D'octobre à décembre 2010

Lausanne, probablement 3 octobre 1956

 

Par un clic sur la flèche ci-dessous: la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Les Anglais, vous le savez, appellent Sainte-Thérèse "the litlle Flower" la petite Fleur, et ce mot traduit bien cet aspect sentimental sous lequel s'est divulgué le culte de Sainte Thérèse ; celle qui répand des roses, celle qui nous enseigne une voie souriante pour aller à Dieu parce que Dieu est notre Père et que ce Père est plein d'une infinie tendresse et que nous devons aller, par conséquent, aller à lui comme de tout petits enfants.

Qu'il y ait dans Sainte Thérèse quelque chose qui justifie cette image, c'est incontestable, mais il n'est pas moins certain que la sainteté de Sainte Thérèse nous conduit ailleurs.

Pour ne pas dire des choses inexactes d'ailleurs, pour être sûr d'être dans la vérité, il faut nous en rapporter beaucoup moins à ce qu'on a dit sur elle -ou ce qu'elle-même a pu dire d'elle-même qu'à son expé­rience réelle. Or, on peut dire que son expérience comporte deux versants, dont le premier est le plus apparent, à savoir : son immense amour pour son propre père.

Toute la vie de la petite fille a été contenue dans la tendresse de son père. Cela se comprend puisqu'elle avait perdu sa mère très jeune, qu'elle avait d'ailleurs un père exemplaire, infiniment tendre à l'égard de celle qu'il appelait sa petite reine. Il est donc certain que toute la première partie de la vie de Thérèse baigne dans la tendresse de son père.

Elle n'a pas connu ici bas au fond d'autre amour. Et c'est pourquoi -comme Urs Von Balthazar l'a très bien souligné- on ne trouve pas dans son oeuvre d'image nuptiale, alors que tant de mystiques parlent des noces avec Dieu et reprennent toutes les figures admirables du Cantique des cantiques. C'est sous l'aspect de la paternité que Dieu se révèle à Thérèse, parce que, dans son expé­rience, la suprême tendresse est la tendresse de son père. Et puisque toute révélation s'exprime et se prismatise en quelque sorte à travers l'expé­rience de celui qui la reçoit, il est naturel que l'expérience de Dieu se soit traduite immédiatement par le truchement de cet admi­rable tendresse.

Dieu est le Père... ce père qu'elle a connu... ce père qui a illuminé toute son enfance, ce père qui est pour elle l'exemplaire suprême d'un amour parfait. Tout ce qu'elle a pu goûter auprès de son père terrestre d'abandon, de confiance, de joie... toutes les câlineries qu'elle en a reçues, toute l'admiration dont elle a été l'objet de la part de son père... Tout cela, elle va le reporter sur Dieu, ou plutôt Dieu va s'exprimer à travers tout cela en empruntant naturellement le langage de son expérience. Et c'est de là que Sainte Thérèse trouvera le matériel si l'on peut dire... c'est-à-dire toute sa manière d'exprimer les rapports de l'âme avec Dieu.

Cette "petite voie" dont on a tant parlé, c'est la voie de la filiation qui baigne dans une paternité qui est un océan de tendresse. Et c'est ce qu'on a retenu d'ailleurs de sa biographie, c'est ce qui illustre toute l'imagerie qui gravite autour de son visage, c'est "la petite Fleur", c'est "la Sainte exquise" qui durant l'éternité passe son temps à faire tomber sur nous une pluie de roses.

Il n'était d'ailleurs pas inutile que nous entendions cette leçon -il est bien clair que, opposée au Dieu terrible et justicier, cette image de douceur, cette révélation d'une tendresse infinie, inépuisable à laquelle on peut tout demander et de laquelle on peut tout attendre : il était bon que nous eussions de Dieu cette image mais il est clair que la sainteté de Thérèse ne s'est pas consommée sous cet aspect. Et nous en avons l'assurance absolue dans le fait précisément que les deux dernières années ont été marquées par son voeu de victime, ce voeu de victime qu'elle a fait deux ans avant de mourir, ce voeu de victime, naturellement, condense déjà lui-même toute une expérience. Si elle l'a fait, c'est parce que que elle a découvert Dieu sous un autre aspect. Non plus sous l'aspect du Père qui câline sa petite fille... non plus sous l'aspect du Père qui n'est que tendresse, mais sous l'aspect du Supplicié qui est victime de sa création. Et cet aspect nécessairement, puisqu'il est le dernier, qu'il se situe en évolution au stade suprême de la perfection. Cet aspect est évidemment le plus profond. Et nous sentons immédiatement (c'est donc un luxe) cette religion de la paternité divine vue comme une tendresse qui ne cesse de nous câliner, ceux dont la vie n'est pas profondément dévastée par la souffrance ceux qui ne connaissent pas les douleurs qui conduisent jusqu'au désespoir, ceux qui ferment trop facilement les yeux à la douleur du monde peuvent s'enchanter de cette image, mais lorsque on scrute le problème du mal, lorsqu'on est sensible au déchirement de l'histoire, lorsqu'on récapitule dans son coeur tout cet itinéraire d'agonie et de larmes... il devient beaucoup plus difficile de se représenter Dieu sous l'aspect d'un Père qui prend ses enfants sur ses genoux et qui ne cesse de les câliner. Cela peut correspondre à une vérité -et cela correspond certainement à une vérité- mais il y a quelque chose d'infiniment plus profond dans l'aspect du Dieu victime, du Dieu déchiré, du Dieu agonisant, du Dieu crucifié, du Dieu qui meurt du fait de sa créature, parce que le monde serait un scandale intolérable si l'amour infini de Dieu n'assumait pas toute la souffrance et toute la douleur du monde.

Et justement le Dieu chrétien, le Dieu incarné, le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ c'est-à-dire dans une histoire d'homme : dans une histoire magnifique et sanglante à la fois : ce Dieu là est un Dieu qui entre personnellement dans la douleur... davantage... qui porte, le premier, toute la douleur du monde, qui est frappé avant nous de tous les événements qui nous dévastent, parce que il n'est pas en dehors de notre histoire. Il la vit. C'est dans notre histoire qu'il se révèle, c'est dans notre histoire que sa figure se dessine, c'est à travers notre histoire que nous entrons en contact avec lui, et en quelque sorte II ne cesse de devenir en nous et nous sommes pour Lui, la chance unique d'une révélation iné­puisable mais qui ne peut passer qu'à travers nous.

Et, il est clair que ce second aspect nous intéresse et nous émeut davantage.

L'image du Dieu paternel, telle que Thérèse l'expose dans ses poésies... telle qu'elle ressort de l'histoire d'une âme : cette image est beaucoup trop enracinée dans les grâces et dans les privilèges de sa propre enfance pour ne pas nous être à quelque degré suspect dans ce sens que nous y voyons trop aisément la projection d'un bonheur rare, exceptionnel qui était le sien.

Mais en retrouvant, en elle, le visage douloureux, en la voyant s'identifier avec le Christ crucifié... nous sentons que elle est entrée dans une nouvelle dimension, que là, vraiment, il se passe quelque chose de profon­dément authentique, qui n'allait pas de soi en quelque sorte dans sa vie : qui lui a été donné et qui a mûri de son extraordinaire fidélité à la grâce.

