Homélie donné à Lausanne par Maurice Zundel pour la clôture de l'année mariale, en 1954.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

Vous avez pu lire dans les journaux que un enfant avait été perdu, un enfant de deux ans avait été perdu ; et ses parents, dans une immense anxiété, mourant de peur d'un accident, l'avaient cherché, avait alerté tous leurs voisins qui avaient cherché, avec eux, et finalement, ils eurent le bonheur de le retrouver sain et sauf.

Cette recherche d'un enfant perdu et menacé est, peut-être, l'image la plus émouvante et la plus persuasive de Dieu, en même temps que elle nous offre le sens de cette Année Mariale.

Cette Année Mariale, nous avons été invités à méditer le mystère de la maternité divine, le mystère de Marie, mère du Christ, car c'est bien de lui qu'il s'agit à travers elle, c'est parce qu'elle est la mère du Christ, qu'elle est l'objet de tant de sollicitude et de tant d'amour, c'est justement parce que elle est la mère du Christ. Elle est la mère vierge ou la vierge mère, mère selon l'Esprit, mère par l'Esprit, mère par tout son être, mère de toute sa personne.

Et cette mission qu'elle a reçue, cette mission qui est une grâce unique, la grâce la plus insigne qui pût être faite à une femme, cette grâce précisément, parce que elle est un don de Dieu, un don de l'Esprit qui est une grâce communicable.

C'est la la loi des dons de l'Esprit : toute grâce reçue, toute grâce reçue est une mission, toute grâce est un envoi, toute grâce est, finalement, une communication, car personne ne reçoit la grâce pour soi seul, puisque la grâce a pour effet premier de nous délivrer de nous-mêmes, de nous arracher à nos limites, de nous ouvrir à Dieu et aux autres. Et cette grâce débordante, surabondante, incomparable de la maternité divine, la très Sainte Vierge ne l'a pas reçue pour elle seule, elle l'a reçue pour la communiquer.

Il y a donc pour toute âme chrétienne, une sorte de maternité divine à accomplir qui prolonge celle de la Vierge Marie - et ce n'est pas là une pieuse considération, c'est le Christ lui-même qui le clame en face de sa mère en disant : " Celui qui accomplit la volonté du Père, qui est dans le Ciel, est mon frère et ma sœur et ma mère " ( Mt 12, 50 ).

Il est donc vrai que toute âme chrétienne est à sa manière la mère de Dieu. Le Vénérable Bède commente ce texte avec un réalisme admirable en disant : " Il faut que nous concevions par l'entendement de la foi, que nous concevions dans notre esprit le Verbe de Dieu, le Fils Unique et que nous l'enfantions, et le nourrissions en quelque sorte dans notre âme et dans l'âme des autres par la pratique du bien. "

Il n'y a donc aucun doute : il faut prendre à la lettre cette expansion du mystère marial. Toute âme chrétienne est appelée à exercer la maternité divine et, si l'on pouvait résumer, dans un seul mot, le sens de cette Année Mariale et y puiser une direction pour toute la vie, il me semble qu'on ne saurait mieux choisir que cette pensée : que nous avons à être, avec Marie, la mère du Christ.

Cela d'ailleurs se comprend mieux si l'on se rappelle que, dans l'ordre de l'esprit, il n'y a pas de contact, sinon par l'amour. Les biens de l'esprit sont les plus précieux, mais ce sont aussi les plus fragiles. Rien n'est fragile comme la musique. Rien n'est puissant comme la musique, mais il suffit, il suffit d'un peu de bruit pour éteindre la musique et, quand nous faisons du bruit avec nous-même, nous sommes imperméables à la plus belle musique. Et la science la plus géniale ne peut rien si l'élève inattentif se bouche les oreilles. C'est paradoxal - et pourtant cela saute aux yeux dans l'expérience la plus élémentaire - si la puissance de la brute peut écraser ce qui lui résiste, la puissance de l'esprit ne peut que s'offrir, se proposer, sans s'imposer jamais. Et plus la puissance de l'esprit augmente, plus sa fragilité est éclatante.

On ne peut pas contraindre l'amour. On ne peut pas forcer une intimité. On ne peut pas imposer la lumière de la sagesse. On ne peut pas faire résonner le chant du silence qui est la musique dans une âme tumultueuse qui se ferme et qui se refuse.

