A Lausanne, le 4ème dimanche de Carême 1960 ( Galates 4.22-31; Jean 6.1-15)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler votre écoute, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Vers 460 avant Jésus-Christ, Eschyle faisait représenter le Prométhée enchaîné. Cette pièce qui a traversé l'histoire, qui est venue jusqu'à nous, célébrait ce dieu révolté, Prométhée, qui a apporté aux hommes le feu, (le feu du ciel !) qui leur a communiqué les arts, la médecine et tout ce qui constitue la civilisation.

En punition de tous ces bienfaits, le maître des dieux, Zeus, le fait river à un rocher par Héphaïstos-Vulcain tandis qu'un vautour lui dévore éternellement le foie. Et Prométhée enchaîné refuse de se soumettre au maître des dieux, refuse d'être le valet de Zeus-Jupiter, et il persiste à affirmer que ce qu'il a fait, il l'a bien fait, que les dieux ne peuvent pas être jaloux des hommes et que il a été jusqu'au bout de la grandeur et de la bonté en apportant aux hommes le feu, les arts et la médecine.

Ce mythe de Prométhée nous intéresse passionnément parce que Marx l'a repris et que dans son premier ouvrage, sa thèse de doctorat, il l'a donné pour patron, précisément, à la pensée moderne : Prométhée, Prométhée qui refuse de se soumettre, Prométhée qui est le libérateur des hommes, Prométhée qui nous a donné le feu, les arts et la médecine.

Et on sent bien, en choisissant ce patronat de Prométhée, que Marx est ici au cœur même de sa conviction la plus profonde. C'est là le centre de sa révolte. Il n'acceptera aucun maître, pour les hommes, que ce maître soit du ciel ou de la terre.

Et dans cette révolte prométhéenne de Marx, que reprendra Nietzsche et Sartre et Camus, et tous ceux qui aujourd'hui revendiquent les droits de l'homme contre les prétendus empiètements de Dieu, tous ceux-là invoquent le même mythe, tous ceux-là sont des fidèles de Prométhée, tous ceux-là honorent dans ce grand révolté de la mythologie, le patron de leurs entreprises. Et nous ne craindrons pas de dire que nous sommes d'accord avec eux, que pour nous aussi le mythe de Prométhée est un mythe passionnément aimé, parce que, en effet, il est impossible que l'homme accepte jamais d'être traité comme un objet.

S'il ne peut pas choisir sa condition, s'il ne peut pas choisir son destin, si les jeux sont faits, s'il est condamné simplement à dérouler un programme qui est déjà tout établi, et qui se réalisera quel que soit notre choix, alors la vie ne vaut pas la peine d'être vécue ! Si la vie est sérieuse, si la liberté a un sens, il faut que notre destin soit entre nos mains ; il faut que aucune puissance ni au Ciel, ni sur la terre, ne puisse jamais nous traiter comme des objets. Et ce qui paraît une révolte blasphématoire et démoniaque, c'est simplement la conscience que l'homme a d'être sujet.

Etre un objet cela veut dire être un instrument entre les mains d'un autre qui en fait ce qu'il veut, qui l'ordonne (aux fins qu'il a choisies). Et les animaux en sont là, dans ce sens que ils ne peuvent pas disposer d'eux-mêmes, ils n'ont pas de recul, ils sont tout entiers sous le plafond de leurs instincts, ils ne peuvent pas poser leur vie devant eux, l'examiner, la peser, l'apprécier, la juger, la choisir. Le privilège de l'homme : ce privilège magnifique et redoutable, c'est que l'homme justement peut mettre sa vie devant soi, et peut la peser dans les balances de son jugement ; il peut l'apprécier, il peut l'accepter ou la refuser, il peut la déformer ou l'accomplir, mais sa vie est entre ses mains.

Et quand l'homme est traité par un autre homme comme un objet, quand on veut le faire servir d'instrument, il se rebelle justement ; et cette rébellion, ce n'est pas autre chose que la conscience qu'il a de n'être pas un objet, de ne pouvoir jamais servir d'instrument passivement entre les mains d'un autre, enfin c'est la conscience qu'il prend de lui-même comme d'un sujet, comme d'un être qui doit être l'origine et la source de ses actes, et un créateur de son existence humaine en tant qu'humaine.