Et cet aspect beaucoup plus universel, ou plutôt absolument universel, cet aspect par où Thérèse nous apporte un message qui répond à toute l'angoisse du monde et à toute son attente par là nous sommes confirmés justement en tout ce que nous pouvons nous mêmes expérimenter de Dieu. Car le Dieu que nous connaissons, ce Dieu qui nous délivre de nous-mêmes, ce Dieu que nous entendons parfois au plus profond de notre âme, quand nous cessons de faire du bruit avec nous-mêmes... ce Dieu nous apparaît dans une ineffable fragilité ! Nous sentons bien que nous avons barre sur lui, nous sentons bien que tout dépend de nous d'une certaine manière parce que le moindre bruit, le moindre retour à nous-mêmes efface immé­diatement toute cette grandeur et toute cette musique.

Nous prenons conscience, ainsi, de la tragédie de Dieu. Nous nous rendons compte, d'une manière irrécusable que la passion de Dieu continue -ou plutôt qu'elle coexiste à toute l'histoire- que depuis le commencement il en est ainsi et qu'il en sera ainsi jusqu'à la fin tant qu'une seule âme se refusera aux appels de l'amour.

Et nous entrons ainsi dans une religion à la taille de l'homme -une religion qui n'est plus une espèce de rêverie sentimentale où un enfant veut prolonger en quelque sorte son attitude infantile- nous entrons dans la religion virile, dans la religion éternelle, dans la religion qui fait appel à toutes les puissances de notre liberté -dans la religion qui nous guérit de nous-mêmes- car enfin ce salut dont on a tant parlé consiste d'abord à être sauvé de soi-même, à être délivré de cette obsession du moi-zéro; à faire de tout soi-même un espace immense, universel où le monde entier puisse être accueilli. Et c'est là que Thérèse nous conduit, non pas dans ce qu'elle a écrit, mais dans ce qu'elle vit, dans ce qu'elle vivra chaque jour d'une manière plus intense, plus déchirante, dans la nuée où elle est plongée. Car il s'en faut de beaucoup que les roses... les roses pleuvent sur son âme... elle est dans la nuit jusqu'au dernier jour ! Et un de ses derniers mots dans la terreur de l'agonie, sera justement de dire : "Si c'est cela l'agonie... c'est-à-dire si l'agonie est si effroyable que sera la mort"..., que sera la mort ?

C'est le mystère peut-être de Sainte Thérèse comparé à celui de Saint François, que Thérèse ira vers une douleur toujours plus profonde, alors que François qui commence par la douleur, qui sera consommé dans la douleur achèvera sa vie dans la jubilation du cantique du Soleil.

D'ailleurs ces deux messages se rejoignent. Il est bien entendu que la joie est la fin, que la douleur n'est que le chemin ! mais, de contempler à travers Thérèse la douleur divine correspond pour nous à une dimension nécessaire.

Nous ne pouvons entrer dans le sérieux de la vie, nous ne pouvons prendre l'humanité à sa véritable hauteur, nous ne pouvons être fidèles au réalisme de l'histoire, justement qu'en croyant que Dieu, en étant certains que Dieu, est le premier à être frappé de toutes les douleurs... à vivre toutes les agonies et toutes les morts. Et c'est à ce moment là que se produit ce retournement salutaire qui nous délivre de nous-mêmes, c'est à ce moment là que nous pouvons oublier nos douleurs, surmonter nos souffrances, échapper à notre désespoir... parce que nous sommes chargés de l'agonie de Dieu.

"Ô, vous tous qui passez par le chemin, regardez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur !" Vous avez dans les yeux cette adorable image de la Piéta d'Avignon... vous voyez ce Christ comme un peseur d'âmes en équilibre sur les genoux de Marie, et vous savez bien que cette image traduit la plus émouvante réalité.

C'est bien cela notre Dieu, c'est ce cadavre vivant sur les genoux de Marie... et qui sollicite notre compassion.

C'est par-là que le scandale du monde est surmonté. Car nous sommes certains que derrière la douleur du monde, derrière tous les abandons et tous les désespoirs, il y a cet Amour qui les vit avec nous. Cet Amour qui n'est que l'amour... qui n'est rien d'autre que l'amour et qui est blessé avant nous de tout ce qui peut nous atteindre.

C'est là le suprême message de Thérèse. Ce message dépasse de beaucoup... dépasse de beaucoup l'image de la Petite Fleur et de la pluie de roses. Nous sommes là au coeur de l'Evangile.

Et nous voulons ce soir, en invoquant Thérèse de la Sainte Face... ce second nom qu'elle a choisi et qui dépasse tellement celui de Thérèse de l'Enfant Jésus en priant Thérèse de la Sainte Face nous voulons demander à Dieu que notre religion atteigne toute sa grandeur, que nous cessions de faire de lui une idole, que nous ne cherchions pas d'abord en lui des consolations et des images qui nous arrachent à la réalité humaine... mais, au contraire, nous lui demanderons d'entrer virilement dans notre tâche, d'assumer avec lui le destin de l'humanité et de comprendre que ce qui donne à la tragédie humaine toutes ses dimensions, c'est qu'elle est d'abord une tragédie divine.

Et nous avons la certitude par Thérèse, comme par Saint François... la certitude que dans la mesure où nous compatirons à la tragédie divine, où nous souffrirons des blessures de Dieu dans l'humanité, alors nous seront beaucoup plus aptes à guérir les blessures humaines.

Car finalement ce sont les mêmes ! et si le scandale du mal est si grand, et si la détresse humaine est si infinie... c'est parce qu'au fond c'est toujours, en nous, la détresse d'un Dieu qui est tout amour et qui est dé­chiré tant que ne règne pas cette joie qui est la fin de tout... cette joie qui ne peut exister que par le concours de notre amour, cette joie qui nous permettra, dans la mesure de notre fidélité à compatir à la douleur de Jésus, de devenir nous-mêmes une note-de-Lumière dans le cantique du Soleil.

A Lausanne, en 1956.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Nous tous, les vivants, nous tous qui sommes ici, nous sommes entrés dans le monde par le fait de nos parents. Ce fait, très banal en apparence, constitue, au contraire, quelque chose d'infini. C'est donc un homme et une femme qui ont décidé de notre existence, qui ont joué à notre égard, en quelque manière, le rôle de créateurs. Toute une immense perspective s'ouvre ainsi à notre méditation.

On parle constamment du Dieu créateur. C'est bien. Mais ce qui est plus apparent dans notre existence, c'est l'homme créateur. Car enfin, depuis le commencement du monde, la vie se transmet par un couple humain, la vie dure et se poursuit par la décision de l'homme et de la femme et chaque couple humain, chaque homme et chaque femme qui décide de donner la vie représente, en quelque manière, une nouvelle origine du monde. Chaque couple se trouve analogiquement dans la situation de ceux que la Bible appelle Adam et Eve car, à travers leurs enfants, ils peuvent entrevoir les enfants de leurs enfants, et ainsi de suite jusqu'à la fin du monde. D'un couple humain aujourd'hui peut surgir en effet une lignée qui durera jusqu'à la fin du monde.