Aucune image n'est donc plus parlante, plus prégnante, plus véridique, plus profonde que cette image d'un enfant, d'un enfant menacé, d'un enfant perdu, d'un enfant fragile qui réunit en lui ces deux caractères de la majesté, de la grandeur et de la vulnérabilité infinie. Mais si le Seigneur nous donne lui-même cette image, c'est donc infiniment plus qu'une image, c'est la plus profonde réalité, il y a une réciprocité totale entre Dieu et nous ; et si nous naissons à chaque instant de son cœur, et si nous sommes vraiment tout entiers le fruit de sa tendresse, il ne peut vivre en nous qu'en devenant le fruit de notre tendresse, qu'en naissant, à son tour, de notre cœur.

Là encore, les analogies de la tendresse humaine nous ouvrent des horizons illimités. Ce besoin d'aimer qui nous travaille tous, qu'est-ce que c'est que ce besoin d'aimer et d'être aimé, sinon justement ce besoin de naître de nouveau, de naître dans un cœur qui nous adapte, de naître dans un moi de surcroît, de naître pratiquement, par un choix libre, par une élection de pure tendresse ?

Et comment Dieu ignorerait-il ce secret qui est au cœur de toutes les tendresses humaines ? Lui aussi, il veut naître en nous, lui aussi, il cherche en nous en quelque manière une vie de surcroît parce que il nous traite comme ses égaux, non pas comme des mendiants qui sont incapables de rien donner mais comme des fils dont on dira plus loin comme des épouses, dont le " oui " est indispensable à ce mariage d'amour qu'il veut contracter avec nous.

Il est donc certain que, entre Dieu et nous, il y a ces liens uniques qu'exprime la maternité divine. Le mystère marial est notre mystère, il s'étend à nous, il entre au cœur de notre vie, il commande toutes les orientations de notre foi et de notre action tant il est clair que si Dieu, que si Dieu était simplement une Loi, un commandement, une obligation, une justice, une sanction, un juge, il nous serait à la fois impossible d'aimer et impossible de lui être soumis, parce que il y a des moments où la passion humaine qui a, tout au moins, la couleur de l'amour, quelles que soient ses illusions, est plus forte infiniment que toutes les défenses et tous les interdits. La seule chose qui puisse faire fléchir la passion, c'est la fragilité, la fragilité d'un petit enfant, la fragilité d'une vie qui est remise entre nos mains, un appel à notre confiance, un appel à notre générosité.

Un des traits les plus émouvants dans l'histoire de la Révolution russe: aux environs de 1905, un révolutionnaire qui s'appelait Kolianeff avait été chargé de tuer le frère du Tsar, le Grand Duc. C'était l'époque effroyable où le Tsar avait répondu, à coups de canon, à un cortège d'ouvriers, désarmés d'ailleurs et conduits par un prêtre portant des icônes, qui était venu demander au Tsar la pitié et la justice.

Et les révolutionnaires avaient répondu à cet assassinat collectif par un attentat contre le Grand Duc. Or Kolianeff avait été chargé de jeter la bombe dans la calèche du Grand Duc qui se rendait au Théâtre et, au moment où il allait exécuter son mandat, il s'aperçut que des petits enfants, des petits enfants étaient dans la voiture du Grand Duc. Alors, il lui fut impossible d'exécuter l'ordre reçu, parce que il ne pouvait pas entraîner des innocents dans cet acte qu'il considérait, lui, comme un acte de justice et tout le comité révolutionnaire lui donna raison, bien que le coup eût été manqué pour cette fois, lui donna raison parce que tous sentaient que l'innocence d'un petit enfant, la fragilité d'un petit enfant, c'est quelque chose de plus fort qui est plus fort que tous les barrages du monde et qu'il est impossible d'attenter à cet être désarmé et que, précisément, parce qu'il est désarmé, il nous défend de nous-même, il nous fait entrer dans un monde de pitié, de bonté, de générosité et d'amour qui nous révèle à nous-même un cœur nouveau que nous n'avions peut-être jamais connu ou depuis trop longtemps oublié.

