Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en janvier 1955, pour le dimanche de l'Unité.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

Une des données les plus fermement acquises par la psychanalyse, c'est que notre univers à tous et à chacun est un univers affectif. « Là où est notre trésor, là est notre cœur » (Mt 6, 21). Chacun s'intéresse au monde qui est enveloppé par sa passion, qui est parcouru par son énergie vitale.

Nous lisons les journaux. Aussitôt, dans les nouvelles, nous faisons un tri: les événements qui portent sur notre propre existence deviennent essentiels. Les autres passent immédiatement au second plan, et même si nous nous efforçons de nous émouvoir, nous ne pourrons le faire sans quelque artifice. Une femme qui a son enfant en Afrique du Nord, aujourd'hui, qui le sait engagé dans un combat, c'est là qu'elle est : elle vit là-bas parce que c'est là qu'est son trésor et qu'est son coeur. Ceux, au contraire, qui n'ont personne là-bas, peuvent sans doute sympathiser profondément, mais ils ne sont pas émus jusqu'au fond d'eux-mêmes parce que, justement, ce n'est pas là qu'est leur trésor, ce n'est pas là qu'est leur coeur.

Au fond, notre univers est un univers de passion. Notre univers est celui où notre énergie vitale peut spontanément se répandre, et c'est pourquoi il n'y a de réalité pour nous que celle que notre passion embrasse. Et si quelques hommes émergent, s'il y a des saints, c'est dans la mesure où leur passion est une passion qui monte, est une passion généreuse, est une passion universelle. Et justement, la donnée fondamentale du Christianisme, c'est que Dieu lui-même est une passion, une passion dévorante, une passion infinie. Toutes nos passions à nous ne sont qu'un faible écho comparé à cette passion formidable, à ce feu dévorant qui est Dieu.

Saint François est sans doute l'homme qui s'est approché le plus près de Dieu, qui le plus profondément a compris que Dieu était une passion, lorsque il a compris que Dieu était la pauvreté. Dieu est la pauvreté, Dieu est celui qui n'a rien. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'en Dieu la vie est uniquement, exclusivement une communication, un don, un élan vers l'autre.

Nous, quand nous disons moi - et nous le disons si souvent - quand nous disons, moi, ce moi c'est une possession, c'est une limite, c'est une frontière, c'est un refus, c'est une annexion. Et nous avons toutes les peines du monde à ne pas dire moi. Les gens qui prétendent aimer le plus fort, qui sont capables de magnifiques passions, il est rare finalement que leur amour-propre ne soit pas le plus fort. Il y a peu d'amours qui résistent aux blessures de l'amour-propre, justement, justement parce qu'en nous, spontanément, le moi est une possession. Le moi est une annexion, une appropriation et non pas un élan, un don, une générosité.

C'est exactement le contraire en Dieu. En Dieu, toute la vie n'est que jaillissement; chaque personne s'enracine dans la divinité, s'approprie toute la substance de la divinité en la donnant et pour la donner, si bien que en Dieu, littéralement, Je est un Autre, le Père dans le Fils, le Fils dans le Père, le Père et le Fils dans le Saint-Esprit, le Saint-Esprit dans le Père et le Fils dans une éternelle circulation où tout est absolument donné. Dieu est celui qui perd tout, qui perd tout, qui éternellement se perd, chaque personne l'une dans l'autre.

Et c'est par là que Dieu apparaît, justement, comme une formidable, comme une passion infinie où tout est vraiment altruisme, où tout est uniquement un regard vers l'autre, une communication de tout l'être à l'autre sans repli, sans réserve, sans retour à soi. Cela nous paraît presqu'incroyable, parce que en nous le retour à soi est tellement habituel, est tellement fatal, que nous n'imaginons pas une vie qui soit tout entière et uniquement et éternellement, et d'une manière toujours nouvelle, un élan vers l'autre.

François l'a compris, François l'a vécu. Et c'est pourquoi François est entré lui-même dans cette immense passion qui le jetait sans cesse vers le martyre. Il voulait donner, tout donner, donner sa vie pour Dieu, à Dieu dans les autres avec lesquels il se sentait apparenté en Dieu ; car évidemment, si Dieu est cette passion éternelle, cette passion infinie, ce feu dévorant, il est impossible de le connaître, de le rencontrer, de l'aimer sans être soi-même saisi par cette passion, sans être jeté dans cet élan, sans être saisi par cet altruisme infini, sans comprendre que l'on est parent avec les autres, d'une parenté infinie et éternelle parce que on est branché avec eux sur le même circuit de l'éternelle communication.

Une parenté divine, une parenté infinie, une parenté qui suscite une passion sans réserve, c'est cela justement qui fonde l'apostolat des saints, l'apostolat c'est à dire ce désir invincible de faire circuler cette vie divine, de révéler cette parenté qui fait que tous les hommes sont une seule personne en Jésus-Christ.

Et c'est cela justement l'Eglise, c'est cette humanité emportée par une même passion, parcourue par une même vie dans laquelle circule un même sang qui est le sang de Dieu.