L'homme et la femme ont donc ce pouvoir immense, ils sont revêtus de ce privilège, ils sont appelés à cette mission : créer la vie, avec Dieu... décider de l'existence humaine, prendre la responsabilité de cette aventure formidable, se charger de toute l'histoire, pour la porter jusqu'à la fin des siècles.

Et si l'homme et la femme se trouvent ainsi dans la situation d'Adam et d'Eve, le même problème se pose à eux qu'aux tout premiers parents. Qu'est-ce qu'ils vont faire de cette vie ? Comment vont-ils la trans­mettre ? Est-ce qu'ils la transmettront dans l'aveuglement et dans l'obscurité de l'instinct, comme des animaux ou bien est-ce qu'ils transmettrontcette vie humainement, en élevant leur cœur jusqu'à la dignité de l'enfant, jusqu'à la sainteté de Dieu qui veut vivre dans le coeur d'un enfant ? Est-ce qu'ils dresseront leur regard jusqu'à la fin de l'Histoire pour porter toutes les lignées qui peuvent être issues de leur amour avec une générosité sans limite et sans frontière ?

Il y a donc pour chaque couple humain, en quelque sorte, le même appel qui fut adressé à Adam et Eve. Il y a dans chaque couple humain la possibilité d'un péché originel, car ce péché originel dont on parle tant, c'est cela au fond : l'homme et la femme sont appelés à être une origine, à être une source, à être des créateurs, non pas, pas seulement par leurs corps qui sont consacrés par la vie, qui en contiennent la promesse, qui sont le berceau et le tabernacle de l'enfant, mais par leur coeur, par leur âme, par leur esprit, par leur pensée, par le choix qu'ils ont à faire de cette vie qu'ils acceptent de transmettre.

Si ils veulent créer dans la lumière, s'ils acceptent tout la responsabilité de leur acte, s'ils voient leur union à travers cette troisième personne qui est l'enfant, et à travers l'enfant, les enfants de leur enfant et toutes les générations qui viendront, alors évidemment, il leur faut un amour, un amour proprement infini, c'est-à-dire il leur faut la sainteté et c'est cela le vrai nom de la pureté : c'est cette grandeur, c'est cette lumière, c'est cette prise en charge de toutes les vies jusqu'à la fin des siècles, c'est l'immensité d'un amour qui rend justice à la dignité et à la sainteté de la vie. La pureté et l'amour vont ensemble.

C'est une seule et même chose car justement la pureté, c'est quelqu'un, la pureté, c'est l'enfant, cette troisième personne et, dans l'enfant, toute la race humaine et, dans l'enfant, toute l'Histoire humaine dont l'amour doit assumer la responsabilité. Dieu a fait de nous des créateurs et il est impossible de penser au Dieu Créateur sans penser à l'homme créateur. Et si la vie est ainsi confiée à l'homme et à la femme, si la vie dépend vraiment du choix de l'homme et de la femme, cela veut dire que le monde lui-même est remis entre nos mains. Car enfin, ce qu'il y a de plus noble dans le monde, de plus grand, de plus essentiel, c'est la vie humaine et si la vie humaine dépend de nous. C'est donc que tout dépend de nous et que nous avons d'une certaine manière à recréer l'univers lui-même.

Saint François l'a admirablement compris, qui a chanté le Cantique des créatures et qui a vu dans chaque réalité le don et le cadeau de la tendresse divine. Dieu veut tout nous donner, tout : lui-même, nous-même, la vie, l'Histoire tout entière et l'univers où l'Histoire se déroule. C'est ce que nous dit la messe du Rosaire dans le langage le plus gracieux et le plus exquis. La messe du Rosaire, vous allez l'entendre tout à l'heure dans l'antienne de la communion, la messe du Rosaire nous dit : " Florete, flores " : " Fleurs, fleurissez et donnez votre parfum, offrez la grâce et la louange du cantique et, dans ses oeuvres, bénissez le Seigneur ! " (Sir. 39, 14)

Il s'agit donc de faire fleurir les fleurs, c'est-à-dire que toute la beauté du monde nous est confiée. Ah ! Le monde, le monde chrétien, le monde illuminé par le regard de Jésus-Christ, le monde traversé par le souffle de l'Esprit saint, le monde qui doit naître, naître de l'amour de l'homme et de la femme et de l'amour de quiconque porte en lui une pensée et un coeur, ce monde-là est un monde qu'il faut aimer, qu'il faut aimer comme Dieu l'aime, qu'il faut aimer infiniment !

Et c'est là, justement, l'unique exigence de la vertu chrétienne, c'est cela la vertu chrétienne elle-même, c'est d'aimer infiniment toute chose. Et nous ne péchons pas parce que nous aimons trop les choses, trop les êtres, mais parce que nous ne les aimons pas assez.

A Lausanne, en 1955, Maurice Zundel s'adresse aux enfants.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Vous avez certainement entendu parler du Père Pio, ce capucin qui porte les blessures de Jésus, qui attire à lui des foules innombrables et le Père Pio, un jour reçoit, la visite d'un homme entraîné par des amis et qui lui dit : Mon Père, je suis venu, parce que mes amis m'ont emmené avec eux, mais je ne crois pas en Dieu. Et le Père Pio lui répond ce mot extraordinaire, magnifique, il dit : Vous ne croyez pas en Dieu, cela ne fait rien, Dieu croit en vous. Dieu croit en vous. Qu'est-ce que ça veut dire : Dieu croit en vous ? C'est un des plus beaux mots que je connaisse au monde : Dieu croit en vous. Qu'est-ce que cela veut dire ? Qui va m'expliquer ca ? Comment est-ce que Dieu peut croire en nous, même si nous ne croyons pas en lui ?

Qu'est-ce que ça veut dire : croire en quelqu'un ? ... Avoir confiance en lui, exactement... Avoir confiance en lui. Et avoir confiance en quelqu'un, c'est ? ... Etre sûr... que, si on lui confie un trésor, il ne le volera pas. Etre sûr que, si on lui confie un secret, il ne le trahira pas. Etre sûr que, si on lui confie sa vie, il ne nous tuera pas.

Il y avait un homme qui allait mourir. Il était pieux, il voulait donner sa fortune à l'Eglise. Et le prêtre était très, très, très occupé. Il l'avait vu bien souvent. Le malade était prêt à mourir et le prêtre qui ne pouvait pas s'absenter d'une cérémonie qui avait lieu au même moment, envoie un jeune homme... un jeune homme en qui il a toute confiance. Et le mourant remet toute sa fortune aux mains du jeune homme. Il n'y a personne comme témoin. On ne sait pas la somme qu'il remet et le jeune homme, chemin faisant, se dit : Si j'en prenais la moitié pour moi ? Personne ne le saurait. Ça me permettrait de m'établir, de fonder une maison de commerce. Et il a donné la moitié de la somme. Personne ne l'a su. On ne l'a su que plus tard lorsque lui-même en a fait l'aveu. Il a volé, la moitié, la moitié de la somme. Est-ce que le mourant pouvait se défendre ? Le mourant était mort d'ailleurs, il ne pouvait pas se défendre et puis, on lui prenait de l'argent, ce n'était pas, finalement, un malheur irréparable...

