De juillet à septembre 2010

A Lausanne, le 4ème dimanche de Carême 1960 ( Galates 4.22-31; Jean 6.1-15)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler votre écoute, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Vers 460 avant Jésus-Christ, Eschyle faisait représenter le Prométhée enchaîné. Cette pièce qui a traversé l'histoire, qui est venue jusqu'à nous, célébrait ce dieu révolté, Prométhée, qui a apporté aux hommes le feu, (le feu du ciel !) qui leur a communiqué les arts, la médecine et tout ce qui constitue la civilisation.

En punition de tous ces bienfaits, le maître des dieux, Zeus, le fait river à un rocher par Héphaïstos-Vulcain tandis qu'un vautour lui dévore éternellement le foie. Et Prométhée enchaîné refuse de se soumettre au maître des dieux, refuse d'être le valet de Zeus-Jupiter, et il persiste à affirmer que ce qu'il a fait, il l'a bien fait, que les dieux ne peuvent pas être jaloux des hommes et que il a été jusqu'au bout de la grandeur et de la bonté en apportant aux hommes le feu, les arts et la médecine.

Ce mythe de Prométhée nous intéresse passionnément parce que Marx l'a repris et que dans son premier ouvrage, sa thèse de doctorat, il l'a donné pour patron, précisément, à la pensée moderne : Prométhée, Prométhée qui refuse de se soumettre, Prométhée qui est le libérateur des hommes, Prométhée qui nous a donné le feu, les arts et la médecine.

Et on sent bien, en choisissant ce patronat de Prométhée, que Marx est ici au cœur même de sa conviction la plus profonde. C'est là le centre de sa révolte. Il n'acceptera aucun maître, pour les hommes, que ce maître soit du ciel ou de la terre.

Et dans cette révolte prométhéenne de Marx, que reprendra Nietzsche et Sartre et Camus, et tous ceux qui aujourd'hui revendiquent les droits de l'homme contre les prétendus empiètements de Dieu, tous ceux-là invoquent le même mythe, tous ceux-là sont des fidèles de Prométhée, tous ceux-là honorent dans ce grand révolté de la mythologie, le patron de leurs entreprises. Et nous ne craindrons pas de dire que nous sommes d'accord avec eux, que pour nous aussi le mythe de Prométhée est un mythe passionnément aimé, parce que, en effet, il est impossible que l'homme accepte jamais d'être traité comme un objet.

S'il ne peut pas choisir sa condition, s'il ne peut pas choisir son destin, si les jeux sont faits, s'il est condamné simplement à dérouler un programme qui est déjà tout établi, et qui se réalisera quel que soit notre choix, alors la vie ne vaut pas la peine d'être vécue ! Si la vie est sérieuse, si la liberté a un sens, il faut que notre destin soit entre nos mains ; il faut que aucune puissance ni au Ciel, ni sur la terre, ne puisse jamais nous traiter comme des objets. Et ce qui paraît une révolte blasphématoire et démoniaque, c'est simplement la conscience que l'homme a d'être sujet.

Etre un objet cela veut dire être un instrument entre les mains d'un autre qui en fait ce qu'il veut, qui l'ordonne (aux fins qu'il a choisies). Et les animaux en sont là, dans ce sens que ils ne peuvent pas disposer d'eux-mêmes, ils n'ont pas de recul, ils sont tout entiers sous le plafond de leurs instincts, ils ne peuvent pas poser leur vie devant eux, l'examiner, la peser, l'apprécier, la juger, la choisir. Le privilège de l'homme : ce privilège magnifique et redoutable, c'est que l'homme justement peut mettre sa vie devant soi, et peut la peser dans les balances de son jugement ; il peut l'apprécier, il peut l'accepter ou la refuser, il peut la déformer ou l'accomplir, mais sa vie est entre ses mains.

Et quand l'homme est traité par un autre homme comme un objet, quand on veut le faire servir d'instrument, il se rebelle justement ; et cette rébellion, ce n'est pas autre chose que la conscience qu'il a de n'être pas un objet, de ne pouvoir jamais servir d'instrument passivement entre les mains d'un autre, enfin c'est la conscience qu'il prend de lui-même comme d'un sujet, comme d'un être qui doit être l'origine et la source de ses actes, et un créateur de son existence humaine en tant qu'humaine.

Nous sommes donc très facilement d'accord avec Marx sur ce point de départ, car la révolte est en nous la même, la même révolte passionnée, incoercible contre toutes les dictatures et toutes les tyrannies. Aucun despotisme ne peut trouver grâce devant une conscience qui s'est éveillée au sens de sa liberté. Mais là où justement où le marxisme nous paraît n'avoir pas tenu ses promesses de départ, c'est qu'ils n'a pas vu, ni Marx, ni Nietzsche, ni Camus, ni Sartre, malgré tout leur génie, toute leur sincérité qui est d'ailleurs incontestable, toute leur vertu que nous ne voudrions pas diminuer, ce qu'ils n'ont pas vu c'est que il y a une révolte plus profonde encore, plus essentielle, plus radicale qui est la révolte contre nous-même.

Il nous serait parfaitement inutile de nous délivrer des tyrannies extérieures si nous nous placions nous-même sous le joug d'une tyrannie intérieure.

Un philosophe du 1er siècle de notre ère, Épictète, Epictète esclave ! Esclave, c'est-à-dire vraiment possession d'un maître humain : Épaphrodite. Epictète esclave n'en était pas moins un maître de Sagesse parce qu'il s'était fait une âme d'homme libre. Et cette âme d'homme libre l'empêchait d'éprouver le joug de la servitude, et devait un jour en effet amener son maître à l'affranchir. Comme Gandhi savait bien que l'Inde atteindrait nécessairement à son indépendance, si tous les hindous travaillaient à se faire une âme d'homme libre.

Et voilà justement toute la question : il y a une seconde révolte, sans quoi le mythe de Prométhée ne signifie rien ! C'est celle qu'il faut constamment accomplir contre nous-même, puisque nous n'avons choisi ni de naître, ni de naître à notre époque, ni nos parents, ni notre hérédité, ni notre sexe, ni notre continent, ni la couleur de notre peau, ni notre type d'éducation, ni nos croyances et nos préjugés.

Quand nous avons commencé à parler, quand nous avons dit je et moi, qui était je et moi ? est-ce que ce je et moi de l'homme qui apprend à parler est-ce que c'est, c'est vraiment une source ? Un sujet ? Une origine ? un créateur ? Mais non, la plupart du temps c'est simplement le résultat du milieu, de l'hérédité, de la texture physique, des nerfs, des hormones, des glandes, c'est simplement la revendication de tous ces appétits, de tous ces déterminismes ; et ces pronoms personnels sont faussement personnels, parce qu'ils recouvrent, en réalité, un objet.

Et voilà justement ce que Marx n'a pas vu, et ce que nous-même voyons si mal ! C'est que nous ne naissons pas libres, nous avons une vocation de liberté, une vocation d'humanité, une vocation de grandeur, une vocation de créateurs. Il y a en nous un appel formidable, immense, incoercible, à la liberté ! Mais la liberté est une conquête à faire, la plus difficile de toutes !.. .

Et l'obstacle essentiel à notre liberté, c'est ce je et moi primitif que nous sommes tentés de prendre pour une personne. Et toute la vie, nous ne faisons pas autre chose finalement que de reprendre ce je et moi infantile ; car qu'est-ce que nous défendons quand nous défendons notre amour-propre, qu'est-ce que nous défendons ? Avec le bec et les ongles, nous défendons finalement notre servitude, notre esclavage, nous défendons tout ce qui pèse sur nous en vertu de notre hérédité, en vertu de nos préjugés continentaux, raciaux... confessionnels ; nous ne défendons pas un espace immense, nous ne défendons pas une dignité, nous ne défendons pas une grandeur, nous ne défendons pas un bien commun que tous les hommes auraient intérêt à défendre, nous défendons ce tout petit domaine qui ne nous appartient même pas, puisque ce je et moi infantile nous ne l'avons pas choisi ! Et c'est là justement l'immense drame dans lequel nous sommes constamment engagés, c'est que quand nous croyons nous dire nous-même, nous affirmer nous-même, presque toujours nous n'affirmons que ce résultat de tous les déterminismes, cette donnée de notre biologie infantile, enfin tout ce qui nous limite, tout ce qui nous empêche justement d'atteindre à la grandeur. Tout ce qui nous interdit d'être une valeur universelle, tout ce qui nous amène à affirmer des droits que nous n'avons pas et à faire de Dieu lui-même, que nous invoquons comme le patron de nos possessions, une idole.