On ne comprend rien à l'Eglise si on ne voit pas que l'Eglise a ses racines dans cet altruisme divin, dans cette pauvreté essentielle qui luit au coeur de la divinité. Il est impossible que les hommes ne se reconnaissent pas s'ils sont vraiment apparentés en Dieu, s'ils portent vraiment le sang de Jésus-Christ, s'ils sont membres les uns des autres, comme le dit si magnifiquement saint Paul aux Ephésiens : " Nous sommes membres les uns des autres " (Ep 4, 25). Nous n'avons qu'une seule vie et nous sommes responsables d'une même Présence, et nous avons à témoigner d'une même lumière en communiquant un même amour.

Il s'agit donc, en nous, de nourrir continuellement cette passion divine, de prendre conscience de cette parenté qui nous unit, infiniment plus réelle encore que celle de la chair et du sang: être apparentés les uns et autres, les uns aux autres par la Présence et la vie divines.

Vous vous rappelez cette femme admirable qui a voulu sacrifier un de ses reins pour sauver son enfant mortellement menacé. Pour elle, ce geste allait de soi, le geste de la mère qui vit dans son enfant, qui n'hésite pas, parce que la vie de son enfant c'est sa propre vie, parce que la vie de son enfant est plus précieuse que sa propre vie. Eh bien ! c'est cela le geste normal de l'être qui est entré dans l'intimité de Dieu. Il sait que les autres ne sont plus les autres, qu'ils ne sont plus extérieurs à soi, mais que les autres ne font, avec lui-même, qu'une seule et même vie, et que toute la passion de la mère pour son fils, c'est cela même qui doit régir les rapports de chacun avec chacun, car la charité n'est pas une espèce d'amour vague, général, qui se perd dans l'abstrait.

La charité, c'est ce feu dévorant qui reconnaît en chacun la même Présence, la même vie, le même visage, confié à notre amour; car cette vie divine, ce rayonnement de l'éternelle pauvreté, cette circulation du sang de Jésus-Christ, tout cet immense trésor qui est l'objet de la passion des saints, c'est un trésor toujours menacé, un trésor sur lequel il faut veiller parce que il ne peut justement se révéler, il ne peut resplendir, il ne peut donner toute sa lumière et toute sa joie que dans la mesure où chacun de nous en vit, où chacun de nous s'efface en lui pour le laisser transparaître. C'était le mot de saint Nicolas de Flue aux Bernois, son dernier message aux Bernois : " Il faut que vous ayez dans le coeur la passion de Dieu ".

Et c'est bien le message de ce jour. L'unité des chrétiens, elle se fera invinciblement, mais uniquement par cette voie : si nous retrouvons la passion de Dieu, si nous comprenons que Dieu n'est pas une abstraction, un principe, une formule, et que Dieu vraiment est cet amour brûlant qui se communique éternellement et qui suscite en nous une puissance de générosité qui emporte les apôtres et les martyrs, qui embrase le coeur de saint François et qui lui fait deviner le merveilleux secret de l'éternel amour. Dieu est pauvre, Dieu est celui qui n'a rien, Dieu est celui qui donne tout, Dieu est la passion au degré infini où tout regard sur soi est impossible parce que tout l'être n'est plus qu'un regard vers l'autre.

Nous voulons écouter ce message, nous voulons essayer d'entrer toujours plus profondément dans cette pauvreté divine, afin de connaître toujours mieux cette parenté divine qui nous unit les uns aux autres. " Invicem membra " , membres les uns des autres, ayant à constituer un seul corps, le corps mystique de Jésus-Christ, ayant à devenir une seule personne pour réaliser l'humanité spirituelle, l'humanité libre, l'humanité créatrice avec Dieu d'un univers digne de lui et digne de nous.

Mais bien sûr, tout cela nous ne pourrons le réaliser que dans le recueillement, en retournant constamment à la source, en écoutant au plus profond de nous-même ce secret qui ne cesse de se dire, ce secret de l'éternelle tendresse et de l'éternelle passion qui nous ouvre les uns aux autres, qui nous fait sentir dans les autres toute la grandeur divine, tout le prix du sang de Jésus-Christ qui a été versé pour chacun de nous et qui révèle en chacun cette grandeur infinie qui fait de chacun la révélation indispensable de la Présence et de la beauté de Dieu.

Bien sûr, que si nous sommes enracinés dans cette passion divine, les autres le sentiront. Il y aura en nous un tel accueil, une telle fraternité qu'ils se sentiront chez eux chez nous. Ils reconnaîtront leur maison, leur patrie. Ils reconnaîtront l'objet de tous leurs désirs. Ils sentiront battre dans notre coeur le coeur de Dieu. Et alors ce sera vraiment l'Eglise, l'Eglise qui n'est pas une institution, un gouvernement, une obligation, l'Eglise qui est le corps vivant de Jésus- Christ, l'Eglise qui est Jésus-Christ lui-même nous rassemblant dans l'unité de sa personne pour composer ce visage merveilleux où chacun de nous apporte un des traits confié à lui, un des traits de l'éternelle divinité, où chacun de nous apporte aux autres ce secret inépuisable et toujours nouveau qui renouvelle notre passion et qui nous fait exprimer Dieu de la seule manière dont il puisse s'exprimer, d'une manière féconde et créatrice selon le programme du Jeudi Saint qui contient tout, qui dit tout, qui sauvera tout si nous l'accomplissons.

"Ubi caritas et amor, Deus ibi est " Là où est l'amour et la tendresse, c'est là que Dieu est.

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