Mais voilà qui est plus grave: Voilà une jeune femme, une jeune femme qui va se marier. Elle va se marier, si elle va se marier, c'est qu'elle a confiance en son fiancé, non ? Si elle n'avait pas confiance en son fiancé, est-ce que elle l'épouserait ? ... Quand une jeune fille se présente à l'autel avec son fiancé, et qu'elle va dire oui pour toute sa vie, c'est qu'elle a confiance dans son fiancé ! Oui ? Oui ou non ?... Et voilà une jeune fille qui a confiance en son fiancé, elle se présente devant l'autel, elle dit oui de tout son cœur et pour toute sa vie... Elle découvre que son mari, celui qui est devenu son mari est un ivrogne. C'est un ivrogne qui la bat, sans pitié. Et c'est grave, cette fois : elle s'est confiée en lui, elle ne lui a pas seulement donné de l'argent, elle lui a donné sa vie. C'est toute sa vie qu'elle a remise entre ses mains, c'est tout son bonheur. Et voilà qu'elle s'aperçoit que son mari, au lieu de comprendre le don qu'elle a fait d'elle-même, son mari est une brute, son mari n'a aucune pitié, il n'a aucun respect, il la fait souffrir, il piétine son bonheur. Qu'est-ce qu'elle peut faire ?

Et Jésus lui-même, Jésus lui-même avait des amis. Qui étaient ses amis ? Qui étaient, qui étaient les amis de Jésus ?...Qui étaient ses amis ? Les Apôtres... Les Apôtres, c'est très bien ! Les Apôtres. Et parmi les Apôtres, il y en avait un qu'il avait choisi comme les autres et qui s'appelait Judas. Qu'est ce qu'a fait Judas ? ... Il a trahi Jésus, il a vendu Jésus... Et qu'est-ce que Jésus pouvait faire ? Qu'est-ce que Jésus a fait ? ... Qu'est-ce que Jésus, qu'est-ce que Jésus a fait ? Quand Judas est arrivé dans le jardin, à la tête des soldats qui venaient arrêter Jésus, qu'est-ce que, qu'est-ce que Jésus a fait ? Il s'est défendu ? ... Quand Judas, Judas lui a donné un baiser, il a dit simplement : Tu me trahis, tu trahis ton ami par un baiser ? C'est tout. Et il s'est livré à la mort. Pour qui est-il mort ? ... Pour qui ? Est-ce qu'il est mort, il est mort pour Judas ? ... Oui, mais est-ce qu'il est mort pour Judas, aussi ? Mais sûrement ! ...Surement. Il est mort pour Judas et il est mort par Judas... par Judas !

Vous allez à l'école ? Qu'est-ce que vous faites à l'école ? ... Vous travaillez toujours ? ... Vous êtes très appliqués à l'école, vous êtes surs ? Personne n'est paresseux parmi vous ? ... Personne ? Vous êtes tous des bourreaux de travail ? ... Vous veillez jusqu'à minuit tous les soirs, Pour faire vos devoirs ? ...Oui ?

Pourquoi faut-il travailler ? Oui, à l'école, pourquoi est-ce qu'on travaille à l'école ? Pour apprendre ! ... Et si vous n'apprenez pas, est-ce que vos livres vous tombent sur la tête ? Est-ce qu'ils se vengent, la nuit, quand vous dormez ? Vos livres, ils vous tombent sur la tête pour se venger ? Qu'est-ce qu'ils peuvent faire, vos livres, si vous ne les lisez pas ? Qu'est-ce qu'ils peuvent faire ?

Qu'est-ce que peut faire la vérité ? Car dans vos livres, il y la vérité. Non ? ... Vous lisez, vous apprenez pour faire entrer dans votre esprit la vérité. Qu'est-ce que peut la vérité, la vérité si vous n'apprenez pas ? Qu'est-ce qu'elle peut faire ? Est-ce qu'elle peut se défendre contre vous, la vérité ? Et la musique, qu'est-ce qu'elle peut faire ? Si vous n'écoutez pas la musique, qu'est-ce qu'elle peut faire ? Elle peut vous donner des coup de poing ? ... Non. Elle ne peut rien faire !

Et l'amour, qu'est-ce qu'il peut faire ? L'amour de vos parents, si vous êtes moches, qu'est-ce que peut l'amour de vos parents... si vous n'êtes pas généreux... ? Qu'est-ce que peut l'amour de vos parents ? Est-ce que vos parents peuvent, à coups de... marteau, vous faire entrer la générosité dans le cœur ? Non !

Et qu'est-ce que peut Dieu ? Dieu qui est la vérité, Dieu qui est l'amour, Dieu qui est la musique, Dieu qui a répandu tout ce qu'il peut, si nous ne l'aimons pas, qu'est-ce qu'il peut faire ? Qu'est-ce qu'il fait ? Il ne peut rien faire contre nous, bien sûr, parce qu'il nous aime... Mais qu'est-ce qu'il fait ?

Vous vous rappelez ce, cet officier, cet officier qui était blessé, blessé à mort, blessé à mort mais qui vivait... qui vivait uniquement parce que il voulait absolument revoir sa femme qu'il aimait de tout son coeur. Et c'est ce désir de revoir sa femme, de la retrouver, qui le tenait en vie, malgré les blessures dont il aurait dû mourir. Et lorsqu'il arrive chez lui, il s'aperçoit que sa femme l'a trahi, qu'elle aime un autre homme. Et alors, il meurt. Il meurt. C'est tout ce qu'il peut faire.

Et qu'est-ce que fait Dieu lorsque nous ne l'aimons pas ? Le soir, vous voyez, au sommet de votre clocher, du Valentin vous voyez cette admirable croix, éclairée, la croix du Valentin que l'on voit de partout. Qu'est-ce que veut dire, cette croix ? ... Qu'est-ce qu'elle veut dire ? Qu'est ce qu'elle veut dire ? Non seulement, Il est mort, il est mort d'amour pour nous, voilà ce que fait Dieu. Exactement, comme cet officier malade et mourant...Quand nous ne l'aimons pas, qu'est-ce que Dieu fait ? ... Il meurt ! Il meurt, il meurt en nous... Et quand il y a du brouillard, le plus beau soleil du monde est étouffé par le brouillard, on ne voit plus la lumière... Le soleil est là, bien sûr. Mais le brouillard nous empêche de le voir. Comprenez-vous ? Dieu est toujours en nous, comme le soleil mais quand notre égoïsme fait du brouillard, c'est comme si Dieu n'était pas là ! Comprenez-vous ?