Nous sommes donc très facilement d'accord avec Marx sur ce point de départ, car la révolte est en nous la même, la même révolte passionnée, incoercible contre toutes les dictatures et toutes les tyrannies. Aucun despotisme ne peut trouver grâce devant une conscience qui s'est éveillée au sens de sa liberté. Mais là où justement où le marxisme nous paraît n'avoir pas tenu ses promesses de départ, c'est qu'ils n'a pas vu, ni Marx, ni Nietzsche, ni Camus, ni Sartre, malgré tout leur génie, toute leur sincérité qui est d'ailleurs incontestable, toute leur vertu que nous ne voudrions pas diminuer, ce qu'ils n'ont pas vu c'est que il y a une révolte plus profonde encore, plus essentielle, plus radicale qui est la révolte contre nous-même.

Il nous serait parfaitement inutile de nous délivrer des tyrannies extérieures si nous nous placions nous-même sous le joug d'une tyrannie intérieure.

Un philosophe du 1er siècle de notre ère, Épictète, Epictète esclave ! Esclave, c'est-à-dire vraiment possession d'un maître humain : Épaphrodite. Epictète esclave n'en était pas moins un maître de Sagesse parce qu'il s'était fait une âme d'homme libre. Et cette âme d'homme libre l'empêchait d'éprouver le joug de la servitude, et devait un jour en effet amener son maître à l'affranchir. Comme Gandhi savait bien que l'Inde atteindrait nécessairement à son indépendance, si tous les hindous travaillaient à se faire une âme d'homme libre.

Et voilà justement toute la question : il y a une seconde révolte, sans quoi le mythe de Prométhée ne signifie rien ! C'est celle qu'il faut constamment accomplir contre nous-même, puisque nous n'avons choisi ni de naître, ni de naître à notre époque, ni nos parents, ni notre hérédité, ni notre sexe, ni notre continent, ni la couleur de notre peau, ni notre type d'éducation, ni nos croyances et nos préjugés.

Quand nous avons commencé à parler, quand nous avons dit je et moi, qui était je et moi ? est-ce que ce je et moi de l'homme qui apprend à parler est-ce que c'est, c'est vraiment une source ? Un sujet ? Une origine ? un créateur ? Mais non, la plupart du temps c'est simplement le résultat du milieu, de l'hérédité, de la texture physique, des nerfs, des hormones, des glandes, c'est simplement la revendication de tous ces appétits, de tous ces déterminismes ; et ces pronoms personnels sont faussement personnels, parce qu'ils recouvrent, en réalité, un objet.

Et voilà justement ce que Marx n'a pas vu, et ce que nous-même voyons si mal ! C'est que nous ne naissons pas libres, nous avons une vocation de liberté, une vocation d'humanité, une vocation de grandeur, une vocation de créateurs. Il y a en nous un appel formidable, immense, incoercible, à la liberté ! Mais la liberté est une conquête à faire, la plus difficile de toutes !.. .

Et l'obstacle essentiel à notre liberté, c'est ce je et moi primitif que nous sommes tentés de prendre pour une personne. Et toute la vie, nous ne faisons pas autre chose finalement que de reprendre ce je et moi infantile ; car qu'est-ce que nous défendons quand nous défendons notre amour-propre, qu'est-ce que nous défendons ? Avec le bec et les ongles, nous défendons finalement notre servitude, notre esclavage, nous défendons tout ce qui pèse sur nous en vertu de notre hérédité, en vertu de nos préjugés continentaux, raciaux... confessionnels ; nous ne défendons pas un espace immense, nous ne défendons pas une dignité, nous ne défendons pas une grandeur, nous ne défendons pas un bien commun que tous les hommes auraient intérêt à défendre, nous défendons ce tout petit domaine qui ne nous appartient même pas, puisque ce je et moi infantile nous ne l'avons pas choisi ! Et c'est là justement l'immense drame dans lequel nous sommes constamment engagés, c'est que quand nous croyons nous dire nous-même, nous affirmer nous-même, presque toujours nous n'affirmons que ce résultat de tous les déterminismes, cette donnée de notre biologie infantile, enfin tout ce qui nous limite, tout ce qui nous empêche justement d'atteindre à la grandeur. Tout ce qui nous interdit d'être une valeur universelle, tout ce qui nous amène à affirmer des droits que nous n'avons pas et à faire de Dieu lui-même, que nous invoquons comme le patron de nos possessions, une idole.