Il y a donc une seconde révolte, sans laquelle la première n'a pas de sens, c'est cette révolte contre nous-même. Nous ne devons pas accepter ce je et moi que nous n'avons pas choisi ; et le véritable sujet, cet être qui est revêtu d'une dignité inviolable qu'il faut respecter jusque dans un petit enfant qui vient de naître. Davantage, jusque dans un embryon, dans le sein de sa mère, cette dignité elle est là-bas, dans ce je et moi qui n'existe pas encore, qui nous attend, que nous avons à constituer, et qui sera le résultat de ce que notre Seigneur appelle " la nouvelle naissance " (Jn. 3, 3-7).

Il faudra naître de nouveau, naître de la liberté, naître de la lumière, naître de l'amour, naître de l'esprit et de la vérité ; et c'est à ce moment-là, lorsque nous aurons quitté ce rivage de servitude, ce vieux moi infantile, c'est alors dans une rencontre unique, merveilleuse avec la liberté divine, c'est alors que nous commencerons à être des hommes, c'est alors que le règne de Dieu s'accomplira au-dedans de nous, et que Dieu prendra son véritable visage de respiration même de notre liberté.

Ceci est capital, parce que nous sommes tous victimes de cette illusion ; tous nous défendons ce qui est indéfendable, tous nous sommes accrochés à ce je et moi biologique ; tous nous combattons stupidement une entreprise prométhéenne qui contient un magnifique germe de grandeur, à condition qu'on aille jusqu'au bout de la révolte et qu'on ne subisse pas le despotisme de soi-même.

Et ce thème, il nous est suggéré précisément par l'épître d'aujourd'hui par cette immense clameur de l'apôtre saint Paul qui revendique notre liberté. Ah, quels insensés, dit-il à ces hommes qu'il aime, qu'il aime d'un amour si passionné, à ces hommes qu'il enfante dans la douleur, et qu'il veut justement conduire à la liberté du Christ, il leur rappelle que Jésus est venu tout exprès pour faire tomber les chaînes de notre servitude et qu'il nous a libérés pour que nous restions libres et non pas que nous retournions vers notre antique esclavage en perpétuant la lettre de la Loi.

C'est donc répondre à l'appel même de la liturgie de ce jour, que de méditer sur cette immense épopée de la liberté dont le mythe de Prométhée donnait à l'antiquité sa plus haute formule.

Il est bon de voir l'humanité essayer, à travers tous les siècles, de secouer ses chaînes, et n'y parvenir finalement que lorsqu'elle a compris que ses chaînes les plus lourdes sont les chaînes intérieures, et que la révolte doit commencer par le dedans.

Sans doute, cela ne nous dispense pas de la révolte extérieure ; cela ne nous dispense pas du combat pour l'indépendance partout où il y a encore un reste de servitude ; mais il faut d'abord commencer par nous-même. Puisque Gandhi nous l'a appris par l'exemple de toute sa vie héroïque : un être qui est foncièrement libre au-dedans, il est impossible de le maintenir éternellement dans l'esclavage.

Pour nous aujourd'hui, et dans la ligne de la liturgie même de ce dimanche, il convient donc de nous demander où nous en sommes ; ce que nous avons fait de cette vocation de liberté qui est inscrite au cœur de l'Évangile. Sommes-nous vraiment des hommes libres ou sommes-nous esclaves de nos préjugés, de nos possessions, de notre moi infantile ? Avons-nous le pressentiment que notre véritable je et moi est là-bas, tout là-bas, caché dans le cœur de Dieu, et que pour le joindre justement, pour arriver jusqu'à nous-même, il nous faut faire cet immense voyage qui va de nous-même à Dieu. Car c'est bien en lui que nous avons l'être, le mouvement et la vie (Ac. 17, 28), c'est bien en lui que notre liberté trouve son espace, parce que Dieu s'annonce comme la générosité infinie qui ne peut pas vouloir faire des esclaves, mais qui suscite notre générosité afin que comme lui nous soyons une source, une origine, un commencement, une valeur, un trésor, enfin un créateur.

Aussi bien lorsque l'homme essaie de se révolter totalement, lorsqu'il refuse tout ce qu'il a reçu de son milieu, de son hérédité, de son éducation, lorsqu'il veut vraiment se détacher de tout ce poids de déterminismes d'une biologie à la fois individuelle et collective, vers quoi ira-t-il ? Peut-il déboucher sur le néant ? Bien sûr, pour qu'il se libère, il faut qu'il rencontre un visage ; et c'est toujours comme cela que cela se passe : tout d'un coup, dans l'homme qui veut sa liberté avec toute la passion la plus sincère de son être qui cherche, il y a un moment où l'émerveillement s'empare de lui, l'émerveillement du savant, l'émerveillement de l'artiste, l'émerveillement de l'alpiniste, l'émerveillement du père ou de la mère penchés sur le berceau d'un nouveau-né, l'émerveillement de l'amour à son premier éveil ! Et c'est dans cet émerveillement, quand tout l'être est suspendu, saisi de respect est élan vers un Autre dont le nom est impossible à dire parce qu'il est au-dessus de tout nom, c'est à ce moment-là que jaillit la liberté comme un élan de tout l'être dans le don de soi qui répond à un don qui le sollicite, qui l'appelle et qui l'aimante.

En sorte que c'est toujours dans la liberté, dans ce jaillissement tout neuf d'une liberté qui se découvre et qui naît à elle-même, que le vrai Dieu apparaît et atteste sa Présence.

Nous voulons donc ce matin en lisant ces textes qui nous appellent à la joie, nous voulons en pensant à tout ce monde qui nous entoure, à ce monde dit moderne auquel nous appartenons et auquel nous sommes heureux d'appartenir, nous voulons essayer de l'assumer, ce monde, de le comprendre mieux, et de le mieux aimer.

Nous voulons tenter de comprendre cette immense entreprise de libération. Malgré ses erreurs, il y avait là quelque chose de valable, quelque chose qui mérite notre admiration et notre consentement, et il est temps maintenant de christianiser toute cette révolte en la plaçant sous le signe de la révolte intérieure et de la nouvelle naissance. Nous pouvons être de notre temps - et il faut l'être ! Pleinement, généreusement, passionnément, joyeusement, à condition que nous allions jusqu'au bout du mythe de Prométhée ; que nous portions la révolution à l'intérieur de nous-même, que nous refusions de nous identifier avec ce je et moi infantile ; que nous allions vers l'homme qui nous attend là-bas et qui est caché dans le Cœur de Dieu ; que nous n'acceptions jamais de souscrire à nos limites, car c'est le seul interdit dans l'Évangile de limiter quoi que ce soit : et l'homme, et le monde, et Dieu. Pourvu que nous allions jusqu'au bout avec une sincérité implacable, nous arriverons à cette liberté divine que saint Paul célèbre avec tant de ferveur dans l'épître aux Galates en disant : " C'est pour que nous restions libres, que le Christ nous a libérés ! (Gal0. 5, 1).

Oh ! cette soif de devenir des hommes libres ! Comme elle est évangélique et comme elle doit nous consumer tout entiers afin que nous atteignions à ce que saint Paul appelle la pleine stature du Christ, que nous soyons vraiment des hommes et que nous puissions, aujourd'hui, en ce dimanche du Laetare, nous réjouir. Nous réjouir pourquoi ? Eh bien ! Nous réjouir pour cette chose immense, merveilleuse, inépuisable qui nous rend l'Évangile si cher, si actuel, si passionnément d'aujourd'huil, comme il l'est de toujours. Nous réjouir parce que en Jésus nous assistons, et par Jésus nous pouvons atteindre, à la naissance de l'homme libre."

