Maurice Zundel à Lausanne, en 1956, pour le dimanche de l'unité.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Les musulmans célèbrent chaque année, à une période d'ailleurs qui ne peut que varier, un mois de jeûne, ce mois du Ramadan qui leur impose un jeûne rigoureux du point du jour jusqu'au coucher du soleil ; et naturellement, quand ce mois du Ramadan tombe en plein été, le jour est long où il faut travailler sous le poids du soleil, sans boire ni manger, sans fumer jusqu'au coucher du soleil. C'est une immense épreuve, et on voit ceux qui observent fidèlement le Ramadan, on les voit fondre et maigrir à vue d'œil, justement parce que l'épreuve est immense.

Or, à la fin d'un Ramadan, voyant un jardinier musulman que je savais profondément fidèle à son jeûne, je lui dis : " Eh bien ! maintenant, vous devez être bien fatigué ", et il me dit avec un sourire admirable : " Oh ! on peut bien faire ca un mois par année pour le Bon Dieu. "

Impossible d'entendre cette réponse sans sentir toute la sincérité de cette foi, toute l'authenticité du don de cette âme simple qui avait vraiment tout ce mois consacré son jeûne à une Présence divine qui était pour lui la vie de sa vie. Impossible de ne pas se sentir en accord avec lui. Impossible de ne pas sentir que, finalement, il s'agit du même Dieu.

Je me souviens d'ailleurs, dans un autre secteur, d'avoir lu avant la guerre un appel d'un pasteur français, un appel à la paix et qui était exprimé dans des termes tellement humbles, tellement déchirants, où on sentait une telle charité, une telle volonté d'empêcher la guerre, qu'il était impossible de ne pas éprouver de nouveau le sentiment de la Présence du Christ.

On parle toujours de la désunion. Il serait bon de parler aussi de l'unité déjà réalisée. Il y a des êtres qui vivent de Dieu, qui en vivent profondément, qui en vivent totalement. Ils ne lui donnent pas le même nom, mais qui certainement se nourrissent de la même Présence. Il y a d'ailleurs une sorte de consentement unanime devant certaines attitudes.

Je me souviens d'avoir rencontré à Saint-Etienne un médecin, dont le fils se préparait à sa première Communion; et le père était là, dans l'auditoire, un homme ouvert, attentif. A la fin de la semaine, exactement le dimanche soir, après toute une journée qu'il avait consacrée à des malades, fatigué, n'en pouvant plus, il entend un appel. C'était au-dehors de Saint-Etienne. Il n'était aucunement tenu de répondre à cet appel. Enfin, il est médecin, il s'y rend. Il fallait, immédiatement, opérer un malade pour le sauver. Le médecin entreprend cette opération. Il sent que ses forces l'abandonnent. Il va jusqu'au bout. Le malade est sauvé, et le médecin meurt.

Evidemment que tout le monde devant cette fidélité héroïque au devoir, devant ce don de soi poussé jusqu'à la mort, tout le monde s'incline, tout le monde sent que c'est vrai, que c'est ca l'attitude le plus authentiquement humaine ; de même que les bourreaux d'Auschwitz, lorsqu'ils voient le Père Kolbe offrir sa vie, offrir de mourir à la place d'un de ses camarades, de mourir de faim et de soif, ils n'hésitent pas : ils sentent en eux monter une espèce d'élan d'admiration qui les soulève et qui les honore, ils sentent que ils touchent vraiment à ce qu'il y a de plus grand dans l'homme.

Il y a donc déjà un consentement, il y a déjà une unité qui se réalise ; et les hommes sont peut-être beaucoup plus près les uns des autres, sont peut-être beaucoup plus unis qu'ils ne se l'imaginent, mais ils éprouvent toujours le besoin de s'expliquer, de donner la formule, ce qu'ils croient du moins être la formule de leur conduite et ce sont presque toujours ces formules qui les séparent, alors qu'ils se, qu'ils se retrouveraient si bien, si bien dans l'unité de la vie.

C'est pourquoi cette journée de l'Unité doit éveiller toute notre attention sur la communion qui déjà est établie entre les hommes, afin que au lieu de toujours souligner le désaccord et la séparation, nous mettions en relief l'union et l'unité.

On ne peut pas travailler d'une manière plus certaine au rapprochement des hommes qu'en faisant crédit aux autres, en admettant que il faut se fonder, non pas sur ce qu'ils disent d'abord, mais sur ce qu'ils font; en y mettant tout au bénéfice de la vérité, en écoutant les résonances profondes de leur cœur et de leur esprit, à travers des mots qui sont parfois très maladroits, mais qui, si on les entend bien, rendent exactement le même son que ce qui est le plus proche de notre pensée et de notre cœur.

Fénelon le dit d'une manière inimitable et parfaite : " La différence de Dieu, c'est de n'en avoir point ", c'est à dire que Dieu est celui qui n'a pas de frontière, qui n'exclut personne, qui est à l'intérieur de chacun, qui n'a pas de partialité, qui aime également tous les hommes, qui est présent à l'intimité de chacun, et qui veut réaliser à travers chacun ce Royaume parfait qui est le Royaume de la charité, de la bonté et de l'amour.

