Juin 2010

Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Il est évident que l'univers spirituel ne peut jaillir que dans cette reprise de tout le donné, dans cette reprise de tout le préfabriqué jusqu'aux dernières racines, dans cette reprise qui se signale, qui n'apparaît, qui ne se réalise que dans ce mouvement d'offrande émerveillée, à un visage, à une Présence que l'on découvre soudain en soi, étant jeté dans un dialogue de réciprocité, dans un dialogue de lumière et d'amour où, enfin, l'on commence, en effet, à devenir source et origine, parce qu'on n'est plus limité par rien, lié à rien, parce qu'on décolle tout entier, parce que on n'est plus seul au plus intime de soi, parce que on comprend, parce qu'on découvre, en effet, qu'il y a dans tout être qui nous ressemble, il y a cette possibilité d'échapper au conditionnement mécanique, mais qui ne peut se réaliser effectivement que dans cet univers oblatif, qui ne peut exister que à la faveur d'une rencontre avec une Présence qui nous attend au plus intime de nous-mêmes et qui ne subsiste qu'autant que dure ce dialogue.

Car dès que je me retire du dialogue, dès que je cesse de me situer dans cette offrande d'amour, dès que je ne suis plus en face du visage, qui a suscité en moi cet espace libérateur, je retombe inévitablement dans ma biologie. Le corps est immédiatement amputé de son sommet, toutes les lignes ne peuvent plus converger vers le sommet et, forcément, toutes mes activités vont être de nouveau aimantées par une polarité instinctive.

Voilà donc, comme vous le sentez, une donnée dont il faut tirer les conséquences. Voilà une perspective à laquelle il faut nous accoutumer pour que nous ne situions pas Dieu là où il n'est pas, pour que nous ne situions pas l'homme là où il n'est pas.

En ayant soin d'ailleurs de remarquer d'ailleurs que c'est la même chose de se rencontrer soi-même et de rencontrer Dieu. C'est la même chose d'être un créateur de cet univers qui n'existe pas encore et de faire de soi et de tout une offrande de lumière et d'amour à cette Présence bien-aimée qui nous sollicite dans le silence de nous-même. C'est la même chose, c'est le même moment, c'est la même naissance, c'est le même espace, c'est la même liberté.

Alors la seule question qui se pose pratiquement c'est celle-ci : Est-ce que je crois en l'homme possible, est-ce que j'espère en l'homme possible, est-ce que j'ai le pressentiment de l'homme que je suis appelé à être, est-ce que je peux vivre sans croire à cette éclosion de l'homme créateur, est-ce que je peux vivre sans être sensible à la dignité et à la valeur possibles en chacun ? C'est là la question.

Je suis confronté tous les jours avec la misère. Tous les jours ou à peu près, on frappe à ma porte, tous les jours, on me demande un secours matériel, tous les jours, je dois faire face à des problèmes insolubles, tous les jours, tous mes calculs sont déjoués parce que je ne peux pas ne pas croire à la dignité de l'homme dénué de tout, qui est réduit d'ailleurs à chercher sa nourriture, qui ne peut consacrer les forces qui lui restent qu'à exiger d'être nourri pour être sauvé de la mort, pour être sauvé du froid. Je ne peux pas ne pas croire, bien que il n'y ait qu'un être affamé, qu'un être frigorifié, je ne peux pas ne pas croire à sa dignité possible. Je sais que, ses besoins satisfaits - ils sont urgents, et qui le détruisent, dont l'insatisfaction le détruit - je sais qu'une fois ceux-ci satisfaits, il pourra peut-être, il pourra, il aura en tout cas la possibilité d'émerger et de se faire homme. Ceci est tellement important, tellement précieux, tellement essentiel que, naturellement, tout ce que j'ai lui appartient parce que il a, autant que moi, et la vocation de se faire homme et le droit d'atteindre à sa dignité, comme Dieu a autant besoin pour se manifester, de cette transfiguration en lui et en moi.