A Lausanne, en 1955. Edité dans "Ton visage ma lumière".

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Un mystique du 17ème siècle, Angelus Silesius, un silésien, comme son nom l'indique, admirablement bien situé dans la tradition de la mystique allemande, écrit ces mots, ce petit quatrain inépuisable :

" L'abîme de mon esprit
invoque toujours dans un cri
l'abîme de Dieu.
Dis, lequel des deux est le plus profond ?
"

Il compare donc la profondeur de l'abîme de l'homme à la profondeur de l'abîme de Dieu. Il se demande lequel des deux est le plus profond. Il y a dans cette expression audacieuse quelque chose d'admirable, parce que ce quatrain nous rend immédiatement sensible la grandeur de l'homme. C'est à travers la grandeur de l'homme que se révèle la grandeur de Dieu.

S'il n'y avait pas en nous un aspect d'immensité, s'il n'y avait pas en nous quelque chose d'infini, nous ne pourrions avoir aucune connaissance réelle de l'infinité de Dieu. Nous pourrions sans doute prononcer le mot infini, mais ce serait un mot vide. Si nous pouvons avoir le sentiment de la grandeur divine, du caractère inépuisable de la beauté divine, c'est parce qu'il y a en nous quelque chose d'infini qui s'enracine en Dieu. Il y a une sorte de frontière, de contact où nous touchons à Dieu, où Dieu nous touche. Et quand nous arrivons à ce point, quand nous joignons ce centre, c'est alors que nous sommes à la fois le plus près de Dieu et le plus près de nous-même. C'est alors que nous atteignons à notre pleine vérité, comme nous connaissons - autant qu'elle nous est connaissable - la pleine Vérité de Dieu.

Vous savez bien d'ailleurs, pour les êtres que vous aimez, qu'il en est ainsi. Une mère pourra regarder son enfant toute sa vie, si elle le regarde bien, jamais elle ne pourra connaître jusqu'au fond son secret, parce que le secret d'un être humain, comme il échappe à lui-même, il échappe à tous ceux qui l'aiment ; et, en même temps, il nourrit cet amour parce que il y a dans ce secret une découverte toujours nouvelle.

Et c'est cela qu'il importe de souligner, à la suite d'Angelus Silesius : c'est que la Révélation de Dieu, la Révélation authentique et vivante de Dieu se fait toujours, finalement, à travers la grandeur et la gloire de l'homme. Tous les miracles, tous les charismes, toutes les grâces, tous les systèmes, toutes les philosophies, toutes les théologies, se jugent finalement dans ce jour, dans ce jour abyssal, dans ce jour intérieur, dans ce jour qui luit à ce point de rencontre entre l'âme et Dieu.

C'est pourquoi l'Incarnation, qui est la seule possibilité pour Dieu de se manifester, l'Incarnation suppose toujours un accroissement, une promotion de l'homme. Les prophètes, les prophètes véritables, sont des hommes qui vivent à un niveau supérieur. Et le Prophète des prophètes : le Christ, notre Seigneur, c'est l'humanité la plus haute, la plus libre, la plus universelle qui se puisse concevoir. Et c'est à travers la splendeur de cette humanité que resplendit la lumière éternelle.

Il faut voir, justement, dans le Christianisme, cette grandeur de l'homme qu'il est impossible de jamais séparer de la grandeur de Dieu. Et c'est pourquoi, pourquoi rien ne blesse davantage que de vouloir glorifier Dieu au détriment de l'homme, comme si c'était en établissant le néant de l'homme que l'on fit ressortir la gloire de Dieu. Mais non ! C'est faux !

La gloire de Dieu est dans la grandeur de l'homme. Et quand Dieu apparaît, l'homme se transfigure. Et quand Dieu est vraiment présent, la vie atteint sa plénitude ; et c'est pourquoi tous ceux qui sont disciples du vrai Dieu portent en eux un appel à la grandeur. C'est la même chose, au fond, d'écouter au fond de soi-même l'appel du vrai Dieu, et de s'acheminer vers la grandeur.

Ne te contente pas, disait saint Jean de la Croix, ne te contente pas des miettes qui tombent de la table de ton Père, sors et glorifie-toi en ta gloire et tu atteindras au désir de ton cœur !

Bien sûr que, si nous sommes appelés à la grandeur, et si c'est dans cette grandeur même qu'éclatera en nous la lumière et la Présence de Dieu, nous ne pouvons pas immédiatement atteindre les sommets. La vie est une croissance, la vie est un mouvement et, par conséquent, on peut toujours progresser, davantage, on pourra s'avancer éternellement, on n'épuisera jamais la profondeur de l'abîme de Dieu ni la profondeur de l'abîme de l'homme.

Nous sommes donc dans ce régime de l'Incarnation, nous sommes dans un régime de croissance, dans un régime de progrès, dans un régime de continuelle découverte qui fait de la vie chrétienne profondément vécue un perpétuel émerveillement.

C'est Einstein qui l'a dit dans son propre domaine : " L'homme qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect, est comme s'il était mort ". Cette parole se vérifie d'une manière incomparable sur le plan de la foi dans la mesure, justement où nous nous laissons guider par cet appel à la grandeur, où nous arrivons jusqu'à nos racines divines, jusqu'à ce moment où nous touchons silencieusement à la Présence qui nous révèle à nous-même en se révélant elle-même.

Et tout cela se fait dans une discrétion parfaite, car le régime de l'Incarnation, c'est le régime du symbole, c'est le régime du sacrement, c'est le régime où la rencontre se fait sous le voile. Et c'est là une chose absolument admirable : nous sommes ensemble dans cette église ; nous participons à la même liturgie ; nous disons les mêmes mots ; nous chantons les mêmes chants ; nous entendons les mêmes paroles. Nous allons nous centrer tout à l'heure sur le mystère de la divine visitation : " Ceci est mon Corps, Ceci est mon Sang ". Et ainsi nous sommes véritablement ensemble, groupés unanimement dans une même attente, et pourtant chacun de nous réalisera cette attente à sa manière. Sous ces signes communs, sous ces paroles, sous ces paroles qui résonnent identiquement à nos oreilles, sous ces signes qui contiennent tous une prodigieuse allusion, chacun de nous reconnaîtra Dieu dans la mesure même où il est capable de le connaître, c'est à dire dans la mesure où il est capable de s'identifier avec lui. Et c'est là la merveille des merveilles : être ensemble et, en même temps, être seuls !

Nous ne pouvons pas vivre solitaires. Il nous faut absolument un vis à vis, il nous faut un visage, il nous faut quelqu'un à aimer. Nous ne pouvons pas donner notre tendresse à un mur, et en même temps il nous faut le secret, il nous faut être uniques, car nous sentons bien que nous sommes, nous sommes irremplaçables.

Si nous étions interchangeables, la vie n'aurait pas de sens. La vie n'a de sens, la vie n'est si grande, elle n'est si nécessaire que parce que chacun de nous est une voix unique, est un regard unique, est un visage unique, est une révélation de Dieu unique. Et l'équilibre admirable de ce double mouvement : ensemble et seuls, est assuré justement dans le régime de l'Incarnation, par cette communauté du signe qui est un voile qui recouvre le visage divin, mais que chacun de nous doit traverser à sa manière pour faire la rencontre unique.

Ensemble et seuls, communiant tous dans la même direction, dans le même secret, dans la même Présence. Mais nous nous unissons à elle, chacun à sa manière, chacun à son niveau, chacun à son niveau, chacun avec son regard et avec son cœur, de manière que Dieu soit à la fois notre Père à tous, notre Père commun et, en même temps, mon Père à moi ; notre amour à tous et, en même temps, mon amour unique ; notre découverte ensemble et, en même temps, ma découverte unique, aujourd'hui et tous les jours de la vie.

