Mai 2010

Suite 2 de la conférence: La seconde naissance ou la victoire sur la mort. L'être humain est tout entier une puissance de dépassement.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

"Dans Les cloches de Nagasaki, qui est un livre admirable que vous avez certainement lu, dans Les cloches de Nagasaki, le docteur Paul Nagaï, qui est une des victime à retardement du bombardement atomique de Nagasaki, qui a eu le temps d'écrire ce livre avant de mourir, nous a laissé ce prodigieux témoignage de grandeur et de générosité au milieu de l'horreur des événements. Le docteur Nagazaki nous raconte comment, étudiant en médecine, atteint comme tous les étudiants par le matérialisme de la science occidentale, avait perdu toute foi en l'immortalité, imaginant le corps comme simplement un équilibre provisoire de forces physico-chimiques aveugles.

Et c'est dans le regard de sa mère mourante qu'il commença à recouvrer le sens de l'immortalité. Il y avait, en effet, dans le regard de cette mère mourante, à laquelle il était infiniment attaché avec le plus profond respect et la plus entière vénération, il y avait dans le regard de cette mère mourante une telle lumière, une telle grandeur, une telle puissance de vie qu'il fut atteint au plus intime de lui-même en se disant : il est impossible qu'une telle lumière, une telle grandeur s'éteigne dans le néant.

Et c'est à partir de là que il commença à s'enquérir auprès des prêtres - la Faculté de Médecine se trouvant près de la Cathédrale catholique - auprès des prêtres, justement, de leur opinion ou plutôt de leur foi touchant l'immortalité.

Et c'est à partir de la lumière puisée dans le regard de sa mère mourante qu'il s'achemina vers l'Église et qu'il devint un chrétien brûlant, magnifique, héroïque jusqu'au martyre, dans une pureté, dans une pauvreté et dans une joie extraordinaires !

Pour lui donc, la question de l'immortalité ne s'est pas posée à froid, comme un raisonnement que l'on écoute par une oreille et qui sort par l'autre. C'est justement devant cette valeur, devant ce trésor d'une mère infiniment respectée et devant la puissance de rayonnement qui se dégageait dans cette mort, qu'il fut amené à réviser le problème et à se convaincre, en effet, que il y a dans l'homme une puissance qui doit triompher de la mort.

Dans le camp de concentration d'Auschwitz, la même évidence s'impose et, d'une certaine manière, elle est encore plus bouleversante. Vous connaissez ce trait qui est tout à l'honneur de saint François, puisque il émane d'un de ses fils, le Père Kolbe. Nous sommes à Auschwitz, dans ce camp polonais où les Allemands avaient rassemblé, dès les premiers mois de la dernière guerre des centaines de prisonniers polonais, puisque c'est la Pologne qui a été la première victime de l'agression allemande.

Il y avait là donc des centaines de prisonniers réduits à l'état squelettique, comme l'étaient tous les prisonniers des camps de concentration, et naturellement les Nazis, avec leur technique parfaite, avaient entouré ce camps de fils de fer barbelés parcourus de courant électrique. Il y avait une sentinelle juchée sur un mirador tous les quinze pas, armée d'une mitrailleuse, en sorte que il était quasi impossible de s'enfuir.

Et cependant, malgré toutes ces précautions, malgré tous les risques, un Polonais s'était enfui. Le chef de camp, qui avait pour les Polonais le mépris souverain du peuple des maîtres qui considère les Slaves comme des sous-produits de l'humanité, éclate en fureur en pensant qu'un Slave a pu prendre en défaut la technique et la surveillance allemandes. Ce n'est pas possible, il faut, pour que un Polonais ait pu s'enfuir, que tous ses camarades l'aient aidé, autrement jamais il n'aurait pu réussir à défier la technique allemande.

Il rassemble donc tout le camp. Il annonce aux prisonniers que ils sont tous coupables, qu'ils sont tous complices, qu'ils vont tous le payer et que la sanction, le châtiment, sera la condamnation de dix d'entre eux à mourir de faim et de soif ! Et il ajoute: "Je les choisirai au hasard ! "

Il prend donc tout son temps de manière à ce que chacun se sente visé et enfin, quand les dix, au bout d'une heure, ont été choisis, que les autres plus ou moins lâchement respirent, puisque, pour cette fois, ils ont échappé, on entend la voix d'un des dix désignés pour la mort s'élever, sangloter, en appelant sa femme et ses enfants, car il sait, puisqu'il est condamné sans appel, que il ne les reverra plus.