Donc Dieu ne cesse pas de mourir en nous quand nous refusons de l'aimer. Tout à l'heure, vous avez lu, vous avez lu dans notre missel ces paroles qui ouvrent la messe d'aujourd'hui : Seigneur ( Eph.5, 14 ) lève-toi... Seigneur, ne reste pas endormi. Seigneur, aie pitié de nous ! C'est très bien, est-ce que Dieu est endormi ou c'est nous qui sommes endormis ? C'est nous qui sommes endormis ou c'est Dieu ? Est-ce que Dieu qui est absent ou c'est nous ? C'est toujours nous ! Car au fond, ce n'est pas Dieu qui doit se réveiller, c'est nous ! Dieu ne peut jamais, ne peut jamais nous oublier ? ... Impossible. Est-ce que Dieu peut jamais nous abandonner ? Impossible ! Dieu est mort pour Judas - Jésus est mort pour Judas comme il est mort pour tous les hommes - et il est prêt à le faire éternellement, parce que Dieu est Amour. Dieu n'est qu'un cœur et il ne peut qu'aimer.

Alors, quand nous demandons à Dieu de nous protéger, qu'est-ce que Dieu pourrait nous répondre ? Qu'est-ce qu'il pourrait nous répondre ? : Ce n'est pas à moi de te protéger, parce que tu ne risques rien. De mon côté, tu ne risques rien. Je ne pourrais jamais te faire du mal, je ne veux jamais que ton bonheur. C'est plutôt à toi de me protéger. Comment est-ce que nous pourrons protéger Dieu ? ... Est-ce vrai qu'il faut protéger Dieu ?

Ecoutez : vous trouvez que c'est joli d'être un mendiant ? Vous voudriez être un mendiant ? ... Un mendiant qui se tient tout le temps, à tendre la main... qui n'a rien, qui doit chaque jour recommencer sa quête ? ...Vous voudriez être des mendiants ? Non ! Croyez-vous que le Bon Dieu a fait de nous des mendiants ? Vous croyez que ça lui fait plaisir que nous soyons toujours devant lui comme des mendiants accroupis qui tendent la main et qui disent : Seigneur, donnez-moi donc une miette de votre table ! Vous croyez que ça lui fait plaisir ? ... Non, Dieu n'aime pas que nous soyons des mendiants... parce que il veut que nous soyons des amis, ses amis !... Car Dieu se confie à nous et il veut... Qu'est-ce qu'il nous confie, Dieu ? Qu'est-ce qu'il nous confie, qu'est ce qu'il nous confie Dieu ?

Lui-même, lui-même, lui-même, le Soleil qu'il est ! Le Soleil qu'il est, il est en vous ! Pourquoi est-ce que on ne voit pas le Soleil dans l'église ? ... Pourquoi est-ce que vous n'êtes pas tous illuminés et transparents, et transparents ? Pourquoi est-ce que nous ne sommes pas transparents ? Pourquoi est-ce qu'on ne voit pas en nous ce Soleil qui est Dieu ? ... Pourquoi ? ...

Parce que nous sommes moches, nous sommes moches, nous ne sommes pas généreux, nous sommes distraits. Nous nous en fichons ! Nous ne faisons pas attention à lui ! Nous ne protégeons pas Dieu ! Nous faisons comme s'il n'était pas là ! Il faut réveiller pour que nous comprenions enfin le trésor que nous portons en nous.

Oui, c'est cela qui serait intéressant : si les chrétiens, au lieu de penser qu'ils sont des mendiants devant Dieu, au lieu de s'imaginer que le Bon Dieu désire les voir toujours à plat ventre devant lui, s'ils comprenaient que Dieu est leur ami, que Dieu se confie à eux et qu'il remet sa vie entre leurs mains, et c'est la vie de Dieu qui est entre vos mains !

Quand notre Seigneur parle à la Samaritaine qui lui demande : Où est Dieu ? Où il faut l'adorer ? Si c'est sur cette montagne ou sur cette colline ? Il lui répond : Mais non, Dieu est en toi. Il est en toi comme une source qui jaillit en vie éternelle. Mais vous ne com­prenez pas. Mais vous n'écoutez pas. Au fond, ça vous est bien égal. Ca vous est égal ? Non ? ... C'est extraordinaire, au fond... Nous sommes, nous sommes complètement fermés, fermés, nous sommes des idolâtres ! Nous avons fait de Dieu une espèce de bonhomme, de croquemitaine dont nous avons peur et nous lui demandons de nous protéger. Alors que c'est à nous de le protéger... parce que Dieu ne risque rien de notre côté, du moins nous ne risquons rien du côté de Dieu, c'est lui qui risque tout de nous ! ... Car nous, nous pouvons, nous pouvons étouffer sa voix, nous pouvons voiler sa lumière, nous pouvons refuser son Amour...

Eh bien ! Aujourd'hui, il y en a peut-être une parmi vous, il y en a peut-être un parmi vous - et je voudrais bien que ce soit moi pour commen­cer - qui dirait oui, qui dirait oui au fond de son cœur, qui rassurerait tout de même le Seigneur : Il y a si longtemps qu'il m'attend, il y a si longtemps qu'il est au fond de mon coeur et je n'ai pas encore répondu.

Eh bien ! Voulez-vous y penser ? L'une ou l'autre... l'un ou l'autre ?... S'il y en avait seulement un seul parmi nous qui donnât aujourd'hui cette réponse à Dieu, ce serait déjà formidable.

Alors, nous allons demander qu'au moins l'un de nous fasse cette découverte , que l'un de nous comprenne que Dieu l'attend, au fond de son coeur et qu'il dise : Oui, oui Seigneur... enfin, je viens. Oui, Seigneur, je suis prêt. Oui, Seigneur, non seulement je crois en vous, mais je sais que vous croyez en moi, alors je ne veux plus, non je ne veux plus, je ne veux plus Seigneur, je ne veux plus vous faire attendre.

A Lausanne, entre 1955 et 1962.

 

Par un clic sur la flèche ci-dessous: la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

On entend constamment parler de l'opposition entre croyants et incroyants. Aucune opposition ne me semble plus artificielle, comme le conflit Est -Ouest qui coïncide plus ou moins avec cette opposition.

Enfin, qui sont les croyants et qui sont les incroyants? Sommes-nous vraiment des croyants? et qu'est-ce que cela veut dire ? En qui croyons-nous et à quoi croyons-nous ?

Un évêque de l'antiquité, Saint Théophile d'Antioche nous rappelle ici l'importance capitale de considérer l'homme avant de parler de Dieu. C'est ce vieil auteur qui vivait à la fin du deuxième siècle, c'est cet évêque syrien qui nous dit ce mot capital : " Si tu me demandes, si tu me dis " : montre-moi ton Dieu ! je te dirai montre-moi d'abord quel homme tu es ! montre-moi si les yeux de ton âme voient clair, si les oreilles de ton cœur savent entendre, et je te montrerai mon Dieu ! " Impossible donc de parler de Dieu, sans savoir à quel homme on a à faire. La femme pauvre qui me disait : " Comment voulez-vous que je prie et que je médite devant mes marmites vides avec cinq enfants à nourrir ? " Qu'est-ce qu'elle réclamait ? La possibilité justement d'un espace intérieur, car l'homme commence à manifester son essence, sa nature parti­culière, son privilège d'être raisonnable, dans le survol du temps. L'homme peut voir au-delà du moment présent, et, vous savez que si vous êtes certains de ne pouvoir manger demain, votre repas d'aujourd'hui, déjà, vous reste à la gorge.

