A Lausanne, homélie de Maurice Zundel pour le 3ème dimanche de Carême 1960, Epître : Eph 5, 8-9 Evangile : Lc 11, 14-28.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Une jeune fille qui souffrait de troubles mentaux recevait l'ordre de se brûler. Et effectivement elle cherchait toutes les occasions de se brûler. Il y avait en elle une sorte de vertige de destruction entièrement tournée vers ou plutôt contre elle-même.

Nul doute que si ce phénomène s'était produit au temps de Jésus, on aurait vu là un cas typique de possession démoniaque. Nous disons aujourd'hui qu'il s'agit de schizophrénie, on aurait alors parlé de possession.

La structure même de la langue a imposé cette explication comme aujourd'hui encore dans le mot arabe qui désigne la folie : " Madjinoun ". Le " Madjinoun " c'est l'homme qui est possédé d'un " djinn " ; c'est inscrit dans le mot lui-même. Que cette explication corresponde à une réalité ou non, il est impossible de parler ce langage sans y percevoir la présence du mot "djinn ". Au temps de notre Seigneur des explications de ce genre étaient contenues dans la langue courante, et notre Seigneur n'avait aucune raison de se refuser à ce langage, ce qui n'implique d'ailleurs aucune conclusion quant à ce qu'il pouvait y avoir dans sa propre pensée.

Et c'est pourquoi cet évangile d'aujourd'hui qui nous met d'abord mal à l'aise parce que il semble que nous sommes là dans une démonologie extrêmement primitive. Mais cet évangile va se décanter si d'abord nous nous rappelons que le langage imposait cette explication à certaines manifestations des maladies mentales, et qu'il était impossible de parler ce langage sans souscrire en quelque manière, par les mots mêmes que l'on prononçait, à ces explications.

Ce qui fait la difficulté, ou plutôt ce qui l'accroît, c'est l'accusation portée par les ennemis de Jésus contre lui en affirmant que il est lui-même l'allié du démon. Alors, il ne s'agit plus seulement d'une explication contestable sur l'origine des maladies mentales ; il s'agit d'une accusation qui porte sur une possession spirituelle. Car dire que la folie est le résultat d'une possession, c'est se contenir encore sur le plan physique. Et la possession, aux yeux des anciens, comme aux yeux de ceux qui croient encore à ce genre de choses, la possession n'implique aucune culpabilité du possédé ! C'est comme une maladie qui l'assiège : il en est victime et il n'en est aucunement coupable ; et si la maladie redouble, et si elle se renouvelle, il n'est pas davantage coupable, il s'agit d'un plan purement physique qui n'implique aucune espèce de responsabilité.

Lorsqu'au contraire on charge Jésus de cette complicité avec le démon, on transporte évidemment l'accusation sur le plan de l'esprit ; on veut voir en lui un agent du mal, un corrupteur de la religion et des bonnes mœurs. C'est infiniment plus grave, et cela n'a aucune espèce de relation, en soi, avec l'explication donnée couramment de la maladie mentale comme d'une possession.

En allant plus avant dans la lecture de l'Évangile, nous allons voir que notre Seigneur ne s'attarde pas à ce type d'explication, que pour Lui le débat n'est pas là, et que ce qui lui importe c'est de nous conduire précisément au sens de notre responsabilité. Rien dans l'Évangile ne nous autorise à nous décharger sur le démon de nos fautes et de nos responsabilités.

Tout au contraire dans ce chapitre qui commence par le récit que vous venez d'entendre : la guérison d'un possédé qui est muet en raison de cette possession... ! Ce chapitre accuse, nous rend sensible une montée vers l'esprit, car notre Seigneur refuse absolument de se situer sur ce terrain du préternaturel, ou surnaturel miraculeux, et lorsqu'on lui demande un signe du Ciel, il répond par ce seul signe qui est lui-même. Il est lui-même le signe qui va départager les hommes, et ce partage se fera non pas en vertu d'une action extérieure, en vertu de prodiges étonnants et irrésistibles ! Tout au contraire, notre Seigneur s'offre au jugement des hommes et chacune prononcera selon sa conscience, selon sa fidélité à la lumière ou tout au contraire selon son attachement à ses propres ténèbres !