L'être qui est sensible à cette valeur possible, il est embarqué, il est nécessairement invité à dépasser la machine, à transcender cet univers préfabriqué. Il est orienté vers la création de cet univers qui n'existe pas encore et qui ne peut pas exister sans lui et c'est celui-là qui sera à la fois l'homme réel et le révélateur de Dieu. Et c'est en lui, en tout cas, que Dieu se révélera puisque c'est là seulement, dans cet homme qui surgit de la mécanique, qui s'en déprend, qui s'en délivre, sans la renier pour autant, bien entendu, c'est là que se situent à la fois l'homme et Dieu.

Si nous entrons dans ces perspectives, et comment ne pas le faire, nous pouvons laisser la cybernétique se développer à l'infini, les biologistes emboîter le pas et s'engager dans une vision toujours plus physico-chimique de la vie, de l'intelligence, du raisonnement, de la connaissance et de l'amour, des instincts, enfin de tout ce que nous avions l'habitude de considérer comme psychique ou spirituel. Nous pourrons le faire sans la moindre inquiétude quant au fond du problème, puisque justement c'est dans un autre univers que se situent et l'homme et Dieu.

Il me semble que de viser ces choses, de les voir avec une parfaite lucidité, c'est d'abord une oeuvre de loyauté et c'est en même temps s'orienter vers le vrai problème, vers la véritable action, vers la véritable création avec la chance, à la fois, de découvrir l'homme ou plutôt de le devenir, l'homme réel, l'homme valeur, l'homme dignité et le Dieu-esprit, le Dieu-vérité, le Dieu-intérieur, le Dieu dont nous sommes ou dont nous avons à devenir le sanctuaire (Fin)

Carmel de Matarieh Le Caire, Mai 1972: "La Divinité de Jésus-Christ" (Suite n°8)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, ponctuée de silences.

 

"Nous sommes donc des enfants de Dieu, des fils de Dieu, mais nous ne le sommes pas dans une plénitude absolue. Il y a toujours une faille. Il y a toujours un écart. Il y a toujours un hiatus dont nos rechutes nous avertissent douloureusement.

Quand Jésus dit qu'il est le Fils, non pas seulement un fils comme nous le sommes tous, il n'est pas seulement un fils de Dieu. Il est le Fils, le Fils dans un sens unique et absolu. Qu'est-ce que cela veut dire ?

Le Cardinal de Bérulle exprime cela dans un langage émouvant, ce langage qui date du commencement du 17ème siècle quand le français commence à prendre sa forme définitive. Le Cardinal de Bérulle, non pas du tout pour nous expliquer ou, du moins, pour nous proposer le mystère de l'Incarnation mais, au contraire, comme saint Paul donne une des plus hautes formules de l'Incarnation en nous exhortant à l'humilité‚ dans l'Epître aux Philippiens : " Ayez en vous les mêmes sentiments que le Christ Jésus qui, étant dans la condition de Dieu, n'a pas retenu son égalité avec Dieu, mais a pris la condition de l'esclave, etc." Donc saint Paul, dans une exhortation à l'humilité, nous dit, de, de la manière la plus profonde, et donc de la manière la plus profonde le mystère de l'Incarnation. (Ph. 2, 7)