Il me semble que c'est sous cet aspect que le mystère marial nous introduit au cœur de l'intimité divine. Ce Dieu-enfant, ce Dieu notre enfant, ce Dieu qui veut naître de nous, ce Dieu qui cherche un berceau dans notre âme, ce Dieu dont le rayonnement doit se communiquer par notre amour, afin de susciter dans toutes les âmes de nouveaux foyers et d'allumer chaque jour un nouveau Noël, il me semble que cette image ou plutôt cette confidence et cette initiation que nous avons puisées dans la ligne mariale, elle nous conduit vraiment au cœur de notre tâche.

Dans la vie, dans la vie humaine, dans la vie de chacun de nous, dans la vie de tous ceux qui nous entourent, il y a une chance pour Dieu. Chaque âme est une chance pour Dieu, chaque âme peut devenir la révélation unique, irremplaçable, d'un trait encore inconnu du visage de Dieu. Chaque âme peut être un foyer de vie éternelle. Chaque âme, chaque être, chaque vie peut devenir le berceau de Jésus-Christ et, devant ce Dieu-enfant, devant ce Dieu, notre enfant, notre égoïsme est infailliblement désarmé, désarmé parce que nous savons que c'est lui qui écopera, c'est lui qui souffrira, c'est lui qui sera obscurci, limité par nos propres limites, c'est lui dont le visage va s'effacer par notre égoïsme, tandis qu'au contraire son visage va surgir, se révéler, rayonner et se communiquer autour de nous, si nous surmontons ce mouvement d'hostilité et de ressentiment, de jalousie, de vanité, de sensualité, enfin tout ce qui en nous jaillirait spontanément du faisceau d'irrespect que nous sommes, s'il n'y avait pas, au-delà de nos instants, et de tous les appels en nous de la chair et du sang, s'il n'y avait pas ce visage infiniment précieux et infiniment fragile du Dieu enfant, du Dieu, notre enfant, qui nous appelle et nous sollicite.

Je suis sûr que si nous retenons de cette année mariale, cette direction ayant jailli nécessairement, parce que il est impossible que l'Eglise nous ait conduits à ce secret de la maternité divine, s'il n'y avait pas là quelque chose d'essentiel et de décisif pour la connaissance et la conduite de notre vie chrétienne. C'est pour que nous sachions mieux qui est le Christ que nous avons été conduits à sa mère, pour que nous obtenions, par elle, communication de sa maternité divine et que nous sachions que Dieu nous est confié.

Car le Bien en chrétienté, la vertu sur le terrain de l'Évangile, ce n'est pas la conformité avec un programme écrit noir sur blanc sur le papier, ce n'est pas la soumission à une loi qu'il faut pratiquer sous peine des plus terribles sanctions. Le Bien en chrétienté, c'est la vie, la vie de Jésus. Le Bien en chrétienté, c'est Quelqu'un. C'est cette Personne qui a trouvé son berceau dans le sein de la Vierge et qui veut le trouver en nous. C'est pourquoi toutes les fois que nous manquons volontairement de générosité, cette vie divine pâlit, cette Présence divine s'estompe, ce visage de Dieu s'efface et, finalement, il n'y a plus rien que nous avec nos déterminismes et nos égoïsmes.

Il est absolument indispensable que se ravive en nous ce sens d'une vie personnelle, d'un engagement personnel à l'égard de Jésus. C'est lui qui est en question. C'est sa vie qui se joue dans la nôtre. Car le Royaume de Dieu, ce n'est pas le royaume d'une force qui s'impose à nous, malgré nous. Le Royaume de Dieu, c'est cette éclosion de vie, de lumière, de grâce, de beauté, de tendresse qui surgit dans une âme qui est une réponse vivante à l'appel du Dieu vivant.

Nous voulons donc demander ce soir à la très Sainte Vierge, en nous exposant au rayonnement de sa tendresse virginale ou plutôt au rayonnement de la Présence du Christ qui l'appelle à être tout entière, nous voulons demander, en ouvrant nos cœurs, de participer à ce mystère de la maternité divine, de voir vraiment, en Dieu, cette suprême disponibilité unie à une suprême fragilité, d'avoir rendu cet amour infiniment donné, désarmé, afin que nous prenions soin de lui en nous et dans les autres, que nous n'empêchions jamais cette voix, que nous ne la recouvrions jamais, par notre propre tumulte et que, devant toutes les sollicitations de notre égoïsme et de nos passions qui sont parfois si vives, si tragiques, si douloureuses, si déchirantes, il y ait ce barrage infranchissable du visage de ce petit enfant qui est Dieu, de ce Dieu qui est notre enfant.

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