Nous voulons donc ce soir dilater notre âme devant cet appel. Nous voulons comprendre que le Christ nous ouvre un horizon infini, qu'il est impossible de s'approcher de Dieu sans atteindre à la véritable grandeur humaine, et qu'il est impossible d'être ensemble sans entrer en même temps dans un secret le plus personnel et le plus incommunicable.

Et nous voulons plonger, justement, dans le silence abyssal de notre être, plonger dans ce silence à mesure que nous nous avancerons au cœur de la divine liturgie, pour atteindre à ce point central où notre être s'enracine en Dieu, et où notre grandeur peut seule recevoir l'empreinte de la grandeur divine. Alors, nous comprendrons tout ce qu'il y a de sagesse dans ce merveilleux quatrain qui nous appelle au large, qui nous demande de ne pas nous limiter pour ne jamais limiter Dieu :

"L'abîme de mon esprit
invoque sans cesse, dans un cri, l'abîme de Dieu.
De l'un et de l'autre,
dis, quel est le plus profond ?
"

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne, en 1960.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

" De la musique avant toute chose " dit Verlaine dans son Art Poétique, et, pour lui, la musique, c'est essentiellement la nuance :

Car nous voulons la nuance encor
Pas la couleur, rien que la nuance !
Oh ! Seule la nuance fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Nous savons bien, en effet, que l'habileté d'un technicien ne suffit pas. Il ne suffit pas qu'il frappe juste, les notes justes, il faut encore qu'il les entoure de cette atmosphère silencieuse qui leur permette de respirer. Comme nous le sentons dans le toucher si délicat d'un Dinu Lipatti, où chaque note semble jaillir d'une respiration silencieuse, où l'artiste écoute autant qu'il joue.

Et si la nuance est l'âme de la musique, s'il n'y a pas d'art sans nuance, il n'y a pas non plus de vertu sans nuance, et la nuance est précisément le constitutif essentiel de toute vertu ! Lorsque nous récitons la confession de nos péchés, comme nous sommes invités à le faire par la liturgie, nous sommes tentés de nous dire : " Mais après tout, est-ce que je suis un si grand pécheur ? Je n'ai ni volé ni tué, je n'ai à mon actif aucun crime qui relève des tribunaux. Ma vie est régulière, elle ne donne aucun scandale ; pourquoi, finalement, est-ce que nous sommes constamment sollicités de nous reconnaître pécheurs et de nous courber devant Dieu dans l'attitude du criminel qui implore son pardon ?"

Et, en effet, si le péché consistait dans le crime, il y a bien peu de nous qui pourraient faire leur acte de contrition ou réciter leur Confiteor ! Mais précisément, les fautes graves ne s'identifient pas avec le crime. Il arrive très souvent que le crime soit purement et simplement un acte de folie, presque non coupable, parce qu'il échappe précisément à la connaissance et à la liberté ; qu'il est bien plus un acte cosmique d'une passion qui relève de l'univers, que un acte proprement humain, voulu, concerté et délibéré.

Là où, au contraire, la culpabilité peut jouer dans toute sa pureté, c'est dans les toutes petites choses ! C'est dans les nuances, précisément, que nous nous rendons le plus gravement coupables, parce que c'est là que nous pourrions le plus aisément triompher de notre inertie et de notre égoïsme. Et vous allez le comprendre immédiatement, si vous vous rappelez cette admirable Parole de notre Seigneur, qui est la parabole du Bon Samaritain :

Un blessé gît sur la route, un prêtre vient à passer, il s'arrange prudemment, pour passer de l'autre côté de la route ; un lévite le suit, il s'arrange prudemment, pour passer de l'autre côté de la route ; ils sont tout entiers dans leur prière : " Shema Israël " ; ils sont ainsi excusés à leurs propres yeux de ne pas voir ce blessé ! Ce serait mal commode : il faudrait se pencher sur lui, il faudrait le relever, il faudrait prendre soin de lui ; on n'en finirait pas si l'on voulait s'arrêter à tous les blessés de la route ; c'est tellement plus simple de passer de l'autre côté et de continuer sa prière : " Shema Israël ! ", " Ecoute Israël, ton Dieu est un Dieu unique, est un Dieu unique." (Dt 6, 4). Ce n'est rien, si vous le voulez de passer sur l'autre trottoir. Ce n'est pas un péché mortel ! Il n'est pas catalogué par les casuistes, il ne relève pas des tribunaux. Pourtant, il y a un homme qui va mourir sur la route ! Et le fait de passer sur l'autre trottoir peut signifier sa condamnation à mort. Le Samaritain, lui, qui est méprisé comme un chien par le prêtre et par le lévite, le Samaritain ne passe pas de l'autre côté de la route, il bute contre ce blessé, il se penche, il le relève, il le met sur sa monture, il l'emmène au caravansérail, il demande qu'on prenne soin de lui, s'engageant à payer à l'hôte les frais supplémentaires que lui occasionnera la présence de ce blessé.

Ce sont là les fautes graves ! Ces fautes qui ne sont pas cataloguées, ces fautes qui ne bourrellent pas notre conscience de remords, ces fautes qui nous paraissent simplement la prudence d'un homme économe de son temps, mais qui entraînent des conséquences désastreuses et irréparables.

Est-ce que le bonheur d'un ménage n'est pas construit sur des nuances ? Où ira-t-on se promener aujourd'hui ? à Pully ou à Prilly ? Il suffit que l'un s'entête à vouloir aller à Pully plutôt qu'à Prilly pour que la paix du ménage soit menacée ; et c'est ainsi du commencement à la fin de la vie, dans cette confrontation de deux volontés : la femme et le mari, ou les parents et les enfants ! C'est dans ce respect de la nuance que le bonheur est contenu tout entier.

Le refus de sentir le désir de l'autre, de deviner sa souffrance, de baisser les yeux devant sa faute ou sa confusion ! Un mot ironique qui stérilise un bon mouvement qui commençait à naître. Il n'en faut pas davantage pour empoisonner l'existence et détruire parfois radicalement le bonheur. Car justement, ce bonheur qu'on attendait depuis si longtemps, ce bonheur merveilleux qu'on voulait entier et infini, la moindre fêlure le menace et risque de le détruire ! Et là nous n'avons pas d'excuse! Nous pouvons nous excuser d'un mouvement de passion, d'une colère qui nous envahit et qui nous fait perdre la tête, d'un mouvement charnel qui nous communique son vertige. Tant d'hommes peuvent être emportés, en effet, dans l'ardeur d'une passion et se réveiller soudain en se demandant si c'est vraiment eux qui ont été capables d'un acte qui leur paraît maintenant impossible !

Mais ces petites nuances, mais cette guerre de coups d'épingles, mais cette inattention volontaire à une souffrance à côté de soi-même, mais ce refus de prévenir une douleur, de tenir compte de la pensée et de l'opinion de ceux avec lesquels on vit, c'est cela qui est grave ! Parce que c'est cela, justement, qui grignote la vie, et qui peu à peu engendre le désespoir, puisque forcés de cohabiter et d'être ensemble on n'a plus rien à se donner, on ne croit même plus que l'on a quelque chose à découvrir dans l'autre, avec lequel on est lié pour la vie.

C'est donc une immense erreur d'accorder une importance capitale aux grands mouvements de la passion, et de négliger ces nuances infinitésimales qui tissent le bonheur quotidien et qui sont la fleur la plus exquise de la tendresse et de l'amour.