C'est alors que le Père Kolbe sort du rang. " Que veut ce cochon de Polonais ? Que veut ce cochon de Polonais ?", hurle le chef, puisque il était interdit de faire un mouvement qui ne fût commandé. Et le Père Kolbe dit simplement : " Mourir, mourir pour un de ces hommes ! "

Cette demande était tellement inattendue, elle était si peu inscrite sur les tablettes psychologiques du chef, que il ne comprenait pas ce langage, il se sentait dépassé par lui, il sentait qu'il avait trouvé son maître et il ne put que dire : " Pour qui veux-tu mourir ? " -" Pour ce père de famille. " - " Eh bien, va ! "

Le père de famille rentre dans le rang - c'est lui, d'ailleurs, qui a témoigné de toute cette histoire. Il rentre dans le rang, le Père Kolbe prend sa place et il est emmené avec l'escouade des neuf autres dans un box où on les enferme en attendant la mort.

Dernier geste, qui est bien d'un fils de saint François : voyant que ses camarades tremblent d'épouvante devant cette longue agonie dont ils sont seulement au commencement, il a l'idée de les faire chanter, de les faire chanter pour endormir leur angoisse. Et, comme les Slaves savent admirablement chanter, leurs voix dépassent le box de la famine et tout le camp se met à chanter.

Les brutes allemandes, - c'est-à-dire les bourreaux, qu'on trouve d'ailleurs dans toutes les nations : il y a dans toutes les nations de ces brutes prêtes à tout faire - les brutes nazies, ces pauvres types qui sont d'ailleurs les moins coupables, puisque ils étaient simplement des exécutants, enfin ces pauvres types qui étaient prêts à obéir à n'importe quel ordre et à faire n'importe quoi pourvu que il eût été donné cet ordre, eux-même les bourreaux n'en croyaient pas leurs yeux et ils disaient : " Nous n'avons jamais rien vu , Nous n'avons jamais rien vu de pareil ! " Et, dans ce cri d'admiration, il y avait justement le sentiment d'une immense victoire. Ils venaient de voir surgir un " Himalaya ", un sommet d'humanité dans ce petit prêtre de rien du tout, qui était plus grand que la mort, qui avait choisi de la vivre pour un autre, parce qu'il sentait justement que l'autre n'était pas encore prêt à en faire un acte libre !

L'autre allait la subir dans le désespoir, lui, le Père Kolbe, il pouvait en faire un acte d'amour. Alors, il ne la subissait plus, il la surmontait, il en triomphait et, à travers la mort, il devenait un grand vivant. Et tout le monde l'a senti dans le camp. Tout le monde, pour un instant, a respiré une autre atmosphère, tout le monde a compris que quelque chose d'essentiel venait de se passer, parce qu'un homme n'était plus porté par les événements, n'était plus identifié avec sa peau. Il avait porté sa vie, il l'avait recueillie, il pouvait en faire une offrande d'amour et, à travers la mort, y ajouter une valeur définitive en devenant dans la mort une source de vie.

Tout le monde le sent. Et c'est pourquoi ceux mêmes qui n'ont aucune conviction s'inclinent devant le martyr. Ils ne savent pas exactement à quoi correspond le sentiment de respect qui les envahit, mais ils ont autant de respect pour le martyr qu'ils ont de mépris pour le lâche qui a sauvé sa peau. Ils veulent, ils en veulent au lâche d'avoir sauvé sa peau, cette existence matérielle, cette existence qui n'est plus créatrice, autant qu'ils admirent le martyr de n'avoir pas tenu à sa peau, d'avoir été supérieur à elle et d'avoir vaincu toutes les terreurs animales pour faire de sa mort un acte vivant.

Nous comprendrons d'ailleurs d'autant mieux cette vérité, que il s'agit d'être un vivant avant la mort pour être un vivant après la mort, que nous nous rappellerons que l'être humain est tout entier une puissance de dépassement." (à suivre)

Suite 3 de la conférence: La seconde naissance ou la victoire sur la mort.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

C'est une erreur de mettre d'un côté l'âme et de l'autre le corps. L'homme est tout entier, tout entier appelé à la vie éternelle. Il n'y a rien en nous qui puisse demeurer en l'état où nous a trouvés notre naissance.