De même, Bérulle, en voulant nous exhorter à l'union avec le Christ, exprime à sa manière, le mystère de l'Incarnation en disant : " Et nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement, car il l'est et le veut être." Donc Jésus est notre accomplissement. Il est notre perfection : « Il l'est et le veut être ». Comme le Verbe, dit-il, le Verbe donc le Fils éternel, éternel car le Verbe ne commence pas avec l'Incarnation, comme vous le savez : le Verbe est éternel. L'humanité de Jésus commence dans le sein de Marie, mais non pas le Verbe qui est éternel. Donc Jésus est notre accomplissement. Il l'est et le veut être. "Comme le Verbe est l'accomplissement de la nature humaine qui subsiste en lui car et voilà où justement Bérulle, dans un langage nouveau puisque cela n'a jamais été exprimé en français de cette manière "car, comme cette nature " comme la nature humaine de Jésus " considérée en son origine est en la main du Saint-Esprit qui la tire du néant " donc il la fait exister, cette nature humaine, il la fait exister dans le sein de Marie en la tirant du néant puisqu'elle n'existait pas car, quand cette nature humaine de Jésus "est en la main du Saint-Esprit qui la tire du néant et qui la prive de sa subsistance " c'est-à-dire que cette nature, au lieu de se tenir dans l'existence avec une personnalité comme la nôtre, au lieu d'être refermée sur soi comme la nôtre : notre nature à nous est revêtue d'une personnalité humaine, elle est fermée sur soi, quitte d'ailleurs à dépasser ses limites. En Jésus, au contraire, la nature humaine est privée de sa subsistance, elle n'est pas fermée sur elle-même et le Saint-Esprit "la prive de sa subsistance et la donne au Verbe, n'est ce pas, " Cette nature est donnée au Verbe, elle est enracinée dans le Verbe, elle subsiste dans le Verbe, elle se tient debout dans l'existence à travers le Verbe. Donc le Saint-Esprit " la donne au Verbe afin que le Verbe l'investisse, la revête de lui-même et la rende sienne, se rendant à elle, se donnant à elle et l'accomplissant de sa propre et divine subsistance. Ainsi nous sommes en la main du Saint-Esprit qui nous tire du péché, nous lie à Jésus comme Esprit de Jésus, émané de Jésus, acquis par lui et envoyé par lui."

Vous voyez cette comparaison où notre union avec Jésus sous l'action du Saint-Esprit qui nous tire du péché est comparée à l'incarnation du Verbe où " la nature humaine tirée du néant et créée dans le sein de Marie est unie dans le Verbe, ou plutôt est unie au Verbe comme au principe de sa subsistance ". Cela est à la fois simple et profond et dit dans une langue admirable. Qu'est-ce que cela veut dire finalement ? Cela veut dire que ce qui était communiqué à l'humanité de notre Seigneur, c'est la pauvreté divine en personne, c'est la liberté divine en personne, car de quoi s'agit-il dans l'humanité de notre Seigneur ? C'est précisément qu'elle soit totalement libérée d'elle-même pour être totalement transparente à Dieu.

Nous portons Dieu en nous. Il est au fond de nos cœurs Si nous ne sommes pas Christ, ce n'est pas parce que Dieu n'est pas en nous, c'est parce que nous ne sommes pas en Dieu. Nous portons Dieu autant que l'humanité de Jésus la, le porte, c'est-à-dire que Dieu est aussi réellement présent en nous qu'en l'humanité de notre Seigneur. C'est nous qui ne sommes pas présents. Ce soleil intérieur est au fond de nos cœurs C'est nous dont les volets sont fermés et qui n'accueillons pas cette lumière.

En Jésus, l'humanité ouvre ses volets. En Jésus, la maison humaine devient une maison de verre. En Jésus, la nature humaine est totalement diaphane. En Jésus, l'humanité est totalement libérée de ses limites. En Jésus, l'humanité ne peut pas se posséder. Elle ne se termine pas à un " je " qui l'enferme en soi. Elle est ouverte sur un " je " immense, infini, qui la tire de soi et qui lui permet d'exprimer Dieu en personne.

Ce qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur, c'est la liberté de Dieu en personne qui vide radicalement cette humanité d'elle-même et qui en fait le sacrement transparent et inséparable de la Présence divine dans notre histoire. C'est le sommet de l'Incarnation, c'est la plénitude de l'Incarnation, dans une histoire qui est le coeur de l'histoire puisque Dieu, nécessairement, se manifeste dans l'histoire comme un évènement de l'histoire. Ici, l'évènement éclate comme le centre de l'histoire qui lui donne un sens définitif.

