, c'est une morale qui permet à Dieu de s'exprimer à travers nous, à travers nous et de se communiquer entre nous et de devenir précisément le ferment de notre unité, de notre unité entre hommes, entre individus et entre peuples, le ferment aussi de l'unité de l'univers qui est appelé tout entier à entrer dans la liberté de l'éternel amour.

Il y a donc une origine de la morale, qui est éternelle dans le coeur de Dieu, une origine de la morale qui est infinie dans la révélation du Christ. Il y a une morale qui n'est pas un frein. Il y a une morale, une morale qui est un principe d'expansion, une morale qui est le fondement de notre libération, une morale qui crée l'être bien loin de le limiter et dont l'exigence est infinie parce que, justement cette morale qui vise à notre libération interne. Elle nous demande de ne rien subir. Elle nous demande la virginité du coeur et du corps. Elle nous demande un tel respect de la vie, qu'elle soit toujours traitée comme une fin, jamais comme un moyen, comme disait Kant. Elle nous demande une justice qui est fondée sur la reconnaissance en chacun d'une solitude qui porte Dieu, une solitude dont la dignité est fondée sur cette Présence divine. Elle exige donc une justice infiniment rigoureuse mais qui comporte essentiellement le respect de cette solitude humaine.

Vous voyez Gandhi, qui a fait le voeu de chasteté a 37 ans, est aussi l'homme qui a proclamé la non-violence, la non-violence qu'il a imposée à 400 ou 500 millions d'Indiens qui avaient en face d'eux, deux ou trois cent mille soldats britanniques, au maximum. Et pourquoi a-t-il imposé la non-violence ? Justement parce que il a revendiqué, revendiqué une justice qui n'était pas seulement la revendication de l'indépendance de l'Inde au nom du civisme indien. La justice qu'il revendiquait, il la revendiquait aussi pour les anglais. " Vous n'avez pas le droit de nous dominer par la force parce que nous sommes des hommes comme vous, que nous avons la même dignité, ou du moins que nous sommes appelés à l'acquérir comme vous. Mais nous n'avons pas le droit de vous tuer parce que vous êtes des hommes comme nous et que votre solitude est un bien divin comme la nôtre. Nous allons donc nous opposer à vous par tous les moyens possibles, mais nous n'attenterons pas à votre vie, parce que votre vie est aussi sacrée que la nôtre, mais sacrée parce que consacrée précisément par une présence divine que nous reconnaissons en vous comme en nous. "

Il y a donc toute une reconstruction de l'homme, toute une recréation de l'homme dont l'exigence s'éclaire dans la lumière de l'Evangile. Car, si l'homme est dans une telle confusion, c'est parce que, ne pouvant plus supporter une morale qui est un frein, il n'a pas découvert une morale ontologique, une morale créatrice, une morale qui lui révèle le sens de son initiative, qui lui révèle le sens de son inachèvement, qui lui ouvre cette immense espace dont nous parle Pascal : " Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point. Par la pensée, je le comprends. "

C'est le Christ précisément qui va nous révéler cet espace intérieur, qui va lui donner un sens en nous montrant dans la divinité, en nous révélant dans la Trinité divine le sens même de notre liberté, en nous montrant que nous ne pouvons nous réaliser qu'en nous donnant totalement, qu'en nous rendant totalement transparents à l'éternel amour, qu'en nous virginisant en ayant avec nous-mêmes un contact oblatif comme Dieu n'a avec lui-même, qu'un contact où il se communique et où il ne cesse de se dépouiller dans le don qui constitue le mystère de sa vie intime.

Il est donc certain que cette crise morale, qui est la conséquence d'une crise métaphysique, cette crise morale qui est la conséquence d'une crise qui porte sur Dieu, il est certain que elle sera surmontée dans la mesure - et uniquement dans la mesure - où nous retrouverons le vrai Dieu au fond de nos cœurs comme une exigence de grandeur, comme une exigence de liberté, comme une exigence créatrice, comme une exigence d'universalité. La morale n'est pas un frein. La morale c'est notre vocation de dieux. Si Dieu a fait des dieux, justement la morale, qui est d'ailleurs une mystique beaucoup plus qu'une morale, la mystique chrétienne, qui est une morale d'incarnation, nous introduira dans une aventure où cet effort constant pour nous surmonter nous-même, pour ne pas être esclaves de nos déterminismes internes, de nos options passionnelles, où tout cet effort apparaît justement comme la suprême noblesse.

Etre des créateurs avec Dieu d'un univers dont la seule exigence est l'amour selon le mot d'Augustin : " Ama et quod vis, fac." " Aime et fais ce que tu veux. Mais ce mot a un sens tout à fait précis maintenant : il ne s'agit pas de faire ce qu'on veut dans le champ d'instincts non conquis. Il s'agit de faire ce qu'on veut parce qu'on ne veut plus qu'une chose qui est l'amour, l'amour en personne, l'amour qui est Quelqu'un, l'amour qui nous attend au plus intime de nous-même, l'amour qui nous est confié et qui est remis entre nos mains.

Et nous revenons toujours au même point, au silence intérieur. Il est évident que, si l'on ne se trouve pas devant ce visage de Dieu caché au fond de soi-même, si on n'est pas conscient que c'est de lui qu'il est question, que c'est sa vie qui est mise en jeu dans chacune de ces décisions, on n'est pas encore en face du véritable absolu. Il y a un absolu : c'est cet amour crucifié, c'est cet amour fragile, c'est cet amour qui nous fait totalement crédit et qui s'est remis lui-même entre nos mains en nous confiant le destin de toute la création. Mais, vous voyez, ce qui est en jeu dans cette crise, que c'est tout l'univers, c'est toute l'histoire, et que c'est tout Dieu lui-même.

Si nous sommes à l'écoute, si nous entendons ce De Profundis de Dieu au fond de nos cœurs, ce DeProfundis qui est inscrit dans les vêpres de Noël, si nous entendons cet appel, nous retrouverons l'expérience de Claudel le jour de Noël 1886, cette expérience extraordinaire et qui résume admirablement le passage que nous avons à accomplir, que l'humanité a à accomplir, le tournant que l'Eglise a à prendre. Claudel entrant, entre en flânant à Notre Dame. Il s'ennuie. Il cherche des émotions esthétiques et il entend ces adorables vêpres de Noël qui sont chantées alors dans ce merveilleux chant grégorien et, comme il comprend tous les mots, il est frappé au coeur et il découvre l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu. Alors, c'est fini : parce qu'il a découvert l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu, alors c'est fini parce qu'il a découvert l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu, il ne peut plus résister et il devient, sans le vouloir, il devient croyant jusqu'à sa mort, irrésistiblement.

C'est là ce que nous pouvons souhaiter de meilleur, en effet, et c'est par là que l'Eglise retrouvera toutes les exigences de l'Evangile comme la source même d'une liberté infinie, lorsque chacun retrouvera, au fond de son cœur, l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu.

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