Notre naissance nous a fourni un certain nombre d'énergies, un certain nombre de pouvoirs, mais nous avons à les prendre en mains, nous avons à les faire fructifier, nous avons à les transformer, nous avons à les libérer, nous avons, justement, comme dit notre Seigneur admirablement, " à naître de nouveau ".

La première naissance pour nous n'est pas la naissance définitive. Elle n'est qu'une capacité, une capacité de devenir une personne, elle n'est que un pouvoir de nous immortaliser. Il faut que nous passions par la seconde naissance pour devenir vraiment nous-même et pour réaliser toute notre vocation. C'est cela qui est admirable. Justement, l'homme doit naître deux fois parce que la première fois, il naît passivement, sans l'avoir choisi : la vie lui est imposée. Il doit naître une seconde fois en le choisissant, en faisant de sa vie un don. C'est par-là qu'il entre dans l'immortalité, mais il y entre tout entier.

Un psychologue bien connu, Pierre Janet, a dit ce mot si juste : " Nous pensons avec nos mains aussi bien qu'avec notre cerveau, nous pensons avec notre estomac, nous pensons avec tout. Il ne faut pas séparer l'un de l'autre. La psychologie est la science de l'homme tout entier ".

Il faut réagir absolument contre ce dualisme, cette espèce de séparation en deux morceaux de l'homme, qui aurait une petite âme comme une fumée blanche, perdue dans une masse de graisse. C'est absurde ! L'homme est une puissance de dépassement. L'homme est une vocation d'immortalité. L'homme est un appel à la seconde naissance, tout entier, tout entier dans son cerveau, dans son estomac, dans ses mains, enfin dans toutes les fibres de son être.

Nous avons la déplorable habitude, comme le remarque Claude Tresmontant, la déplorable habitude de nous imaginer le corps d'après le cadavre, en oubliant que le cadavre n'est plus un corps humain. Le cadavre n'est plus un corps humain. Le cadavre, c'est un agglomérat de choses de la nature qui vont, bientôt d'ailleurs, se dissoudre. Il n'y a plus que l'apparence d'un corps humain, il n'y a plus le corps humain.

Le corps humain, il faut le prendre, pour le bien comprendre, dans le germe, dans le germe dans le sein maternel. C'est là que le corps humain apparaît dans son unité, et justement il y a dans ce germe toute la puissance créatrice qui va, à partir de la nutrition fournie par la mère, fournie par la nature à travers la mère, et puis fournie par la nutrition quand l'enfant aura vu le jour, il y a justement dans ce germe toute cette puissance créatrice où nous avons ensemble ce qui va apparaître aux yeux et devenir visible et ce qui n'apparaîtra pas mais qui sera au centre de tout cela, la puissance créatrice, la puissance d'appeler tous les éléments de l'univers pour constituer un instrument toujours valable des fonctions qui concernent la liberté.

L'homme a à se créer lui-même, justement en faisant appel à toutes ces puissances de la nature, mais qu'il ordonne, qu'il recueille dans son esprit, qu'il transforme par ce pouvoir de dépassement, faisant de tout son être l'expression d'une Présence divine.

Car il est clair que le corps humain n'est pas comme le corps des animaux. Tous les psychologues, tous les phénoménologues qui ont étudié ce problème ont constaté avec émerveillement qu'il y a dans le corps humain toute une puissance d'expression qu'on ne trouve pas dans le corps animal.

On a étudié très profondément le cas d'un certain Schneider, qui avait été blessé à l'occiput d'un éclat d'obus, qui était relieur de son métier qui pouvait travailler au 75% mais qui était absolument incapable quand il n'était pas dans la suite des actions que le métier lui commandait d'enchaîner, était absolument incapable de les faire isolément. Il pouvait, en commençant son travail, aller d'un geste à l'autre par une espèce d'enchaînement en ligne droite, mais quand on lui demandait de faire un geste isolé de la suite, il ne pouvait plus.

Il ne pouvait plus comprendre le sens d'un mot isolé. Il pouvait comprendre le sens d'un ordre concernant son travail. Il ne pouvait plus lever le bras ou lever la jambe au commandement, parce que, ses gestes, il ne pouvait les faire que enchaînés.