Mais il faut bien comprendre et reconnaître que c'est sous cette forme de libération, de libération absolue et définitive et totale et au bénéfice de toute l'humanité d'ailleurs et de tout l'univers que s'accomplit cette libération de l'humanité créée dans le sein de Marie. C'est donc une union dans la personne, une union dans la personnalité et la personnalité c'est, justement, en Dieu le dépouillement absolu, la pauvreté éternelle, la liberté subsistante.

C'est cela qui est en Dieu la personnalité et c'est cela qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur. Elle est prise dans la vague, dans la vague qui éternellement jette le Fils dans le sein du Père, et le pousse dans la vague comme une coquille de noix qui serait prise par tout l'océan. Alors elle ne témoigne plus d'elle-même : elle témoigne de l'océan, elle témoigne de Dieu, elle le rend présent. A travers elle, c'est la liberté divine en personne qui s'adresse à la nôtre car justement l'humanité de notre Seigneur n'a d'autre lien avec elle-même que la relation subsistante qui fait du Fils une éternelle offrande au Père.

Cette humanité de Jésus ne se possède pas comme la nôtre, hélas ! Elle est totalement donnée, radicalement offerte et entraînant et portée dans l'offrande éternelle qui éternellement jette le Fils dans le sein du Père.

C'est évidemment dans cette profondeur qu'il faudra encore explorer, c'est dans cette profondeur que nous commençons à entrer dans le Credo chrétien, dans cette affirmation du Fils de Dieu fait homme dont vous voyez que elle représente quelque chose de tout différent de ce que ces mots semblent vouloir dire en première approximation, puisqu'il s'agit d'une génération intérieure, d'une génération au coeur de relations au sein de la vie divine, dans une communauté absolue de nature, dans une consubstantialité totale, tout ce qui est dans le Père étant dans le Fils également, éternellement, au même titre et au même degré et pareillement dans le Saint-Esprit.

La seule distinction en Dieu, c'est celle qui fonde la désappropriation. C'est cela qui est formidable. Tandis que nous, nous risquons à chaque instant de devenir les propriétaires de nous-même et de revendiquer notre domaine contre les autres, en Dieu la seule propriété, c'est la désappropriation.

C'est que Dieu ne peut pas se posséder. Il est la dépossession radicale et que il ne s'atteint lui-même qu'en se communiquant. C'est au fond de cette pauvreté divine que se situe la racine de l'Incarnation. Mais c'est assez pour aujourd'hui. Si notre regard reste fixé sur ce buisson ardent qu'est pour nous la Trinité divine, c'est là le sommet, c'est là notre Sinaï : la Trinité divine qui est cachée au fond de nos cœurs comme un appel infini à notre libération."

Carmel de Matarieh Le Caire, Mai 1972: "La Divinité de Jésus-Christ" (Suite n°7)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, ponctuée de silences.

 

"Mais ceci déjà nous prédispose à envisager en Dieu une génération intérieure qui n'a rien à voir avec la multiplication de la nature divine, mais qui a tout à voir avec la sainteté de la nature divine puisque cette génération intérieure exprime la possibilité pour cette nature de se vider de soi, de n'être pas la proie de soi, de ne pas coller à soi, de n'être pas enfermée en soi, de n'être pas égocentriquement attachée à soi, mais de réaliser une transparence absolument virginale dans une liberté infinie.

Cette génération en Dieu et cette procession en Dieu, cette diction parfaite, car c'est cela que suppose la sainteté de Dieu, c'est que il se dise non pas à son profit, qu'il se dise non pas pour s'enfermer en soi, qu'il se dise non pas pour se complaire en soi, mais qu'il se dise dans un Autre et pour lui.

Qu'il se dise dans un Autre et pour lui, qu'il se dise dans une totale démission où rien de lui-même n'est retenu, rien, où la même nature passe tout entière dans cette Parole et où le disant, celui qui se dit n'est que une relation, une relation, un regard vers cette Parole vivante qui jaillit éternellement du Père, qui n'est, encore une fois, qu'une relation éternellement vivante au Fils, comme le Fils n'est éternellement qu'une relation vivante au Père.