Oscar Wilde, le grand poète, nous a raconté, dans De profundis, comment il dut son salut, son salut éternel : il le dut à ce seul fait que le jour de sa condamnation, le jour où son déshonneur devint public, où toute l'Angleterre pénétra dans sa vie privée, où sa femme s'enfuit avec ses enfants en changeant de nom, en laissant ignorer à ses enfants, encore petits, qu'ils étaient ses fils, il n'a dû son salut qu'à ce seul fait qu'un de ses amis, un seul, lui demeura fidèle et, après la sentence infâmante qui le frappait, vint le saluer en s'inclinant respectueusement devant lui. Ce n'était rien, mais c'était tout. C'était lui faire signe qu'il n'était pas définitivement condamné ; que l'avenir restait ouvert, qu'il y avait encore en lui quelque chose qui méritait un respect infini, et que il suffisait qu'il découvrit au fond de lui-même ce trésor caché en lui, pour que tout recommençât et qu'il recouvrât sa dignité première !

Et en effet, c'est ce souvenir qui, en prison, fut sa lumière et qui lui fit découvrir un jour l'immensité de son âme. Et cette découverte fut d'une telle importance qu'il finit par bénir le jour où la société l'avait envoyé en prison, parce que c'est ce jour-là qu'il était sorti de la prison de lui-même, et qu'il avait fait cette rencontre adorable avec la Présence qui l'attendait au plus intime de son cœur.

Il avait suffi de ce geste, de cette nuance du respect et de l'amitié pour lui ouvrir toutes les portes de l'espérance et de l'avenir.

C'est donc cela qu'il faut mettre dans notre acte de contrition, c'est cela qu'il faut avouer dans notre Confiteor, c'est cela qu'il faut mettre au premier plan de nos confessions : cette négligence dans les petits détails, ce mépris des nuances, ce manque de respect, cette ironie qui détruit les plus beaux élans de la vie.

Et si nous voulons justement entrer dans l'appel de ce temps pascal, si nous voulons comprendre les souffrances de notre Seigneur, il faut mettre dans ces souffrances tous ces bonheurs saccagés, toutes ces âmes piétinées parce que on a méconnu leur grandeur, parce qu'on a refusé de leur donner cette atmosphère où l'esprit respire, parce que on a négligé de solliciter le meilleur dont ils étaient capables, on les a obligés à étouffer les plus beaux mouvements de leur générosité.

Mais puisqu'il ne s'agit pas de nous lamenter sur le passé, mais d'envisager l'aujourd'hui et l'avenir, c'est de cela qu'il faut nous pénétrer aujourd'hui. Si nous voulons être les disciples de l'Evangile qui est la Bonne Nouvelle, si nous voulons être des donneurs de joie, il faut de la musique avant toute chose, et pour que la vie devienne musique, cette nuance : Car nous voulons la Nuance encor / Pas la couleur, rien que la nuance! / Car seule la nuance fiance / Le rêve au rêve et la flûte au cor.

C'est par-là que se constituera une permanente révélation de la Présence divine, car, de Dieu on n'en peut jamais parler sans l'abîmer, à moins justement de tisser dans la vie quotidienne cette trame d'un bonheur tout entier fait de nuances, dans le respect des autres, dans la domination de son impatience, dans la prévenance accordée aux moindres détails de la vie, pour que personne ne soit blessé, que la vie fleurisse.

Et qu'enfin, à travers cette nuance qui est l'essence de l'art et l'essence du bonheur, on puisse deviner la Présence de celui que saint Jean de la Croix appelle de ce mot inépuisable : " Musica callada " : " La musique silencieuse ", et qui n'est pas autre chose que le Dieu vivant qui nous attend au plus intime de notre cœur."

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne, en 1955. Edité dans "Ton visage ma lumière".

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

Le Père Teilhard de Chardin nous a laissé un beau livre sur Le Phénomène Humain où il trace un panorama de l'évolution, où il fait, à sa manière, l'histoire des origines. J'ai lu cette grande vision de poète et de savant, avec respect et admiration. Ce n'est pas la seule ; il y en a d'autres qui sont toutes vraisemblables et plausibles, et après les avoir parcourues, toutes et chacune, on en vient toujours à conclure : après tout, personne, personne ne saura jamais le secret des origines, elles nous échapperont toujours et après tout ce n'est pas cela qui nous intéresse le plus passionnément, car c'est fait, c'est fait...

Quelle que soit la manière dont le monde est né, nous y sommes ; nous sommes embarqués et il s'agit de savoir ce qu'il signifie pour nous, aujourd'hui. C'est pourquoi, plus que nos origines, nos origines lointaines, me passionne cette origine que nous avons à être aujourd'hui, car là est la vraie question : Sommes-nous une origine ? Sommes-nous des créateurs ? Sommes-nous le commencement d'un monde et d'une humanité ? Est-ce que notre vie compte ? Est-ce qu'elle a un sens ? Est-ce qu'elle est indispensable ?

Et justement, la question des origines se pose aujourd'hui. Elle se pose aujourd'hui à chacun de nous. Elle se pose à tout être humain, homme ou femme, à un moment de sa carrière. Elle se pose longtemps. Elle se pose souvent. Elle se pose avec insistance sous la forme de cette proposition très simple : nous portons la vie et nous avons à la transmettre.

Nous portons la vie et nous avons le pouvoir de la donner, et chacun de nous, par conséquent, devient lui-même le problème des origines. C'est exactement cela qui constitue ce problème si mal posé qui est le problème de la chasteté. Nous avons tous, hommes ou femmes, le pouvoir de donner la vie. Nous en portons les éléments, le germe dans cette promesse d'enfant qui nous sollicite ; et ce que nous appelons d'un mot très insuffisant, et qu'il faudrait écarter : tentation, c'est simplement ce premier cri de l'enfant qui veut naître, chose admirable et sacrée qui devrait nous agenouiller dans le respect et l'action de grâce. Car justement la vie est remise entre nos mains, et c'est à nous de décider si le monde doit durer.

Quelle chose merveilleuse que l'homme et la femme soient ainsi appelés pour être des créateurs de la vie humaine ! Que cette vie humaine, si grande, si secrète, si mystérieuse, si chargée d'attente et d'espoir, que cette vie promise à l'éternité soit confiée à notre amour ! Bien sûr que la plupart du temps, l'homme et la femme, le jeune homme, la jeune fille, la plupart du temps ne savent pas ce qu'ils font. Ils subissent le vertige de cet appel. Ils n'en voient pas la grandeur et la sainteté. Ils oublient ce visage d'enfant qui est au fond de leur émoi, ce visage adorable, ce visage de lumière, d'innocence et de grandeur.

La plupart du temps, l'homme et la femme subissent la vie, ils subissent ce pouvoir de la communiquer, ils le subissent comme un vertige, ils le subissent comme un abîme où ils se perdent, ils n'en voient pas toute la lumière et toute la beauté.

Cependant, confrontés avec cette puissance vraiment divine, appelés à choisir, il faut donc prendre un certain recul. Il faut nous demander ce qu'il signifie, si nous ne voulons pas subir ; car que signifierait la transmission de la vie dans l'aveuglement ? Transmettre une vie que l'on n'a pas vécue soi-même, déléguer à une autre génération de la comprendre et de la justifier ?

Justement, le problème de la chasteté, c'est d'empoigner la vie, c'est de la regarder en face jusqu'au fond des yeux et de lui demander ce qu'elle veut et qui elle est. Cette vie qui vient de si loin, cette vie qui s'arrête à nous, qui se repose en nous un instant, cette vie qui vient du fond des âges, cette vie qui peut se communiquer par nous, qu'est-elle et que veut-elle ? Heureusement, pour nous guider, il y a des hommes qui ont donné à la vie toutes ses dimensions, qui l'ont vécue avec une telle intensité qu'ils ont vaincu la mort, et qu'ils demeurent toujours vivants parmi nous.

Il est clair que, lorsque naît un saint François d'Assise, la vie est justifiée. Saint François d'Assise, sans enfant, sans postérité : il n'en avait pas besoin ! Saint François d'Assise justement nous révèle le visage de la vie parce qu'il est vivant parmi nous, parce qu'il est vivant au-dedans de nous, parce que, chaque jour, il est une source nouvelle de lumière, de clarté et de joie. Nous savons donc qu'en lui la vie a atteint un sommet, que c'est vers cela qu'elle tendait ; non pas de se répandre indéfiniment, de grouiller sans rime ni raison, mais, tout d'un coup, de devenir dans un homme cette source inépuisable et éternelle.