Quand il éprouvait le besoin de se déplacer, alors le geste venait, mais il ne pouvait plus du tout le faire gratuitement, simplement comme un geste, comme le geste que fait une danseuse dont tous les mouvements ne sont pas nécessités par un besoin naturel mais veulent être l'expression d'un rêve, d'une fantaisie ou d'une idée.

Eh bien ! Tous les médecins - et ils sont très nombreux qui ont étudié ce cas - ont constaté que, chez ce blessé, il y avait perte de ce pouvoir de symbolisme qui distingue le corps humain du corps animal.

Le corps humain peut vivre, peut mimer, peut représenter, peut danser toutes sortes de situations - c'est ce que font d'ailleurs les acteurs de théâtre - sans être vraiment engagé dans la situation, parce que l'homme peut se représenter des milliers d'univers dans lesquels il ne vit pas actuellement, mais dans lesquels il peut vivre imaginairement, symboliquement, par une gesticulation de tout son être.

Donc il est clair que le corps humain, il faut le prendre à partir du germe créateur et non pas à partir du cadavre qui n'est plus un corps humain. Et il faut s'habituer à voir justement l'esprit dans l'homme non pas comme quelque chose qui serait logé à part, mais voir tout cet ensemble comme un pouvoir de dépassement, tout cet ensemble ayant à se recréer, à renaître et à s'immortaliser, comme c'est tout cet ensemble qui est appelé à la vie éternelle. (à suivre)

Homélie donnée à Lausanne, en 1960, (Elle a paru dans les Documents Episcopat N° 12 Juillet-Août 1989, et "Ton Visage ma Lumière", p150)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

" [...] Il n'y a, disait Nietzche, il n'y a jamais eu qu'un seul chrétien, et il est mort sur la Croix. » Ce jugement sévère, porté par un fils de pasteur, puisque Nietzche était fils de pasteur, ce jugement sévère nous rend attentifs aux déchets énormes, en effet, que l'histoire enregistre sur la trace des civilisations chrétiennes.

Mais si, en se réclamant du Christ, si peu d'hommes sont chrétiens, c'est, il faut bien le dire, la plupart du temps, le Christianisme ne leur a pas été présenté sous son vrai jour. Pourquoi être chrétien, en effet, plutôt que bouddhiste, ou brahmaniste ou shintoïste ? Pourquoi être disciple de Jésus-Christ plutôt que disciple de Platon ? On a écrit des tonnes de discours, on a fait des études monumentales pour prouver la vérité du Christianisme et le monde n'en a pas été beaucoup transformé, parce ce que justement on a oublié l'essentiel, on a perdu de vue ce qu'il y a de plus mordant dans l'Evangile, ce qui s'insère en pleine vie, ce qui nous touche au fond du cœur, ce qui atteint les assises mêmes de notre sensibilité. On a oublié ou on n'a pas reconnu ou on n'a jamais compris que le Christianisme était, à un degré unique, la religion de l'homme.

Les derniers mots de Jésus, nous l'avons remarqué souvent, ce n'est pas d'aimer Dieu, c'est d'aimer l'homme. Le critère qu'il donne, la marque distinctive de ses disciples, c'est qu'ils s'aiment les uns les autres. Le sacrement, je veux dire le rite, le signe de ralliement, c'est l'Eucharistie, c'est à dire un banquet qui rassemble tous les hommes autour d'une même table, et un des derniers gestes de Jésus-Christ, c'est de laver les pieds de ses disciples en s'agenouillant devant eux. C'est là, d'une manière unique, que nous saisissons toute la nouveauté, toute la révolution opérée par Jésus.

Parler de Dieu, qui ne le sait pas ? Facile d'imaginer un dieu que l'on fabrique en le tirant de notions toutes faites, c'est si facile de proposer aux gens des doctrines invérifiables, de leur promettre une récompense ou de leur annoncer la fin du monde. C'est si difficile, par contre, de leur faire découvrir Dieu au cœur même de leur vie. Et justement c'est cela que Jésus a fait et, si nous sommes, du moins si nous voulons être chrétiens, si nous en avons le désir, aussi loin que nous soyons de l'être effectivement, c'est justement parce que en Jésus, il y a un poids d'humanité unique, parce qu'en Jésus il y a la passion de l'homme jusqu'à la mort de la Croix. Il n'y a pas besoin d'autre chose pour attirer notre attention, pour nous convaincre, que ce poids d'humanité, que cette authenticité dans l'amour de l'homme, que cette reconnaissance, dans l'homme, du Règne de Dieu.