Et, pareillement, l'amour ne sera pas une complaisance de l'un dans l'autre et de l'un pour l'autre, mais une extase, une sortie de soi, une désappropriation totale de l'un en l'autre et de l'un par l'autre dans la respiration de l'Esprit saint. Le Père et le Fils ne se possèdent pas dans une étreinte où ils se retrouveraient pour se combler l'un par l'autre. Ils se donnent, ils se rencontrent dans ce dépouillement radical qui suscite le Saint-Esprit, c'est-à-dire qu'en Dieu, l'amour est radicalement dépossédé, radicalement dépouillé, radicalement virginal, excluant toute espèce de complaisance en soi et cela, nous n'avons bien entendu aucune peine à l'admettre.

Au contraire, c'est cela qui comble notre coeur. C'est cela qui illumine notre intelligence. C'est cela qui est la délivrance de notre esprit. C'est cela qui nous empêche de haïr Dieu, de le détester comme l'ennemi de notre dignité et de notre inviolabilité. C'est cela qui intériorise toute la vie spirituelle. C'est cela qui intériorise toute la création. C'est cela qui nous permet d'aller jusqu'à nous-même. C'est cela qui donne un sens à notre liberté. C'est dans cette libération de Dieu au coeur de la Trinité que nous rencontrons le modèle de notre propre libération.

Nous pouvons être libres parce que Dieu l'est. Nous pouvons être libres parce que Dieu est le chemin vers notre liberté, parce que Dieu justement nous apprend à être libre, puisque on ne s'est pas fait soi-même, puisqu'on est nécessairement préfabriqué, la seule liberté possible, c'est de tout donner sans rien garder pour soi et que Dieu est Dieu précisément parce qu'il donne tout dans cette circulation intérieure où il se vide éternellement de soi dans l'éternelle communion d'amour des relations intra-divines, des relations subsistantes qui font de chaque personne une pauvreté subsistante.

Chaque personne n'a rien que d'être totalement relative à l'autre ou aux autres, aux deux autres. La seule propriété en Dieu c'est la désappropriation absolue, radicale, éternelle. Cela nous comble, cela nous remplit de joie, cela éclaire toute notre expérience de nous-même et tout cela nous permet de devenir toujours davantage nous-même en devenant les imitateurs de Dieu ; ou plutôt, en étant enracinés au coeur de sa vie trinitaire qui doit devenir la nôtre.

Et c'est là que l'Incarnation en Jésus va trouver sa lumière et son expression. Sans doute Dieu est déjà pour nous le pôle d'attraction, le pôle de notre personnalité. Nous ne devenons nous-même qu'en référence à lui."

Cette homélie a été donnée à Notre Dame du Valentin à Lausanne en janvier 1955

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

"Un vieux curé, vigneron, avec un beau visage sculpté dans la terre et dans le soleil, me posait, l'été dernier, avec gravité, cette question : "Mais enfin est-ce qu'il y a vraiment un enfer ? Est-ce que vraiment nous courons ce risque ? - Mais, lui dis-je, devant la croix de notre Seigneur, il me semble que ce n'est pas là la question que nous avons à nous poser. Devant la croix de notre Seigneur, il est clair que c'est Dieu qui risque tout et non pas nous ! - Mais non, dit-il, notre Seigneur, c'est fini, il est mort une fois pour toutes, Il est ressuscité. Dieu est sûr de son destin, il n'a pas besoin de nous ! Ce qui m'intéresse, ce qui m'inquiète, c'est mon destin à moi. Mon destin : qu'est-ce qu'il m'arrivera dans l'autre vie ? Est-ce que vous ne croyez pas à une autre vie ? - Une autre vie, ça ne m'intéresse pas, lui ai-je répondu ; je crois à la vie d'un Autre en moi, à la vie d'un Autre. C'est là la vraie question."