Et il y aura précisément dans cette suite où nous ne cessons de monter vers l'Esprit, un passage d'une très grande beauté, où notre Seigneur reprendra la comparaison de la lampe : la lampe donne la lumière, la lampe éclaire la maison, et la lampe de notre corps, c'est notre œil. D'où cet admirable verset : " Si ton œil est simple, si ton œil est sain, si ton œil est clair, tout ton corps sera dans la lumière " (Lc 11, 34). Et si tu es tout entier dans la lumière, alors la lumière de la lampe pourra t'atteindre, sera sensible à la lumière qui t'est offerte dans cette lampe éternelle qui est justement l'Évangile de Jésus-Christ ou plutôt qui est Jésus-Christ lui-même.

Finalement donc le discernement, le jugement éternel s'accomplit par nous, il s'accomplit au-dedans de nous, et il résulte de notre attachement à la lumière ou aux ténèbres. Il ne s'agit plus désormais de rejeter notre responsabilité sur le tentateur : c'est nous qui devenons la source et l'origine de notre destin.

Et le doute n'est pas possible lorsque on voit saint Luc continuer ce récit qui ne cesse de monter par une attaque de front contre les pharisiens et les docteurs de la loi qui se sont fait de la religion un monopole, qui ont prélevé, ou plutôt enlevé la clé de la science, comme dit notre Seigneur, mais qui ne sont pas entrés eux-mêmes au pays de la vérité, et qui ont empêché les autres d'y pénétrer.

Ce sont eux qui sont les véritables démons, les véritables tentateurs pour le peuple qui spontanément admire les faits et gestes de Jésus qui lui donnerait aisément son adhésion, s'il n'en était pas détourné précisément par les pharisiens et les docteurs de la loi, qui prétendent monopoliser la religion à leur avantage.

Ce passage de la lampe qui nous rappelle que notre œil est la source de toute lumière ou plutôt que la qualité de notre regard détermine notre position à l'égard de la vérité ; ce passage souligne avec une très grande beauté et une admirable profondeur notre responsabilité. Cette responsabilité va si loin que le visage que Dieu prendra pour nous dépend essentiellement de notre attitude personnelle. Et c'est pourquoi il ne peut pas être donné d'autres signes que ce signe ambigu et ambivalent qui est Jésus lui-même.

Alors on l'interprétera selon le choix que l'on aura fait de soi-même. Et parmi ses contemporains, les uns le condamneront, le haïront, verront en lui l'ennemi numéro un de la religion, de la tradition, et de la liberté du peuple d'Israël ! Comme les autres - le tout petit nombre d'ailleurs - verront en lui celui qu'on attend, s'attacheront à lui avec passion, et devenus ses disciples, porteront l'Évangile jusque aux extrémités de la Terre.

Le visage qu'à Dieu dans l'humanité, l'idée qu'on s'en fait, dépend donc essentiellement de l'attitude que nous prenons nous-mêmes à l'égard de la vérité.

Si nous avons le goût de la vérité, si nous la cherchons avec ardeur, avec sincérité, il est impossible que nous ne soyons pas dans la direction juste, celle qui nous amènera un jour tôt ou tard à la découverte essentielle. Newman l'a dit d'ailleurs, l'a éprouvé magnifiquement dans sa propre expérience ; lui qui par un cheminement si imprévu, parti d'un doute qui avait été pour lui la chose la plus amère de son existence, un doute sur la légitimité même de son Église, parvint après des années de lutte, de douleur et d'agonie, à trouver la pleine lumière dans l'adhésion qu'il donna à l'Église dont il devait devenir une si noble illustration. C'est qu'il pouvait dire : " Je n'ai jamais péché contre la lumière." Et parce qu'il n'avait jamais péché contre la lumière, parce que il était prêt à tout sacrifier à la vérité, il devait infailliblement la découvrir.