Car il ne s'agit plus maintenant de s'évader de la terre, de feindre et d'imaginer un ciel derrière les nuages ; il s'agit maintenant de réaliser en nous, et de découvrir dans les autres, un infini qui est inconnaissable s'il ne se réalise pas en nous. Et c'est là justement ce qu'il y a de si dramatique dans l'agenouillement du lavement des pieds. Ce geste qui scandalise les Apôtres, ce geste qui contredit toutes les images qu'ils se sont faites de Dieu et du Messie, ce geste qui se profile sur la Croix qui sera pour demain, ce geste c'est vraiment la programmation unique de la grandeur et de la dignité humaine.

Il faut entendre tout ce qu'il y a de désespéré dans cette entreprise de Jésus-Christ. Il sait que tout est perdu, il sait qu'il va entrer dans son agonie, il sait que Judas l'a vendu, que Pierre va le renier, que Jean va s'endormir, que tous vont fuir. Il sait tout cela, mais il sait aussi que le Royaume de Dieu n'est nulle part ailleurs que dans l'homme ; dans ces hommes-là, dans ces hommes médiocres et qui n'ont rien compris, et qui, tout à l'heure, vont l'abandonner dans son agonie, dans sa solitude et dans son échec.

Le Royaume de Dieu, en effet pour lui, c'est l'homme, c'est l'homme ouvert, l'homme transparent, l'homme généreux, l'homme qui laisse passer, à travers lui, toute cette vie de Dieu dont toute conscience humaine porte à son insu le trésor. Et tant que l'homme n'a pas donné cette réponse, tant qu'il n'a pas offert cette transparence, tant qu'il n'est pas entré dans ce rapport de générosité, le Royaume de Dieu n'est qu'un mot : il est un programme, il n'est pas une réalité.

Et c'est justement pour appeler cette réalité, pour susciter dans le cœur de ses Apôtres, au dernier moment, une correspondance et une collaboration, un consentement indispensable, c'est pour cela que Jésus est à genoux devant eux et devant toute l'humanité. Et c'est pourquoi aussi, le suprême testament, c'est cet amour de l'homme, c'est ce signe donné à ses disciples qui doivent s'aider et s'aimer les uns les autres, sous peine de ne jamais atteindre, de ne jamais devenir ce Royaume de Dieu qui est inscrit au cœur de notre cœur.

Jésus ne sera pas exaucé. Les Apôtres ne comprendront pas, Judas persévèrera dans sa trahison, Pierre atteindra à son reniement, Jean s'endormira, et tous s'enfuiront quand ils le verront abandonné, voué à l'échec et condamné.

Quand éclatera le miracle de la Pentecôte, ce baptême de feu qui va initier les Apôtres cette fois à la vérité du Messie, qui va les introduire dans son intimité, qui va faire d'eux les porteurs du message qui doit allumer dans le monde l'incendie de l'amour, il arrivera si souvent que ce message soit mal entendu et que, de nouveau, on rétablisse, sous le nom de Jésus-Christ, une idole que l'on croyait dépassée. Et c'est pourquoi, il faudra toujours revenir à cette religion de l'homme, qui est la plus difficile, cette religion universelle, cette religion qui n'exclut personne, cette religion où tout le monde est attendu, cette religion dont chacun est le porteur, cette religion où toute conscience est perçue comme une chance pour le Royaume de Dieu.

Il y a là quelque chose de tellement unique, de tellement prodigieux, de tellement fou, parce qu'enfin qu'est-ce que l'homme, l'homme misérable, l'homme ligoté par ses convoitises, l'homme qui utilise ses plus belles découvertes en vue de la destruction ? Qu'est-ce que l'homme pour qu'on lui fasse un tel crédit ? Mais justement, c'est ce crédit de la générosité divine qui doit, peu à peu, le reconduire à lui-même, lui faire découvrir au dedans de lui-même cet infini dont il rêve et l'appeler à le réaliser et à l'exprimer dans tout son être et dans toute sa vie. Au fond, tout est là : si l'on ne croit pas en l'homme, il est impossible de croire en Dieu.