Je crois à la vie d'un Autre ! Car la vie éternelle, c'est la vie d'un Autre en moi. Et cette vie en moi, cette vie d'un Autre, est confiée à ma vie! Et voilà le vrai problème, voilà la vraie question, voilà le risque infini. Je crois à la vie d'un Autre dans ma vie.

Nous serions des punaises, des fourmis, notre vie serait un parfait zéro, si elle n'était que notre vie, si tout gravitait autour de ce petit moi qui n'est qu'un grumeau cosmique.

Ce qui fait de la vie humaine une chose si grande, si pathétique, c'est que dans cette vie se joue une tragédie divine, c'est que, dans ma vie, se situe et se joue la Vie d'un Autre ! Toute l'Histoire humaine a son centre dans ce drame divin. Comment pourrais-je ô moi, m'occuper de moi-même ? Où situer ce moi ? Quel intérêt lui donner ? Comment m'enthousiasmer de mon existence, si elle n'était pas plus que moi-même ? C'est cela qu'il s'agit de sauver en moi : cette vie d'un Autre qui est confiée à mon amour.

Le moine assassiné qui eut le temps de crier à son assassin: " Toi aussi tu portes Dieu en toi ", ce moine allait au cœur de l'Evangile. Il mourait, ce n'était rien. Il mourait, lui, mais Dieu ne mourait pas en lui et le dernier cri de sa vie, c'était l'affirmation de cette vie divine en lui ! Davantage, c'était la révélation dans son assassin même, de cette vie divine qui allait le sauver du crime, qui allait le rendre à lui-même, qui allait lui révéler sa véritable humanité, qui allait donner à son existence sa dimension infinie.

Si je pouvais résumer toute ma foi, elle est là, elle est là vraiment. Si les mots pouvaient la résumer : je crois à cette vie d'un Autre en moi, je crois au risque infini de Dieu, je crois à la tragédie éternelle de l'amour crucifié, je crois à la fragilité de Dieu, précisément parce que, s'il n'y a rien de plus fort que l'amour, il n'y a rien de plus fragile !

Notre égoïsme va de soi, la brute en nous ce cesse de surgir. Nous sommes constamment sur le chemin de notre pesanteur. La merveille, c'est que, de temps en temps, surgisse la lumière de cette Présence infinie; que nous soyons tout d'un coup dépassés par elle, envahis, transfigurés, que nous n'exprimions plus nos petits intérêts qui n'arrivent même pas à nous passionner et que nous ne soyons plus, pour un instant tout au moins, qu'un élan vers cet Autre qui nous habite et qui est la vie de notre vie.

C'est cela l'unique espoir de l'existence : ce trésor qui est confié à notre vie, cette possibilité de s'arracher à soi, de se perdre dans l'Autre et d'être jusqu'au bout l'affirmation de Jésus-Christ.

Un soir d'été, comme les montagnes s'incendiaient dans la splendeur du couchant, comme toute la nature se recueillait dans la paix du soir, comme le lac était parfaitement tranquille, comme il participait à toute cette immense transfiguration où toutes choses baignent dans la lumière et dans la paix, comme j'étais entraîné spontanément dans cette contemplation où l'univers se recueillait en Dieu, comme je sentais, comme je respirais cette Présence qui nous délivre de nous-mêmes en nous rendant vraiment présents à nous-mêmes, en faisant de notre vie une offrande, un don, un véritable présent, tout d'un coup un gramophone imbécile dégorgea des " beuglants de Paris ". En un instant tout s'effondra, toute la nature fut livrée au chaos, toute la Présence s'est effacée parce que, si elle nous pénètre jusqu'au plus profond de nous-mêmes et nous délivre et nous éclaire et nous apaise, elle est aussi d'une fragilité infinie et le moindre bruit suffit à la dissiper.