Où vont toutes ces générations qui se succèdent ? Que signifient-elles ? Quel est le lien entre elles ? Et que signifie ce grouillement d'individus dans ces villes foisonnantes ? Que signifient ces foules en délire qui font le même geste, qui poussent le même cri, qui sont enveloppées dans la même passion ? Que signifie tout cela ? Rien, justement, si la vie ne devient pas un visage de clarté, un visage d'amour, un visage de liberté.

Mais justement la vie, la vie contient tous ces possibles, et il n'est pas de père et de mère qui, en se penchant sur le berceau de leur petit enfant, n'aient pas espéré qu'un jour il réaliserait ce qu'eux-mêmes n'avaient pas su accomplir. Et le problème de la chasteté, justement, en nous confrontant, en nous mettant en face de tous ces possibles, nous demande de les réaliser, car pour choisir la vie, pour ne pas la subir, pour n'être pas victime de sa puissance, pour la connaître vraiment, il faut l'accomplir.

Et qu'est-ce que c'est que l'accomplir ? C'est justement recueillir en soi toutes les générations, c'est rassembler dans son cœur tous les peuples et tous les individus, c'est cesser d'être seulement un homme, un homme, un individu, pour devenir l'Homme, l'Homme, l'Homme en qui se récapitule toute l'Histoire, l'Homme en qui tous les siècles se recueillent, l'Homme qui est un accueil pour tous les peuples et tous les individus.

Alors, à ce moment-là, la vie a pris toutes ses dimensions, toute sa grandeur, toute sa beauté, et l'on peut choisir de la transmettre ou non, selon la vocation que l'on a, parce qu'on est devenu la vie. On l'est devenue ; de toute façon, on la diffuse ; de toute façon, on la communique ; de toute manière, on devient un ferment qui la transfigure et qui la révèle. Alors, on atteint au désir de son cœur, on prend la mesure de l'amour. On sait que l'amour vrai, c'est cela. Ce n'est pas de donner tête baissée dans le panneau de l'espèce.

Justement, la grandeur de l'homme, c'est de n'être pas contenu tout entier dans l'espèce, de n'être pas simplement un chaînon, un maillon dans la vie de l'espèce, mais c'est d'être appelé à la recueillir en soi, totalement, c'est d'en être le centre, la source et l'origine. Et voilà, voilà dans notre vie à chacun, l'occasion pathétique de commettre une espèce de péché originel, car toutes les fois que nous ne respectons pas cette puissance qui est confiée à notre amour, toutes les fois que nous ne voyons pas dans les éléments de la vie le visage du petit enfant, toutes les fois que nous ne donnons pas à toutes ces forces obscures un visage de clarté, nous refusons d'être une origine, nous refusons d'être un créateur, nous subissons, nous sommes un résultat, nous sommes roulés dans le tumulte de l'espèce, et la vie continue horizontalement, sans s'accomplir et sans se réaliser. C'est dans cette lumière, sans doute, que il faut envisager le péché originel, tel que le symbolise la tradition biblique.

Au commencement, comme aujourd'hui, c'était le même problème, c'était le même privilège, c'était la même proposition d'amour, c'était le même univers, mais à sa source première, remise entre les mains de l'homme et de la femme. Ils avaient à décider s'ils voulaient subir, être un résultat, continuer simplement à 'être portés par une évolution aveugle ou s'ils allaient devenir des créateurs, si la vie allait jaillir d'eux comme d'une source et comme d'une origine. C'est exactement cela que signifie le péché originel : le refus d'être une origine, le refus d'être un créateur.

Ce n'est pas un piège tendu par Dieu à d'infirmes vermisseaux pour les faire tomber dans le panneau. C'est le privilège même de la Création divine qui leur est confié, afin qu'ils ne soient pas dans un monde qu'ils subissent, mais dans un monde qui réponde au choix de leur amour. Et c'est toujours ainsi, et chacun de nous est appelé à être ce créateur et cette origine d'un monde nouveau qui veut jaillir de notre amour. Oh ! nous tous : hommes et femmes, vous tous : jeunes gens et jeunes filles, ne vous laissez pas... ne vous laissez pas éblouir, ne vous laissez pas aveugler par toutes les imbécillités de ces littérateurs qui exploitent, qui exploitent comme des idiots, comme des gens qui n'ont rien compris, qui exploitent la petite secousse nerveuse où l'on donne dans le panneau de l'espèce. N'en croyez rien : ce n'est pas cela l'amour.

L'amour, c'est autre chose. Il a une dimension infinie. Ce n'est pas cela la vie, ce n'est pas cela le corps. Le corps, dans toute sa beauté, c'est justement un corps qui est devenu le tabernacle de la vie, le tabernacle de l'enfant ; un corps qui porte la lumière, un corps qui porte Dieu, un corps qui n'est pas un résultat, qui n'est pas un morceau d'univers, un corps qui est tout visage et qui porte en soi, justement, la face de Jésus-Christ. Ca a de la gueule !... C'est ca la grandeur humaine, justement, c'est ca la grandeur humaine ! Que nous sommes des créateurs, et qu'à chaque instant nous avons à décider si nous serons un résultat ou une origine , et une origine, ou plutôt ou une origine !

Ecoutons donc cette proposition de la grandeur qui nous est faite. Comprenons qu'en Jésus, comme dit saint Paul, il n'y a pas de " oui "et de " non "(2 Co. 1.17-19). En Jésus, il n'y a que le " oui ". En Jésus, il n'y a que l'appel à la splendeur d'une vie divinisée, en Jésus il n'y a que la promotion d'un Corps ressuscité, glorifié, transfiguré et promis lui-même à la vie éternelle.

Comme nous avons méconnu la grandeur de l'Evangile, comme nous avons fait de Dieu, une idole rabougrie, comme nous avons fait de l'homme un être chétif, alors que il a les dimensions de sa vocation divine, comme nous avons fait de Dieu une idole rabougrie ! Il nous faut retrouver tout cela pour entrer dans la joie du temps pascal, car si la Croix est passée parmi nous, ce n'est pas pour nous conduire au culte de la douleur. Elle est passée parmi nous pour vaincre la douleur et la mort, pour révéler la vie, pour la restaurer dans toute sa dignité et dans toute sa magnificence, pour nous faire prendre conscience de cette collaboration nécessaire à laquelle nous sommes constamment appelés à l'œuvre divine.

Oscar Wilde, dans sa prison, après une année de torture et de révolte, découvre enfin l'orbite de son âme et il écrit ce mot immortel : " Qui peut calculer l'orbite de son âme ? " Le mot porte loin, et il mérite de vivre ; mais il faut ajouter : " Qui peut calculer, qui peut mesurer la grandeur et la dignité de son corps ? " car c'est tout l'être en Jésus qui est glorifié, notre corps autant que notre esprit, notre chair autant que notre âme ; c'est tout cela d'un seul mouvement qui doit aller à Dieu, qui doit exprimer Dieu et qui doit créer une vie digne de l'homme et digne de Dieu.

Ce " Noli me tangere " (Jn. 20.17) que Jésus prononce," Ne me touche pas, ne me touche pas ! " dit-il à la Magdeleine, ne me touche pas, parce que tes mains ne pourront pas saisir ce à quoi tu aspires. Il faut le répéter : de ce Corps transfiguré, on ne peut le toucher qu'avec des mains de lumière, parce que sa véritable dimension échappe à tout contact opaque. On ne voit le corps, vraiment, le corps humain, le corps devenu le visage de Dieu, on ne le voit que par un regard intérieur chargé d'amour et de respect, parce que, justement, il est devenu, lui aussi, le corps, un créateur, une origine, parce qu'il est revêtu d'une dimension nouvelle, parce qu'il porte la face de Jésus- Christ, parce qu'il est promis à la résurrection.