L'homme a besoin d'une sécurité à long terme parce que justement, il peut vivre au-delà du moment présent, et que l'insécurité certaine de demain tue toute espèce de repos et de bonheur aujourd'hui.

La femme pauvre, devant ses marmites vides sait très bien que il faut, pour pouvoir penser, prier, méditer, avoir l'esprit libre ; il faut pouvoir disposer d'un espace intérieur et cet espace intérieur est conditionné au-dehors par un espace de sécurité.

Mais pourquoi veut-elle absolument disposer d'un espace intérieur ? C'est que justement elle est consciente que être un être humain, c'est d'être capable de créer, au-dedans de soi un bien si précieux qu'il dépasse tous les biens ! un bien auquel doivent se subordonner toutes les richesses, tous les moyens de production, toutes les lois du travail, toutes les organisations politiques. Et quel est ce bien ? Quelle est cette création intérieure qui fait de l'homme une source, une origine et un Créateur ? Voilà toute la question ! Croyons-nous vraiment qu'il y ait en nous cette possibilité d'un monde intérieur, d'un univers plus précieux qu'un univers visible ? croyons-nous que chacun de ces petits hommes, qui s'agitent à la surface de notre planète, est indispensable ? qu'il apporte avec lui une révélation qu'il est seul capable de commu­niquer ?

Qui croira cela ? Qui, parmi les hommes politiques, qui parmi les chefs d'état, qui parmi les diplomates qui prennent part aux conférences internationales ? Qui parmi les chefs de guerre qui ne cessent de répandre le sang, qui croit qu'il y a dans l'homme, vraiment, un Trésor infini ?

Et alors, que l'on bâtisse des plans quinquennaux, ou que l'on construise des églises, si c'est un Dieu qui vient du dehors, voyons ces deux hypothèses : les plans quinquennaux dont Staline a été l'inventeur ! Nous allons nous proposer de construire des barrages, de creuser des mines, d'explorer le sol, d'entreprendre des forages pour voir si nous ne possédons pas des puits de pétrole, nous allons nous donner cinq ans, nous allons mobiliser toutes les énergies des hommes, nous allons les forcer, les contraindre au travail, nous allons punir de mort les saboteurs, et après ? Et après ? Et après, quand nous aurons construit des barrages, quand nous aurons foré des puits, quand nous aurons découvert de nouveaux gisements de métaux indispensables, est-ce que l'homme sera plus homme ? Et tous ceux dont on aura sacrifier la vie durant cette période, que sera sera devenu, que seront devenues leurs possibilités créatrices ?

Le communisme qui rêve du règne de l'homme, ce règne si séduisant, auquel d'ailleurs nous croyons, que nous voulons, le communisme lorsque il nous propose cette formidable organisation extérieure, qui est indispensable je le sais bien, mais si tout se limite à cela, qu'est-ce que nous aurons gagné ? Qu'est-ce que nous aurons gagné si nous atteignons la lune et les planètes ? Si nous organisons économiquement le système solaire ? Si nous gardons notre esprit de clocher, si nous sommes encore esclaves de nos préjugés ! Si nous nous mouvons à l'intérieur de nos ressentiments, de nos haines et de nos compétitions !! Il ne suffit pas de construire un monde extérieur gigantesque où s'atteste la puissance technique de l'homme, car le vrai problème c'est : " Qu'est-ce que vous avez fait de ce monde intérieur dont la femme pauvre réclamait le respect et la défense ? "

C'est cela croire en l'homme, c'est justement croire qu'il y a au dedans de chacun de nous une initiative possible, une source qui veut jaillir, un univers qui est le bien commun de tous les hommes. Car quand un homme comme Saint François d'Assise traverse l'histoire et y imprime la trace de sa lumière, il demeure à jamais un ferment de libération, et tous les hommes pourront trouver, jusqu'à la fin des siècles, dans la lumière de sa vie de quoi remonter la pente de leur biologie, de quoi devenir à leur tour une source, une origine, un espace et un commencement.

Mais si d'autre part on apporte une église qui vient du dehors, comme ce jeune patron qui voulait construire une chapelle dans son usine ; mais qui ne s'était jamais posé la question : " Est-ce que le salaire de mes ouvriers suffit à les faire vivre ? " Il voulait implanter au milieu d'eux, il voulait leur imposer la croix de Jésus Christ et il ne s'était pas inquiété de savoir si leur croix à eux n'était pas intolérable ! Il voulait, avec les bénéfices du travail, importer un message soi-disant évangélique, et il ne comprenait pas que l'évangile commence par le respect de l'homme !

Un Dieu qui vient du dehors, un Dieu qui est imposé, est nécessairement une idole. Et je sais que l'on peut dire : " Mais enfin, tous les prophètes, ils nous ont rapporté les révélations qu'ils avaient reçues, tous les prophètes qui ont proclamé les commandements et les ordonnances de Dieu, et qui nous ont demandé de nous y soumettre, ne venaient-ils pas du dehors par rapport à l'humanité qu'ils prétendaient assujettir à Dieu ? " Oui, sans doute, mais cela c'était l'Ancien Testament, c'était encore un Dieu mal connu ; comme l'homme était encore un inconnu !

Jésus nous a fait entrer dans un autre régime, parce que Jésus justement, nous révèle le vrai Dieu, le Dieu bon, le Dieu Amour, le Dieu qui ne s'impose jamais, le Dieu qui vient toujours du dedans, et qui est à genoux au lavement des pieds, devant l'humanité !

Comment comprendre le lavement des pieds, en effet, si on ne voit pas dans l'homme une puissance d'initiative, une liberté tellement sacrée, tellement inviolable, que Dieu même est à genoux devant elle.

Certaines mères connaissent ce drame, ce drame de l'enfant qui se ferme, qui dit " non, non je ne veux pas, je ne veux pas qu'on pénètre dans mon for intérieur ; je ne veux pas qu'on s'occupe de moi, je ne veux pas qu'on contrôle ma conduite, je ne veux pas que l'on sache ce que je pense et ce que je veux ". Et nous savons bien que la torture d'une mère, qui est ainsi jetée à la porte de l'âme de son enfant, que cette torture est impuissante à forcer le barrage. Elle ne peut rien, parce que si une conscience dit " non ", si elle se refuse, rien au monde, pas même Dieu, ne peut la contraindre. Il s'agit de l'ouvrir, de la conquérir, de l'apprivoiser, de la saisir du dedans, pour que justement elle se donne avec toute sa spontanéité et toute la joie de son amour.

Aussi bien l'Eglise de J.C., la véritable Eglise, l'Eglise vécue dans la foi et dans l'amour, ne vient pas du dehors, car l'Eglise est un sacrement, elle est toute entière un sacrement, elle toute entière une réalité mystique qu'il est absolument impossible de comprendre et de vivre, sinon dans une vie intérieure, sinon dans la lumière de la foi et de l'amour, et dans un enracinement authentique en l'intimité de Jésus Christ.