C'est là une image, une parabole du vrai Dieu, si fort, si intimement présent, si uniquement révélateur de l'homme et de l'univers et pourtant un souffle, un souffle suffit à l'éloigner et à l'effacer. Et, de prendre conscience de cette fragilité, sentir que on porte cette responsabilité; cela suffit : il n'y a pas d'autre problème que de sauver en soi cette vie d'un Autre, que de revenir toujours à cette lumière merveilleuse : mais je ne suis pas seul en moi, ce n'est pas moi qui compte, c'est lui qui est la vie éternelle.

J'étais un jour à Limoges* pour remplacer un confrère malade durant un Carême, et on m'avait invité un soir, dans les débuts de l'Action Catholique, à parler dans un hôtel à des hommes que je voyais pour la première fois. Ils étaient là, 250 hommes. Nous étions confrontés les uns avec les autres et je voulais leur dire des choses nécessaires. Je voulais essayer précisément de les amener à ce point de vue qui est central dans l'Evangile : il ne s'agit pas de nous, il s'agit de Lui. Il ne s'agit pas de nous sauver, mais de sauver Dieu de nous-mêmes. Comment le leur dire ? Comment les atteindre immédiatement et comment ne pas scandaliser les théologiens, l'Evêque de Limoges, le vieil Evêque qui se trouvaient là ?

Alors je recourus à cette parabole si simple : l'épopée de Jeanne d'Arc. Jeanne d'Arc, une petite paysanne qui, tout d'un coup, se sent chargé du Royaume. C'est de la folie ! Et pourtant elle ira, elle ira jusqu'au bout de sa vocation. C'est elle qui discernera le roi caché parmi ses courtisans, c'est elle qui fera lever le siège d'Orléans, c'est elle qui conduira le dauphin à son sacre dans la cathédrale de Chartres. Elle mourra sans doute victime de cette vocation, mais elle l'accomplira jusqu'au don total d'elle-même.

Eh bien voilà ! Voilà ce qu'est Dieu : Il est ce roi caché parmi nous. Nous ne le discernerons pas sous les ombres de la vie quotidienne qui nous Le dissimulent. Et pourtant, c'est notre amour qui le doit reconnaître et qui doit Le conduire en nous-mêmes au lieu de son sacre. Et ce thème du salut de Dieu prenait ainsi corps dans cette parabole exemplaire.

Et le vieil Evêque de Limoges, prenant la parole, disait : "Mais comme on avait envie, on avait envie de dire à chaque phrase : comme c'est vrai ! comme c'est vrai ! " Et de penser que ce vieillard, parce que il était vraiment un homme de Dieu, avait tout de suite reconnu dans ce langage nouveau l'expression de l'Evangile éternel, tout au moins une référence infiniment émouvante.

Il est certain que c'est cela. Il est certain que la Bonne Nouvelle de l'Evangile, ce n'est pas de nous promettre quelque chose que nous allons toucher, ce n'est pas d'être pour nous une consolation, un refuge, une espèce d'opium contre la douleur et contre la mort. C'est quelque chose d'immense, d'infiniment viril, quelque chose qui s'adresse au plus haut de notre intelligence et de notre cœur, quelque chose qui ne fait appel qu'à notre générosité.

Voilà, Dieu vous est livré, faites-en ce que vous voulez ! Dieu vous est livré. Il risque tout. Vous pouvez le tuer, il est sans défense. Vous pouvez le crucifier: Il est sans appel. Il vous fait crédit, tout est là.

C'est ce que j'ai essayé de dire, j'ai essayé de dire au curé vigneron : il faut changer toutes les perspectives ou plutôt il faut simplement regarder la croix ! Et devant la croix, qui est notre unique espérance, lire le cœur de Dieu.

Voilà ce qu'est Dieu ! Il n'est pas là une menace embusquée au tournant de votre chemin. Il est les deux bras liés de l'amour que vous seuls pouvez délier. Car, s'il doit ressusciter, il ne le peut que dans votre vie, dans votre cœur et dans votre amour. Alors, je n'ai pas besoin de m'occuper de mon destin, de l'Autre vie. Il y a quelque chose de tellement plus brûlant aujourd'hui : il faut que je m'occupe de cette autre Vie dans la mienne, de cette Vie confiée à la mienne, de cette vie qui donne à mon existence sa véritable dimension : c'est une dimension de générosité comme le suggère ce mot admirable lu sur une tombe: " l'homme, l'homme est l'espoir de Dieu! ".