Il reste cependant, et c'est là une constatation dont les conséquences sont infinies, que c'est notre disponibilité à la lumière qui nous donne l'idée et l'image que nous nous faisons de Dieu. Et toutes les fois que nous devenons infidèles à la lumière, il est inévitable que le visage de Dieu se gauchisse, se défigure et prenne l'aspect d'une idole.

Notre responsabilité est donc immense, puisque elle décide de la figure de Dieu dans l'histoire. Nous le savons trop aujourd'hui : si il y a tant d'hommes qui repoussent Dieu, ce n'est pas le vrai Dieu qu'ils repoussent, mais l'image que nous leur en donnons. Il est de toute évidence que s'ils se trouvaient devant une lumière absolument immaculée, à laquelle nous ne mêlerions rien de nous-même, de nos intérêts et de nos passions égocentriques, il n'y a aucun doute que si la vérité leur parvenait sous son vrai visage de transparence et d'amour, nul doute qu'ils en seraient touchés et qu'ils reconnaîtraient cette vérité comme le suprême bien après lequel leur intelligence et leur cœur aspirent.

Nous sommes responsables de Dieu, et dans sa vie dans l'histoire, et nous ne pouvons pas nous décharger sur le démon de la figure que nous lui donnons. C'est nous qui jouons ici le rôle de démon. C'est nous qui constituons pour les autres, ou qui pouvons constituer pour les autres la véritable tentation lorsque notre visage trahit le visage de Dieu et que nous donnons aux autres le sentiment d'une caricature. Et par-là nous devenons responsables du monde entier. Nous sommes responsables de l'homme dans la mesure même, infinie, où nous sommes responsables de Dieu.

Car justement les autres, ceux qui sont en dehors ou qui paraissent être en dehors, on ne peut pas leur demander d'entrer dans ce pays de la vérité s'il ne leur apparaît pas sous les traits de la lumière et de l'Amour à travers notre propre vie.

Cet Évangile qui paraissait donc commencer sous les auspices d'une croyance qui n'est plus la nôtre, puisque nous n'expliquons plus les maladies mentales par une possession démoniaque. Quand on l'a dépouillé de ce que les limites du langage imposaient nécessairement au discours de Jésus, cet Évangile nous conduit finalement au cœur même de notre liberté, en nous appelant à cette pureté du regard sans laquelle il est impossible de découvrir le vrai visage de Dieu et d'en communiquer aux autres une révélation authentique.

Et il est bon que nous nous renouvelions aujourd'hui précisément à l'occasion de cette admirable comparaison de la lampe, dans le sentiment de nos responsabilités. Nous avons une tâche immense à accomplir puisque l'Évangile ne peut pas se répandre autrement qu'à travers notre vie.

Et c'est pourquoi, pour nous finalement, le monde du mal ce n'est pas un monde que nous nous figurons comme étant d'abord en dehors de nous, mais comme étant bien plutôt au-dedans de nous. Il y a une communion dans le mal qui correspond et qui est l'envers de la communion des Saints. Et si la sainteté se répand, si elle franchit toutes les frontières, si elle traverse toutes les murailles, si elle demeure comme une source jaillissante jusqu'à la fin de l'histoire, ce n'en n'est pas moins vrai de cette communion dans le mal !

Le mal aussi se répand, le mal crée une atmosphère et nous le sentons bien, lorsque nous circulons dans la rue, quand nous voyons les affiches, quand nous voyons les spectacles auxquels nous sommes invités, quand nous voyons ce qui est toléré sur la voie publique, quand nous voyons ce qu' il a été presqu'impossible d'y accomplir. C'est à dire, correctement, les actes les plus profonds, les plus dignes de l'homme ont disparu dans la civilisation occidentale ! En Orient, on voit encore des gens qui prient dans la rue, qui sont agenouillés dans la rue, qui se prosternent sur le trottoir, parce que l'adoration qui est l'acte le plus noble de leur esprit, ils n'en ont pas à en rougir devant leurs concitoyens qui trouvent ce geste tout à fait normal et tout naturel ! Pour nous la rue bannit de plus en plus ce qui est le plus essentiel à l'homme, ce qui relève précisément le plus profondément la dignité de notre esprit.