Rien ne serait plus erroné justement que de voir dans l'Eglise une puissance qui s'impose, qui peut s'imposer, qui prétend s'imposer, l'Eglise ne peut être qu'à genoux, comme Jésus au lavement des pieds. Et nous ne pouvons la recevoir, nous ne pouvons la reconnaître que en étant nous-mêmes ouverts à l'intimité du Seigneur, tout pénétrés de sa lumière et tout engagés dans ce mariage d'amour que Dieu veut contracter avec nous.

C'est pourquoi les uns et les autres, finalement sont des incroyants ! Aussi bien ceux qui nient Dieu - un faux-dieu - que ceux hélas qui veulent imposer du dehors un Dieu qui n'est pas davantage le vrai Dieu.

Il est absolument nécessaire de dissiper cette équivoque ; il faut avant toute chose, proclamer notre foi dans l'homme. Celui qui ne croit pas en l'homme, il ne pourra jamais croire en un Dieu authentique et véritable, parce que il ignorera dans l'homme ce mystère d'une liberté inviolable ; il ne comprendra pas qu'un homme n'est lui-même que lorsqu'il est une autonomie une source, une origine ; que lorsque il est le créateur d'un nouvel univers qui est un don merveilleux fait à tous les hommes, comme il est une offrande irremplaçable faite à Dieu.

Et telle est la question : " Croyons-nous en l'homme ? " c'est à cela que Jésus veut nous amener, qu'il ne cesse de nous donner comme critère comme pierre de touche de notre foi : notre amour de l'homme. Aimez-vous l'Homme ? Alors, oui, si vous aimez l'Homme, si vous aimez votre prochain, vous pouvez dire que vous aimez Dieu. C'est Jésus qui s'iden­tifie avec l'homme, au point de lui dire : " J'ai faim, j'ai soif, je suis prisonnier, je suis malade, je suis dénié dans tous ceux qui souffrent : c'est moi ".

C'est pourquoi la véritable prière du chrétien, l'oraison spontanée du disciple de l'évangile, c'est une oraison sur la vie, c'est une oraison sur l'homme. Comment voulez-vous vivre à la hauteur de l'évangile, c'est-à-dire à la hauteur du Cœur de Jésus Christ ? Comment voulez-vous accueillir un autre comme vous-même ? Ou plutôt comme Lui-même !! Comment l'accueillir comme Jésus, si le regard de votre foi ne dépasse pas les apparences, ne franchit pas les limites actuelles de cet homme qui peut être, sous certains aspects, si antipathique, si chargé de chair et de fautes mais qui n'en reste pas moins une capacité de Dieu, qui peut devenir un autre qui peut, comme le bon larron, en un instant, devenir un saint, qui peut, comme la pécheresse, en un instant être archi-vierge, qui peut, comme le publicain, dépasser en un instant, tous les pharisiens par l'ardeur de sa foi, et l'authenticité de son amour.

L'oraison sur l'homme - oui c'est cela - donner à l'homme toute sa taille, toute sa grandeur, faire crédit en lui à l'œuvre de la grâce, savoir que aucun ne peut être en dehors de Dieu, en dehors de Jésus Christ, en dehors de l'Eglise de J.C. ce qui est la même chose ! Aucun ne peut être en dehors de l'Amour qui n'est qu'amour.

Et la prière du chrétien, et le regard du chrétien ne peut être étranger à aucun. Il s'agit donc constamment, du matin au soir et du soir au matin, dans la mesure où nous veillons, il s'agit constamment d'entrer dans cette oraison sur la vie et sur l'homme. Alors la prière devient vraiment la respiration de toute l'existence ! Non pas une prière à laquelle on se force, une prière stéréotypée, mais cette prière toujours nouvelle que suscite chaque visage dans sa diversité, chaque visage quand on veut le découvrir par un visage humain, quand on veut l'accueillir avec respect, quand on veut communier, à travers lui, à la Présence du Seigneur.

Aucun thème ne me parait plus grave que celui-là : il y a un faux-débat, il y a une guerre monstrueusement absurde entre l'Est et l'Ouest, entre les " croyants " et les " incroyants ", parce que les uns et les autres se nourrissent de mots, parce que le règne de l'homme n'est accompli ni d'un côté, ni de l'autre ! Parce que le règne de Dieu est également méconnu des uns et des autres ; car le règne de Dieu coïncide avec le règne de l'homme. Le règne de Dieu c'est justement comme nous l'enseigne, comme nous le montre Jésus à genoux au lavement des pieds, le règne de Dieu c'est l'homme qui s'ouvre, l'homme qui consent, l'homme qui découvre au-dedans de lui cet espace merveilleux où il dialogue avec une Présence jusqu'ici inconnue et qui vient de le jeter au cœur de son intimité en lui révélant l'ampleur et la puissance de sa liberté.

Oui, c'est cela ! Jésus nous a révélé l'homme et c'est parce qu'il nous a révélé l'homme à un degré unique, c'est parce qu'il l'a placé si haut, c'est parce que il en a fait la conquête à un si grand prix, que nous sommes certains d'avoir en Jésus la révélation du vrai Dieu, du Dieu vivant, du Dieu esprit qui est la Vie de notre vie.

Il s'agit donc pour nous de nous convertir à cet évangile ; de nous convertir à cette religion de l'homme qui est la même chose que la religion de Dieu ! Il nous faut apprendre à discerner dans l'homme ces possibles infinis, à en revendiquer la primauté et la protection et à ordonner toute notre vie, dans nos rapports avec les autres, à susciter en eux, silencieusement et discrètement, à susciter en eux cet être nouveau, cet être universel, cet être irremplaçable qui fait de chaque homme une révélation unique du visage de Dieu.

Et c'est quand vraiment, nous pourrons dire du fond du cœur : " Je crois en l'homme ! " que nous pourrons dire en vérité " Je crois en Dieu ", puisqu'il est impossible d'atteindre Dieu sans faire la découverte de l'homme; car enfin, si tu me dis " montre-moi ton Dieu ", je te dirai d'abord " montre-moi quel homme tu es, montre-moi si les yeux de ton âme sont ouverts et voient clair, montre-moi si les oreilles de ton cœur savent entendre, et je te montrerai mon Dieu ".

A Lausanne, le 8 octobre 1959, en la Fête de N-D. du Rosaire.

 

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Vous vous rappelez sans doute ce poème admirable de saint Augustin au 10ème livre des Confessions, où le grand évêque rappelle sa conversion dans des termes inoubliables : " Trop tard, dit-il, trop tard je t'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t'ai aimée! Et pourtant tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors ; et sans beauté je me ruais vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas. Et tu étais toujours avec moi, mais c'est moi qui n'étais pas avec toi ".

"Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ". Cela veut dire, dans les termes les plus parfaits, que la vie chrétienne est une vie ici, maintenant ! Que l'au-delà dont on parle tant, c'est un au-dedans, un au-dedans ! Cet au-delà, c'est un au-delà de nous-même, un au-delà de nos limites, un au-delà de nos passions désordonnées, mais c'est un au-dedans, un immense espace de lumière qui s'ouvre au-dedans de nous, où notre liberté respire dans un dialogue de vie avec le Dieu vivant.