Il y a donc une seconde révolte, sans laquelle la première n'a pas de sens, c'est cette révolte contre nous-même. Nous ne devons pas accepter ce je et moi que nous n'avons pas choisi ; et le véritable sujet, cet être qui est revêtu d'une dignité inviolable qu'il faut respecter jusque dans un petit enfant qui vient de naître. Davantage, jusque dans un embryon, dans le sein de sa mère, cette dignité elle est là-bas, dans ce je et moi qui n'existe pas encore, qui nous attend, que nous avons à constituer, et qui sera le résultat de ce que notre Seigneur appelle " la nouvelle naissance " (Jn. 3, 3-7).

Il faudra naître de nouveau, naître de la liberté, naître de la lumière, naître de l'amour, naître de l'esprit et de la vérité ; et c'est à ce moment-là, lorsque nous aurons quitté ce rivage de servitude, ce vieux moi infantile, c'est alors dans une rencontre unique, merveilleuse avec la liberté divine, c'est alors que nous commencerons à être des hommes, c'est alors que le règne de Dieu s'accomplira au-dedans de nous, et que Dieu prendra son véritable visage de respiration même de notre liberté.

Ceci est capital, parce que nous sommes tous victimes de cette illusion ; tous nous défendons ce qui est indéfendable, tous nous sommes accrochés à ce je et moi biologique ; tous nous combattons stupidement une entreprise prométhéenne qui contient un magnifique germe de grandeur, à condition qu'on aille jusqu'au bout de la révolte et qu'on ne subisse pas le despotisme de soi-même.

Et ce thème, il nous est suggéré précisément par l'épître d'aujourd'hui par cette immense clameur de l'apôtre saint Paul qui revendique notre liberté. Ah, quels insensés, dit-il à ces hommes qu'il aime, qu'il aime d'un amour si passionné, à ces hommes qu'il enfante dans la douleur, et qu'il veut justement conduire à la liberté du Christ, il leur rappelle que Jésus est venu tout exprès pour faire tomber les chaînes de notre servitude et qu'il nous a libérés pour que nous restions libres et non pas que nous retournions vers notre antique esclavage en perpétuant la lettre de la Loi.

C'est donc répondre à l'appel même de la liturgie de ce jour, que de méditer sur cette immense épopée de la liberté dont le mythe de Prométhée donnait à l'antiquité sa plus haute formule.

Il est bon de voir l'humanité essayer, à travers tous les siècles, de secouer ses chaînes, et n'y parvenir finalement que lorsqu'elle a compris que ses chaînes les plus lourdes sont les chaînes intérieures, et que la révolte doit commencer par le dedans.

Sans doute, cela ne nous dispense pas de la révolte extérieure ; cela ne nous dispense pas du combat pour l'indépendance partout où il y a encore un reste de servitude ; mais il faut d'abord commencer par nous-même. Puisque Gandhi nous l'a appris par l'exemple de toute sa vie héroïque : un être qui est foncièrement libre au-dedans, il est impossible de le maintenir éternellement dans l'esclavage.

Pour nous aujourd'hui, et dans la ligne de la liturgie même de ce dimanche, il convient donc de nous demander où nous en sommes ; ce que nous avons fait de cette vocation de liberté qui est inscrite au cœur de l'Évangile. Sommes-nous vraiment des hommes libres ou sommes-nous esclaves de nos préjugés, de nos possessions, de notre moi infantile ? Avons-nous le pressentiment que notre véritable je et moi est là-bas, tout là-bas, caché dans le cœur de Dieu, et que pour le joindre justement, pour arriver jusqu'à nous-même, il nous faut faire cet immense voyage qui va de nous-même à Dieu. Car c'est bien en lui que nous avons l'être, le mouvement et la vie (Ac. 17, 28), c'est bien en lui que notre liberté trouve son espace, parce que Dieu s'annonce comme la générosité infinie qui ne peut pas vouloir faire des esclaves, mais qui suscite notre générosité afin que comme lui nous soyons une source, une origine, un commencement, une valeur, un trésor, enfin un créateur.