A Lausanne, homélie de Maurice Zundel pour le 3ème dimanche de Carême 1960, Epître : Eph 5, 8-9 Evangile : Lc 11, 14-28.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Une jeune fille qui souffrait de troubles mentaux recevait l'ordre de se brûler. Et effectivement elle cherchait toutes les occasions de se brûler. Il y avait en elle une sorte de vertige de destruction entièrement tournée vers ou plutôt contre elle-même.

Nul doute que si ce phénomène s'était produit au temps de Jésus, on aurait vu là un cas typique de possession démoniaque. Nous disons aujourd'hui qu'il s'agit de schizophrénie, on aurait alors parlé de possession.

La structure même de la langue a imposé cette explication comme aujourd'hui encore dans le mot arabe qui désigne la folie : " Madjinoun ". Le " Madjinoun " c'est l'homme qui est possédé d'un " djinn " ; c'est inscrit dans le mot lui-même. Que cette explication corresponde à une réalité ou non, il est impossible de parler ce langage sans y percevoir la présence du mot "djinn ". Au temps de notre Seigneur des explications de ce genre étaient contenues dans la langue courante, et notre Seigneur n'avait aucune raison de se refuser à ce langage, ce qui n'implique d'ailleurs aucune conclusion quant à ce qu'il pouvait y avoir dans sa propre pensée.

Et c'est pourquoi cet évangile d'aujourd'hui qui nous met d'abord mal à l'aise parce que il semble que nous sommes là dans une démonologie extrêmement primitive. Mais cet évangile va se décanter si d'abord nous nous rappelons que le langage imposait cette explication à certaines manifestations des maladies mentales, et qu'il était impossible de parler ce langage sans souscrire en quelque manière, par les mots mêmes que l'on prononçait, à ces explications.

Ce qui fait la difficulté, ou plutôt ce qui l'accroît, c'est l'accusation portée par les ennemis de Jésus contre lui en affirmant que il est lui-même l'allié du démon. Alors, il ne s'agit plus seulement d'une explication contestable sur l'origine des maladies mentales ; il s'agit d'une accusation qui porte sur une possession spirituelle. Car dire que la folie est le résultat d'une possession, c'est se contenir encore sur le plan physique. Et la possession, aux yeux des anciens, comme aux yeux de ceux qui croient encore à ce genre de choses, la possession n'implique aucune culpabilité du possédé ! C'est comme une maladie qui l'assiège : il en est victime et il n'en est aucunement coupable ; et si la maladie redouble, et si elle se renouvelle, il n'est pas davantage coupable, il s'agit d'un plan purement physique qui n'implique aucune espèce de responsabilité.

Lorsqu'au contraire on charge Jésus de cette complicité avec le démon, on transporte évidemment l'accusation sur le plan de l'esprit ; on veut voir en lui un agent du mal, un corrupteur de la religion et des bonnes mœurs. C'est infiniment plus grave, et cela n'a aucune espèce de relation, en soi, avec l'explication donnée couramment de la maladie mentale comme d'une possession.

En allant plus avant dans la lecture de l'Évangile, nous allons voir que notre Seigneur ne s'attarde pas à ce type d'explication, que pour Lui le débat n'est pas là, et que ce qui lui importe c'est de nous conduire précisément au sens de notre responsabilité. Rien dans l'Évangile ne nous autorise à nous décharger sur le démon de nos fautes et de nos responsabilités.

Tout au contraire dans ce chapitre qui commence par le récit que vous venez d'entendre : la guérison d'un possédé qui est muet en raison de cette possession... ! Ce chapitre accuse, nous rend sensible une montée vers l'esprit, car notre Seigneur refuse absolument de se situer sur ce terrain du préternaturel, ou surnaturel miraculeux, et lorsqu'on lui demande un signe du Ciel, il répond par ce seul signe qui est lui-même. Il est lui-même le signe qui va départager les hommes, et ce partage se fera non pas en vertu d'une action extérieure, en vertu de prodiges étonnants et irrésistibles ! Tout au contraire, notre Seigneur s'offre au jugement des hommes et chacune prononcera selon sa conscience, selon sa fidélité à la lumière ou tout au contraire selon son attachement à ses propres ténèbres !

Et il y aura précisément dans cette suite où nous ne cessons de monter vers l'Esprit, un passage d'une très grande beauté, où notre Seigneur reprendra la comparaison de la lampe : la lampe donne la lumière, la lampe éclaire la maison, et la lampe de notre corps, c'est notre œil. D'où cet admirable verset : " Si ton œil est simple, si ton œil est sain, si ton œil est clair, tout ton corps sera dans la lumière " (Lc 11, 34). Et si tu es tout entier dans la lumière, alors la lumière de la lampe pourra t'atteindre, sera sensible à la lumière qui t'est offerte dans cette lampe éternelle qui est justement l'Évangile de Jésus-Christ ou plutôt qui est Jésus-Christ lui-même.

Finalement donc le discernement, le jugement éternel s'accomplit par nous, il s'accomplit au-dedans de nous, et il résulte de notre attachement à la lumière ou aux ténèbres. Il ne s'agit plus désormais de rejeter notre responsabilité sur le tentateur : c'est nous qui devenons la source et l'origine de notre destin.

Et le doute n'est pas possible lorsque on voit saint Luc continuer ce récit qui ne cesse de monter par une attaque de front contre les pharisiens et les docteurs de la loi qui se sont fait de la religion un monopole, qui ont prélevé, ou plutôt enlevé la clé de la science, comme dit notre Seigneur, mais qui ne sont pas entrés eux-mêmes au pays de la vérité, et qui ont empêché les autres d'y pénétrer.

Ce sont eux qui sont les véritables démons, les véritables tentateurs pour le peuple qui spontanément admire les faits et gestes de Jésus qui lui donnerait aisément son adhésion, s'il n'en était pas détourné précisément par les pharisiens et les docteurs de la loi, qui prétendent monopoliser la religion à leur avantage.

Ce passage de la lampe qui nous rappelle que notre œil est la source de toute lumière ou plutôt que la qualité de notre regard détermine notre position à l'égard de la vérité ; ce passage souligne avec une très grande beauté et une admirable profondeur notre responsabilité. Cette responsabilité va si loin que le visage que Dieu prendra pour nous dépend essentiellement de notre attitude personnelle. Et c'est pourquoi il ne peut pas être donné d'autres signes que ce signe ambigu et ambivalent qui est Jésus lui-même.

Alors on l'interprétera selon le choix que l'on aura fait de soi-même. Et parmi ses contemporains, les uns le condamneront, le haïront, verront en lui l'ennemi numéro un de la religion, de la tradition, et de la liberté du peuple d'Israël ! Comme les autres - le tout petit nombre d'ailleurs - verront en lui celui qu'on attend, s'attacheront à lui avec passion, et devenus ses disciples, porteront l'Évangile jusque aux extrémités de la Terre.

Le visage qu'à Dieu dans l'humanité, l'idée qu'on s'en fait, dépend donc essentiellement de l'attitude que nous prenons nous-mêmes à l'égard de la vérité.

Si nous avons le goût de la vérité, si nous la cherchons avec ardeur, avec sincérité, il est impossible que nous ne soyons pas dans la direction juste, celle qui nous amènera un jour tôt ou tard à la découverte essentielle. Newman l'a dit d'ailleurs, l'a éprouvé magnifiquement dans sa propre expérience ; lui qui par un cheminement si imprévu, parti d'un doute qui avait été pour lui la chose la plus amère de son existence, un doute sur la légitimité même de son Église, parvint après des années de lutte, de douleur et d'agonie, à trouver la pleine lumière dans l'adhésion qu'il donna à l'Église dont il devait devenir une si noble illustration. C'est qu'il pouvait dire : " Je n'ai jamais péché contre la lumière." Et parce qu'il n'avait jamais péché contre la lumière, parce que il était prêt à tout sacrifier à la vérité, il devait infailliblement la découvrir.