Carmel de Matarieh Le Caire, Mai 1972: "La Divinité de Jésus-Christ" (Suite n°6)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, ponctuée de silences.

 

"Et c'est là que nous avons à revenir à une expérience et à la nôtre, à savoir ce dialogue intérieur avec nous-mêmes. Un enfant, un enfant dit un jour à sa mère ce mot extraordinaire : " Maman, maman ça parle là-dedans, ça parle ! " Donc cet enfant a découvert la pensée. Il a découvert la pensée. Il a découvert cette chose extraordinaire d'une parole intérieure à lui-même.

En effet, un être intelligent, nécessairement, se réfléchit lui-même, se réfléchit dans le miroir de lui-même. Un être intelligent s'exprime sur lui-même. Un être intelligent se dit lui-même à lui-même : Qui suis-je ? L'être intelligent se pose cette question : Qui suis-je ? et il se répond comme il peut. Il se dit à lui-même ce qu'il pense de lui-même. La question posée à Jean Baptiste : « Que dis-tu de toi-même ? », « Que dis-tu de toi-même ? », c'est la plus grave question que l'on puisse poser à un homme : " Que dis-tu de toi-même ? "

Eh bien ! chacun est confronté, chacun est porté‚ nécessairement devant cette question. Chacun se dit à lui-même. Chacun a un verbe intérieur, a une parole intérieure dans laquelle il exprime ce qu'il découvre de lui-même et chacun aussi a une réaction affective en face de lui-même. Il s'intéresse à lui-même. Il s'aime lui-même. Il n'est pas devant lui-même comme devant une abstraction, comme devant une idée écrite au tableau noir. Il est devant lui-même comme devant une existence à l'égard de laquelle il a à prendre position. Donc il a une réaction de volonté, une réaction de sensibilité, une réaction affective.

Il y a donc en nous, comme saint Augustin l'a si profondément exprimé, une sorte d'ébauche de la Trinité, il y a en nous une diction intérieure. L'homme se dit lui-même à lui-même. Il y a un verbe intérieur à nous-même, une parole qui justement exprime au-dedans de nous ce que nous découvrons en nous ou ce que nous découvrons de nous et il y a une réaction affective : nous nous attachons à nous-même, nous prenons une décision quant à nous-même, nous prenons une résolution à l'égard de nous-même, nous nous engageons par cette décision dans une certaine direction. Nous nous aimons, bien ou mal, nous nous aimons pour nous ou pour un autre, mais il y a toujours une réaction affective, une réaction de la volonté, de la sensibilité et du coeur.

Mais, bien sûr, cette ébauche de la Trinité, ce verbe intérieur, comme cette aspiration intérieure, sont chez nous balbutiants. Nous n'arrivons à nous connaître qu'en regardant Dieu. Nous n'arrivons à nous aimer qu'en nous aimant en Dieu et, dès que nous cessons de nous regarder en Dieu, nous ne savons plus qui nous sommes, nous sommes déchirés entre des tendances divergentes qui nous écartèlent et nous n'arrivons plus à nous orienter parce que nous avons perdu notre unité et notre amour se corrompt dans la même mesure où nous perdons la transparence de cette parole intérieure, faute de regarder Dieu, notre amour se corrompt, nous nous aimons mal, nous nous aimons passionnellement, nous nous aimons pour défendre le moins bon en nous-mêmes ou le pire, nous nous aimons pour justifier à nos propres yeux et aux yeux des autres. Donc, s'il y a en nous une ébauche de la Trinité, cette ébauche est très imparfaite, elle est balbutiante, elle est intermittente." (à suivre)