Aussi bien lorsque l'homme essaie de se révolter totalement, lorsqu'il refuse tout ce qu'il a reçu de son milieu, de son hérédité, de son éducation, lorsqu'il veut vraiment se détacher de tout ce poids de déterminismes d'une biologie à la fois individuelle et collective, vers quoi ira-t-il ? Peut-il déboucher sur le néant ? Bien sûr, pour qu'il se libère, il faut qu'il rencontre un visage ; et c'est toujours comme cela que cela se passe : tout d'un coup, dans l'homme qui veut sa liberté avec toute la passion la plus sincère de son être qui cherche, il y a un moment où l'émerveillement s'empare de lui, l'émerveillement du savant, l'émerveillement de l'artiste, l'émerveillement de l'alpiniste, l'émerveillement du père ou de la mère penchés sur le berceau d'un nouveau-né, l'émerveillement de l'amour à son premier éveil ! Et c'est dans cet émerveillement, quand tout l'être est suspendu, saisi de respect est élan vers un Autre dont le nom est impossible à dire parce qu'il est au-dessus de tout nom, c'est à ce moment-là que jaillit la liberté comme un élan de tout l'être dans le don de soi qui répond à un don qui le sollicite, qui l'appelle et qui l'aimante.

En sorte que c'est toujours dans la liberté, dans ce jaillissement tout neuf d'une liberté qui se découvre et qui naît à elle-même, que le vrai Dieu apparaît et atteste sa Présence.

Nous voulons donc ce matin en lisant ces textes qui nous appellent à la joie, nous voulons en pensant à tout ce monde qui nous entoure, à ce monde dit moderne auquel nous appartenons et auquel nous sommes heureux d'appartenir, nous voulons essayer de l'assumer, ce monde, de le comprendre mieux, et de le mieux aimer.

Nous voulons tenter de comprendre cette immense entreprise de libération. Malgré ses erreurs, il y avait là quelque chose de valable, quelque chose qui mérite notre admiration et notre consentement, et il est temps maintenant de christianiser toute cette révolte en la plaçant sous le signe de la révolte intérieure et de la nouvelle naissance. Nous pouvons être de notre temps - et il faut l'être ! Pleinement, généreusement, passionnément, joyeusement, à condition que nous allions jusqu'au bout du mythe de Prométhée ; que nous portions la révolution à l'intérieur de nous-même, que nous refusions de nous identifier avec ce je et moi infantile ; que nous allions vers l'homme qui nous attend là-bas et qui est caché dans le Cœur de Dieu ; que nous n'acceptions jamais de souscrire à nos limites, car c'est le seul interdit dans l'Évangile de limiter quoi que ce soit : et l'homme, et le monde, et Dieu. Pourvu que nous allions jusqu'au bout avec une sincérité implacable, nous arriverons à cette liberté divine que saint Paul célèbre avec tant de ferveur dans l'épître aux Galates en disant : " C'est pour que nous restions libres, que le Christ nous a libérés ! (Gal0. 5, 1).

Oh ! cette soif de devenir des hommes libres ! Comme elle est évangélique et comme elle doit nous consumer tout entiers afin que nous atteignions à ce que saint Paul appelle la pleine stature du Christ, que nous soyons vraiment des hommes et que nous puissions, aujourd'hui, en ce dimanche du Laetare, nous réjouir. Nous réjouir pourquoi ? Eh bien ! Nous réjouir pour cette chose immense, merveilleuse, inépuisable qui nous rend l'Évangile si cher, si actuel, si passionnément d'aujourd'huil, comme il l'est de toujours. Nous réjouir parce que en Jésus nous assistons, et par Jésus nous pouvons atteindre, à la naissance de l'homme libre."

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