Peut-être est-ce là un signe de discrétion ! Interprétons-le de cette manière : un signe de cette pudeur de l'homme qui exige pour le tête avec Dieu, le tête-à-tête avec Dieu le silence et le recueillement de l'oratoire ! Mais en tout cas il est incontestable que il y a dans la rue une sorte de pesée qui agit sur tous et qui les entraîne dans une certaine direction. Et cela est encore bien plus vrai dans l'intimité du bureau, de l'atelier, et à plus forte raison de la famille où chacun réagit sur les autres et fait peser sur eux le poids de ses humeurs bonnes ou mauvaises !

Il y a donc un courant qui jaillit de nous, qui circule à travers nous et qui détermine plus ou moins, c'est-à-dire qui entraîne la réaction d'autrui. Et nous avons précisément à nous défendre contre cette forme de la tentation qui part de nous et qui peut exercer tout son poids de ténèbres sur les autres. Et le meilleur moyen précisément de nous préserver de ce rôle de tentateurs, qui est le plus dangereux puisque il est le plus quotidien et le plus visible, et qu'il est impossible que nous ne l'exercions pas du matin au soir, cette aimantation bonne ou mauvaise, sur ceux qui nous entourent, le meilleur moyen de nous préserver d'être pour les autres des tentateurs, c'est, précisément, de garder ce que Jésus appelle " la simplicité de notre œil. "

Si nous cultivons en nous le goût de la lumière, si nous allons dans le sens du oui, si nous ne sommes pas complices des éléments obscurs que nous pouvons rencontrer en nous, si nous optons toujours pour ce qui est positif, et pourquoi pas, il n'y a pas de raison que nous prenions parti pour les éléments en nous qui sont les plus contestables ! Et le programme qui convient le mieux à un chrétien, c'est celui que saint Paul énonce dans la seconde aux Corinthiens, lorsqu'il dit : " En Jésus, il n'y a pas le oui et le non, en Jésus il n'y a que le oui " (2 Co. 1, 19).

Nous voulons donc garder de cet Évangile d'aujourd'hui - ayant mis en place la phénoménologie démoniaque, sachant que il s'agit d'une explication contestable d'ailleurs des maladies mentales, c'est-à-dire des maladies physiques qui n'impliquent par elles-mêmes aucune culpabilité, ni aucune responsabilité - sachant que notre responsabilité, au contraire, sur le plan de l'esprit demeure entière, ayant reconnu que le visage de Dieu et l'idée qu'on s'en fait autour de nous dépend précisément de notre attitude et de notre choix, nous tirerons de cet Evangile simplement cette conclusion qui d'ailleurs a été tirée par l'apôtre saint Paul dans l'épître que nous avons lue dans la liturgie d'aujourd'hui : " Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes devenus lumière : marchez donc comme des fils de lumière " (Eph 5, 8-9).

Quel admirable programme - comme il est simple et comme il chante ce matin dans nos cœurs : " marchez comme des fils de lumière ". Il s'agit donc de nous défaire de toutes nos torsions et de toutes nos contorsions, de nous redresser joyeusement, d'aller à la rencontre de cette adorable lumière qui nous vient par Jésus, et de considérer précisément que nous sommes chrétiens pour chasser les ténèbres, pour éclairer l'obscurité, pour restituer la joie, et pour être dans le milieu où nous vivons en continuel, en continuel appel aux forces créatrices qui sont toutes positives et qui vont dans le sens de l'harmonie et de la beauté.

Et nous voulons demander - en nous tournant vers ce grand ami qui est Newman, nous voulons demander par son intercession, dans le secret de notre prière, d'avoir comme lui le goût de la lumière et de pouvoir chanter avec lui - cet admirable cantique qu'il a composé précisément au moment où il se débattait contre les ténèbres avec toute son aspiration vers la lumière : " Conduis-moi, ô très douce lumière, dans les ténèbres qui m'environnent, conduis-moi, je ne demande pas à voir les horizons lointains, un seul pas à la fois, c'est assez pour moi, conduis-moi ô très douce lumière ".

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