Car, justement, rien ne peut vérifier une affirmation, sinon qu'elle devienne vie en nous. Tout ce que l'on peut dire est dit par un homme, nous parvient à travers une bouche humaine . Et la seule caution d'une affirmation quelconque, c'est justement qu'elle devienne lumière dans une vie d'homme. " (à suivre)

Fin de la conférence sur l'immortalité.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Alors, qu'est-ce qui meurt ? C'est ce qui est déjà mort. Ce qui meurt, c'est ce que nous n'avons pas réussi à transformer, à libérer, à immortaliser. Ce sont, comme dit notre Seigneur, les branches mortes, les branches mortes que le vigneron émonde pour que la vigne porte davantage de fruits.

La mort, justement, pour celui qui est passé par la seconde naissance, et qui a persévéré dans sa vocation d'immortalité, la mort émonde simplement ce qui ne peut pas encore vivre éternellement. Et on s'en rend compte d'une manière magnifique et incomparable dans la mort de saint François, Saint François, justement, qui a constamment identifié sa vie avec celle du Seigneur, Saint François qui a été crucifié par son amour, qui porte les stigmates de l'Amour crucifié, Saint François qui n'est qu'une aspiration vivante où son être s'est engagé tout entier vers cet Amour qui est sa respiration ; quand il apprend que la mort est proche, il jubile, il jubile et il ajoute une strophe au Cantique du Soleil.

Et, tandis que ses Frères veulent lui faire faire une mort édifiante en lui demandant que sa mort soit " specchio e lume " qu'elle soit un miroir et une lumière, ils veulent le voir dans une niche, quoi, comme les saints dont ils ont l'habitude dans les livres qu'ils ont pu lire, saint François, lui, n'entend pas du tout mourir d'une mort édifiante.

Il demande, parce que la mort pour lui c'est une amie, il demande que l'on chante le Cantique du Soleil. Et lorsque viendra le dernier jour, vous vous rappelez, vous vous rappelez ce départ, ce départ de l'évêché d'Assise, cette marche vers la Portioncule, cette bénédiction - enjeu vital des crucifères donnée à la ville d'Assise - et enfin cette arrivée à la Portioncule où, il veut après avoir rassemblé tous ses Frères, en attendant l'arrivée de Frère Jacqueline qui doit lui apporter le vêtement où il sera enseveli, il veut qu'on accueille la mort comme une Reine, il veut que le médecin la salue comme un héraut salue le roi et, une fois que cette salutation a été adressée à sa sœur la mort, il demande à entendre une dernière fois le Cantique du Soleil.

Justement, il veut rassembler tout l'univers dans son cœur, il veut l'embrasser une dernière fois dans son amour, parce que il ne quitte rien ; aucun lien maintenant ne peut être rompu entre lui et l'univers, puisque l'univers a été transformé, est devenu dans son amour une immense gerbe de tendresse à la gloire de Dieu.

Il a vraiment créé le monde et ce n'est pas seulement lui qui est né une seconde fois, c'est le monde qui est né une seconde fois dans son amour et c'est le monde qui s'est éternisé dans son Cantique. Il ne quitte rien. Il n'y a plus qu'une fine cloison qui le sépare encore du visage bien-aimé qu'il porte dans son cœur et il n'y a plus en lui la moindre résistance. Non seulement il n'y a plus la moindre résistance à la mort, c'est sa chair elle-même qui est un élan vers le Christ qui est sa vie, car elle aussi tressaille de joie à l'approche du Dieu vivant, et elle est comme le lance-fusées de son immortalité.

Et quand vraiment il part, quand il entre dans cette vie qu'il est devenu, car enfin le Ciel était en lui, il est devenu la vie éternelle, il est devenu le Ciel, et maintenant il le contemple et tout le monde sent que ce n'est pas la mort, que c'est l'apothéose, que la mort est vaincue, que l'immortalité était enracinée dans ce corps transfiguré et, lorsque le chant de l'alouette s'élève au soleil couchant, toutes ces âmes en larmes versent en réalité des larmes d'admiration et de joie, parce que c'est l'assomption de leur Maître, ce n'est pas sa mort, et ils savent bien que, désormais, il demeure avec eux jusqu'à la fin des siècles pour être en eux le ferment de la divine Pauvreté.

Il est donc bien clair que la vraie question, c'est d'être un vivant avant la mort. Il est donc bien vrai qu'on n'entre pas dans le Ciel comme s'il s'agissait d'aller quelque part. Il faut devenir le Ciel, il faut le devenir. Il faut devenir la vie éternelle, il faut la devenir dans tout son être.