C'est pourquoi on peut définir le Christianisme comme un réalisme mystique. Le Christianisme ne nous demande pas de quitter la terre pour regarder un ciel imaginaire, mais de devenir nous-même ce Ciel, de devenir ce Royaume de Dieu, de transfigure notre, de transfigurer notre vie en laissant transparaître en nous toute la lumière et toute la joie de Dieu.

On voit parfois dans les images de canonisation, on voit des saints ou des saintes avec des yeux révulsés, tournés vers le ciel des nuages ! Et on a tellement l'impression que c'est artificiel, que ce n'est pas cela l'Evangile ! L'Evangile du charpentier de Nazareth, c'est un Evangile qui est enraciné dans le sol ! C'est un Evangile qui mord sur la vie, qui nous demande de la vivre intégralement et en creusant si profondément dans la richesse du monde, que nous en fassions jaillir toutes les sources de joie et de beauté.

Car le détachement chrétien c'est, en réalité, un attachement infini à toutes les réalités infinies, c'est à dire qui ne colle pas égoïstement aux choses, mais qui les voit dans une lumière d'amour qui en fait une immense offrande et qui réalise ainsi la plénitude de la liberté, puisque il n'y a d'autre liberté que celle par laquelle notre vie tout entière devient un don.

Il ne s'agit pas donc de quitter le sol. Il ne s'agit pas de nous détourner de la vie, mais d'y entrer ! Aussi bien, le grand danger pour nous, ce n'est pas ce qui pourra se passer après notre mort ! Le grand danger, c'est ce qui se passe avant la mort, avant la mort !... Car c'est avant la mort que nous risquons d'être morts, si nous refusons justement de faire de notre vie une création continuelle de grâce et de beauté.

Et cette expression même qui désigne en nous la vie divine : " l'état de grâce ", cette expression veut dire que la Beauté de Dieu nous est communiquée, que notre vie doit être gracieuse, qu'elle doit porter partout le rayonnement de cette beauté divine.

Et justement, ce mois du Rosaire, ce mois des roses, ce mois de la Rose mystique, ce mois où nous entrons dans le jardin de Notre-Dame, ce mois souligne ce réalisme merveilleux de l'Evangile, et il n'y a peut-être pas dans toute l'année liturgique de poème plus émouvant que cette Messe du Rosaire que nous célébrions hier, et qui donne le ton de tout ce mois consacré à la Reine des Roses.

"Fleurs, fleurissez et donnez votre parfum ! Fleurs, comme le lys fleurissez, et donnez votre parfum, offrez la grâce de votre feuillage et la louange du cantique, et dans ses œuvres, bénissez le Seigneur " (Si 39, 14).

Il s'agit donc de faire fleurir toutes les fleurs, de rendre la terre toujours plus digne de Dieu et toujours plus digne de nous ; de multiplier partout l'éclosion de la Beauté, afin que la vie s'éternise ; car l'éternité c'est justement le don, quand il gravite autour d'un centre intérieur à nous-même. Il faut que le temps s'enroule en éternité, et qu'au moment de notre mort, nous ayons vaincu la mort, et que nous soyons devenus d'immortels vivants.

Il ne s'agit donc pas d'apprendre à mourir, mais d'apprendre à vaincre la mort, et de devenir une source jaillissante de vie éternelle au cœur de chacune de nos journées.

Il y a un trait de l'histoire des saints qui me touche particulièrement : c'est dans l'arène, dans l'amphithéâtre de Carthage, ce geste de sainte Perpétue !

Ste Perpétue est une jeune femme qui vient de mettre au monde un petit enfant. Elle est pleine de vie, elle est pleine de tendresse, elle est attachée par toutes les fibres de son être à ce petit enfant qui vient de naître de son amour ! Et pourtant, elle va être livrée au martyre. Elle est renversée par un taureau furieux, elle se relève, et elle ajuste sa chevelure pour ne pas entrer dans le Ciel comme une pleureuse ! Ce souci d'élégance jusque dans la mort, quelle merveille !

Et les Carmélites de Compiègne qui montent à l'échafaud en chantant le " Laudate Dominum ". Jusqu'au bout elles célèbrent leur Office. Jusqu'au bout elles chantent la grâce et la beauté et la Joie de Dieu ; et le chant ne s'éteint qu'au moment où tombe la dernière tête.

Etre chrétien, c'est cela ! Etre chrétien, ce n'est pas promener dans le monde une figure morose, ce n'est pas répandre autour de soi ses mauvaises humeurs, ce n'est pas dissoudre la joie des autres, ce n'est pas éteindre leur espérance, ce n'est pas colporter des nouvelles catastrophiques ! Etre chrétien, c'est faire fleurir toutes les fleurs dans la certitude que l'amour aura le dernier mot.

Et c'est par là que nous affirmerons le règne de la grâce en étant gracieux nous-même, en cultivant une patience inaltérable, en essayant d'écouter les autres autant qu'ils ont besoin de l'être, pour qu'ils se sentent compris, estimés, aimés, pour qu'ils découvrent le prix de la vie et le trésor caché au fond de leur cœur qui est le Dieu vivant.

Je n'oublierai jamais cette femme atteinte d'un cancer et qui le savait ; qui attendait sa mort dans un esprit de vie. Et, bien que le terme fût prochain, jamais elle ne recevait que en blouse de soie, bien qu'elle fut de condition modeste. Elle ne voulait jamais imposer aux autres le spectacle d'une déchéance possible ! Elle voulait rester jusqu'au bout gracieuse, elle voulait jusqu'au bout rendre hommage à la Beauté de Dieu.

C'est dans cet esprit qu'il nous faut entrer dans le Mystère des roses, qui est le Saint Rosaire ; c'est dans cet esprit qu'il faut entrer dans le Jardin de la Rose mystique qui est Notre-Dame, et nous ferons plus par cette gentillesse de tous les jours, par cette amabilité quotidienne, par ce souci de rendre la vie plus belle, que par un martyre sanglant qui nous sera peut-être épargné. Car c'est par-là que la Présence de Dieu s'atteste de la manière la plus irrécusable, quand aussi partout où nous passons, la vie se met à fleurir, l'espérance à s'affirmer, et la joie à rayonner.

Dieu, s'il est vraiment la vie de notre vie, s'il est le grand secret d'Amour que nous portons au centre de notre intimité, s'il est la respiration de notre liberté, si vraiment il nous couronne de sa grâce, il faut que ça se voie, il faut que notre jeunesse soit devant vous, que notre jeunesse soit devant nous, il faut que nous triomphions de la mort, il faut que nous soyons pour tous l'accueil fraternel et d'une amitié sans frontières.

Oui, c'est cela le réalisme mystique de l'Evangile. Il s'agit vraiment de faire de la terre, le Ciel ; du temps, l'éternité ; et du monde visible, le sacrement diaphane du monde invisible.

Alors, vraiment, la vie atteint toutes ses dimensions, et on peut l'aimer passionnément, parce qu'en elle et à travers elle, on porte Dieu, et on communique sa joie, en chantant comme il convient quand on aime, puisque, comme le dit saint Augustin : "Cantare amantis est " ; "Celui qui aime chante ".