Il reste cependant, et c'est là une constatation dont les conséquences sont infinies, que c'est notre disponibilité à la lumière qui nous donne l'idée et l'image que nous nous faisons de Dieu. Et toutes les fois que nous devenons infidèles à la lumière, il est inévitable que le visage de Dieu se gauchisse, se défigure et prenne l'aspect d'une idole.

Notre responsabilité est donc immense, puisque elle décide de la figure de Dieu dans l'histoire. Nous le savons trop aujourd'hui : si il y a tant d'hommes qui repoussent Dieu, ce n'est pas le vrai Dieu qu'ils repoussent, mais l'image que nous leur en donnons. Il est de toute évidence que s'ils se trouvaient devant une lumière absolument immaculée, à laquelle nous ne mêlerions rien de nous-même, de nos intérêts et de nos passions égocentriques, il n'y a aucun doute que si la vérité leur parvenait sous son vrai visage de transparence et d'amour, nul doute qu'ils en seraient touchés et qu'ils reconnaîtraient cette vérité comme le suprême bien après lequel leur intelligence et leur cœur aspirent.

Nous sommes responsables de Dieu, et dans sa vie dans l'histoire, et nous ne pouvons pas nous décharger sur le démon de la figure que nous lui donnons. C'est nous qui jouons ici le rôle de démon. C'est nous qui constituons pour les autres, ou qui pouvons constituer pour les autres la véritable tentation lorsque notre visage trahit le visage de Dieu et que nous donnons aux autres le sentiment d'une caricature. Et par-là nous devenons responsables du monde entier. Nous sommes responsables de l'homme dans la mesure même, infinie, où nous sommes responsables de Dieu.

Car justement les autres, ceux qui sont en dehors ou qui paraissent être en dehors, on ne peut pas leur demander d'entrer dans ce pays de la vérité s'il ne leur apparaît pas sous les traits de la lumière et de l'Amour à travers notre propre vie.

Cet Évangile qui paraissait donc commencer sous les auspices d'une croyance qui n'est plus la nôtre, puisque nous n'expliquons plus les maladies mentales par une possession démoniaque. Quand on l'a dépouillé de ce que les limites du langage imposaient nécessairement au discours de Jésus, cet Évangile nous conduit finalement au cœur même de notre liberté, en nous appelant à cette pureté du regard sans laquelle il est impossible de découvrir le vrai visage de Dieu et d'en communiquer aux autres une révélation authentique.

Et il est bon que nous nous renouvelions aujourd'hui précisément à l'occasion de cette admirable comparaison de la lampe, dans le sentiment de nos responsabilités. Nous avons une tâche immense à accomplir puisque l'Évangile ne peut pas se répandre autrement qu'à travers notre vie.

Et c'est pourquoi, pour nous finalement, le monde du mal ce n'est pas un monde que nous nous figurons comme étant d'abord en dehors de nous, mais comme étant bien plutôt au-dedans de nous. Il y a une communion dans le mal qui correspond et qui est l'envers de la communion des Saints. Et si la sainteté se répand, si elle franchit toutes les frontières, si elle traverse toutes les murailles, si elle demeure comme une source jaillissante jusqu'à la fin de l'histoire, ce n'en n'est pas moins vrai de cette communion dans le mal !

Le mal aussi se répand, le mal crée une atmosphère et nous le sentons bien, lorsque nous circulons dans la rue, quand nous voyons les affiches, quand nous voyons les spectacles auxquels nous sommes invités, quand nous voyons ce qui est toléré sur la voie publique, quand nous voyons ce qu' il a été presqu'impossible d'y accomplir. C'est à dire, correctement, les actes les plus profonds, les plus dignes de l'homme ont disparu dans la civilisation occidentale ! En Orient, on voit encore des gens qui prient dans la rue, qui sont agenouillés dans la rue, qui se prosternent sur le trottoir, parce que l'adoration qui est l'acte le plus noble de leur esprit, ils n'en ont pas à en rougir devant leurs concitoyens qui trouvent ce geste tout à fait normal et tout naturel ! Pour nous la rue bannit de plus en plus ce qui est le plus essentiel à l'homme, ce qui relève précisément le plus profondément la dignité de notre esprit.

Peut-être est-ce là un signe de discrétion ! Interprétons-le de cette manière : un signe de cette pudeur de l'homme qui exige pour le tête avec Dieu, le tête-à-tête avec Dieu le silence et le recueillement de l'oratoire ! Mais en tout cas il est incontestable que il y a dans la rue une sorte de pesée qui agit sur tous et qui les entraîne dans une certaine direction. Et cela est encore bien plus vrai dans l'intimité du bureau, de l'atelier, et à plus forte raison de la famille où chacun réagit sur les autres et fait peser sur eux le poids de ses humeurs bonnes ou mauvaises !

Il y a donc un courant qui jaillit de nous, qui circule à travers nous et qui détermine plus ou moins, c'est-à-dire qui entraîne la réaction d'autrui. Et nous avons précisément à nous défendre contre cette forme de la tentation qui part de nous et qui peut exercer tout son poids de ténèbres sur les autres. Et le meilleur moyen précisément de nous préserver de ce rôle de tentateurs, qui est le plus dangereux puisque il est le plus quotidien et le plus visible, et qu'il est impossible que nous ne l'exercions pas du matin au soir, cette aimantation bonne ou mauvaise, sur ceux qui nous entourent, le meilleur moyen de nous préserver d'être pour les autres des tentateurs, c'est, précisément, de garder ce que Jésus appelle " la simplicité de notre œil. "

Si nous cultivons en nous le goût de la lumière, si nous allons dans le sens du oui, si nous ne sommes pas complices des éléments obscurs que nous pouvons rencontrer en nous, si nous optons toujours pour ce qui est positif, et pourquoi pas, il n'y a pas de raison que nous prenions parti pour les éléments en nous qui sont les plus contestables ! Et le programme qui convient le mieux à un chrétien, c'est celui que saint Paul énonce dans la seconde aux Corinthiens, lorsqu'il dit : " En Jésus, il n'y a pas le oui et le non, en Jésus il n'y a que le oui " (2 Co. 1, 19).

Nous voulons donc garder de cet Évangile d'aujourd'hui - ayant mis en place la phénoménologie démoniaque, sachant que il s'agit d'une explication contestable d'ailleurs des maladies mentales, c'est-à-dire des maladies physiques qui n'impliquent par elles-mêmes aucune culpabilité, ni aucune responsabilité - sachant que notre responsabilité, au contraire, sur le plan de l'esprit demeure entière, ayant reconnu que le visage de Dieu et l'idée qu'on s'en fait autour de nous dépend précisément de notre attitude et de notre choix, nous tirerons de cet Evangile simplement cette conclusion qui d'ailleurs a été tirée par l'apôtre saint Paul dans l'épître que nous avons lue dans la liturgie d'aujourd'hui : " Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes devenus lumière : marchez donc comme des fils de lumière " (Eph 5, 8-9).

Quel admirable programme - comme il est simple et comme il chante ce matin dans nos cœurs : " marchez comme des fils de lumière ". Il s'agit donc de nous défaire de toutes nos torsions et de toutes nos contorsions, de nous redresser joyeusement, d'aller à la rencontre de cette adorable lumière qui nous vient par Jésus, et de considérer précisément que nous sommes chrétiens pour chasser les ténèbres, pour éclairer l'obscurité, pour restituer la joie, et pour être dans le milieu où nous vivons en continuel, en continuel appel aux forces créatrices qui sont toutes positives et qui vont dans le sens de l'harmonie et de la beauté.

Et nous voulons demander - en nous tournant vers ce grand ami qui est Newman, nous voulons demander par son intercession, dans le secret de notre prière, d'avoir comme lui le goût de la lumière et de pouvoir chanter avec lui - cet admirable cantique qu'il a composé précisément au moment où il se débattait contre les ténèbres avec toute son aspiration vers la lumière : " Conduis-moi, ô très douce lumière, dans les ténèbres qui m'environnent, conduis-moi, je ne demande pas à voir les horizons lointains, un seul pas à la fois, c'est assez pour moi, conduis-moi ô très douce lumière ".