Nous serons donc chrétien dans l'exacte mesure où nous-même, notre différence sera d'en avoir point. Aussi bien, le dogme chrétien n'est-il pas autre chose que le sacrement de l'immense espace et d'une infinie liberté. Le dogme ne veut pas limiter, exclure, mais nous interdire, au contraire, de limiter et d'exclure, car l'erreur vient toujours de ce que l'on pose, trop tôt, une limite, de ce qu'on s'enferme dans une frontière, de ce que on ne laisse pas son cœur infiniment ouvert.

Apprendre à écouter, accueillir les autres dans ce silence du respect et de la bonté, dans ce silence qui est un crédit fait à leur loyauté, les laisser s'expliquer à perte de vue jusqu'à ce qu'ils voient eux-mêmes plus clair dans leur position; c'est souvent le meilleur moyen, sans aucune intervention indiscrète, de les mettre sur le chemin de la vérité, cette vérité qui n'est pas une formule, qui est une Présence, un visage, une Personne, un cœur, enfin la plénitude même de notre vie.

Si nous étions tout accueil, tout accueil à n'importe qui, si nous refusions de mettre une étiquette sur aucun visage, si nous admettions que tout être peut nous apporter un certain rayonnement de la Présence et de la tendresse divine, nous nous enrichirions merveilleusement nous-même et nous serions pour les autres la révélation la plus authentique de la Présence divine.

Il y a quelque chose qui dépasse toutes les séparations. Il y a une unité déjà réalisée entre les hommes, qui devient sensible là, justement, où une volonté de respect est tout accueil, toute déférence et toute bonté, en majorant l'importance des autres, en leur donnant l'impression qu'on les écoute, qu'on est prêt à recevoir quelque chose d'eux, qu'on n'est pas simplement ceux qui, assurés de leur vérité, ne prétendent que l'asséner sur la tête des autres, si on nous sent humblement agenouillés devant ce mystère infini de l'âme car, en toute âme, il y a un secret que Dieu seul peut pénétrer ; en toute âme, il y a une richesse que Dieu seul peut développer, en toute âme il y une révélation qu'elle seule est capable de nous faire.

L'Abbé Pierre ne demande pas à ceux qui ont faim, il leur demande pas qu'elle est la couleur de leur parti, pour qui ils voteront, ce qu'ils pensent, ce qu'ils croient. Votre faim et la mienne ont la même couleur. Tous les affamés souffrent de la même manière. Il faut d'abord les soulager, les arracher à la faim et à la misère.

Et après ? Eh bah, il n'y aura pas d'après : après, on verra qu'on se comprend, qu'on s'aime et qu'on est uni. Aussi bien, et c'est là la confession, la confession la plus bouleversante de l'un de ces sans-foyer accueilli par lui et qui lui dit : " Eh bien ! pour moi Dieu, pour moi, Dieu, c'est ce que vous faites. Pour moi, Dieu, c'est ce que vous faites..."

Quelle admirable reconnaissance de la Présence de Dieu, sans discussion, sans formule, sans démonstration, sans humiliation, simplement parce que éclate dans un être la charité de Dieu, cette charité sans frontière, une charité qui n'exclut personne, et voici que, tout d'un coup, son visage est reconnu et identifié.

Je pense qu'il n'y a pas d'appel plus urgent en ce jour de l'Unité que celui-là même que je tâche en ce moment d'exprimer, un appel au silence et au respect. Au lieu de nous entêter à nous expliquer, essayons simplement de nous faire crédit mutuellement, et au lieu de nous souhaiter les uns aux autres des formules toutes faites, apprenons à écouter, à écouter le battement du cœur humain, à écouter le secret des âmes, à écouter le murmure de la grâce qui besogne silencieusement afin de consentir, de toute notre âme, à ce Règne de Dieu qui ne peut se répandre qu'à travers la bonté, l'amitié, le tact, la déférence et le respect.

Nous serons tout étonnés alors de voir combien rapidement on peut s'entendre lorsque on se trouve unis, alors qu'on se croyait séparés, lorsqu'on s'aperçoit que les âmes rendent le même son parce qu'en réalité elles vivent de la même Présence et du même amour.

Ceux qui prêchent vraiment Dieu, ceux qui le donnent, ceux qui le font aimer, sont ceux qui en parlent le moins ; parce qu'ils savent qu'aucune parole ne le peut exprimer, mais qu'ils savent aussi qu'il est impossible de résister à son appel, quand il est simplement en nous le sourire de la bonté. L'Unité, c'est cela. Du moins c'est par-là qu'elle se réalisera, par ce sourire de la bonté, si nous allons jusqu'au bout de notre générosité, si nous faisons crédit à la générosité des autres, et si ceux qui nous entourent peuvent se dire, peuvent un jour nous dire : " Pour moi, Dieu : c'est ce que vous faites ! "

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