Et c'est pourquoi le chrétien sait que il est appelé à vaincre la mort. Il ne s'agit pas de la craindre, puisqu'elle n'a prise en nous que sur la mort. Il s'agit, au contraire, de vivifier tout notre être et le pénétrer de grâce et de Présence divine, afin que notre mort devienne, comme celle de saint François, un acte libre et une offrande d'amour.

Nous n'avons rien à redouter de la mort si nous sommes des vivants, puisque la mort n'a prise que sur la mort. Nous avons à affirmer la puissance de vie qui est le Dieu vivant en nous justement, en faisant pénétrer le rayonnement de sa Présence en tout notre être, dans notre cerveau, dans notre estomac, comme dans nos mains, comme dans toutes les fibres de notre chair, en essayant d'avoir cette vision vivante de la mort et de comprendre que le chrétien, ce n'est pas quelqu'un qui spécule par une sorte d'espérance incertaine sur une survie, parce qu'il a peur de mourir. Pas du tout ! Le chrétien est quelqu'un qui sait que sa vocation est de vaincre la mort, aujourd'hui et tous les jours de sa vie, jusqu'à ce qu'enfin il fasse de sa mort elle-même un acte de vie !

Tout cela, nous le sentirons de mieux en mieux à mesure que nous donnerons à la parole de notre Seigneur dite à Nicodème toute sa valeur : " Personne ne peut entrer au Royaume de Dieu, s'il ne naît de nouveau ! " (Jn. 3, 3-5)

Quelle merveille ! Oui, c'est cela, l'homme, c'est cela qui fait de lui l'homme, il ne peut pas s'en tenir au donné, à ce qu'il a reçu au moment de sa naissance, il ne peut pas être porté : il faut qu'il se porte, il faut qu'il porte tout l'univers et il faut qu'il porte enfin Dieu lui-même.

Et c'est par ce retournement de la situation que il échappe justement aux limites des forces naturelles. Comment ne seraient-elles pas limitées puisque elles ne peuvent pas se porter, puisqu'elles sont passives et aveugles ? Elles sont nécessairement limitées.

La merveille de l'homme, c'est que il peut prendre un recul par rapport à toutes ces énergies naturelles, il peut les peser, il peut les équilibrer, il peut les transformer, il peut les transfigurer et c'est justement ce qu'il a à faire, car toutes ces forces en elles-mêmes sont bonnes, elles sont nécessaires d'ailleurs, et elles sont appelées, elles aussi, finalement, à travers l'homme, à s'immortaliser.

Voilà la tâche admirable de l'homme, la tâche admirable du chrétien : non pas de vivre pour préparer une confrontation avec une mort qui vient du dehors et qui nourrit son épouvante, mais pour être avec Dieu un créateur qui transforme l'univers en se transformant d'abord lui-même, afin que tout son être, saisi par cette puissance de dépassement et ayant vécu la nouvelle naissance, puisse devenir vie éternelle, puisse devenir le Ciel vivant.

C'est pourquoi le Psalmiste dit ce mot qui n'est jamais plus vrai que dans la perspective de l'entretien de Jésus avec Nicodème : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai, Je ne mourrai pas, mais je vivrai, . "

Saint François nous apprendra à parcourir cet itinéraire de lumière et à aller justement toujours plus avant dans cette conquête qui nous immortalise, afin que nous puissions dire, nous aussi : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai ", car Dieu n'est pas le Dieu des morts, comme dit Jésus, il est le Dieu des vivants. Et c'est pourquoi notre jeunesse est devant nous. (Fin)

Suite de l'homélie donnée à Lausanne, en 1960, (Elle a paru dans les Documents Episcopat N° 12 Juillet-Août 1989 et "Ton Visage ma Lumière", p150ss.)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

"Aussi bien, que signifie la vénération des saints ? Qu'est-ce que nous demandons aux saints, quels que soient leurs noms, depuis les Apôtres jusqu'à Thérèse de l'Enfant Jésus ? Qu'est-ce que nous leur demandons ? Mais justement de vérifier dans leur vie une affirmation qui ne peut apparaître comme une vérité que dans une histoire humaine. Nous leur demandons d'être cette transparence à Dieu, nous leur demandons d'être cet espace de lumière, comme nous leur demandons de devenir en nous un ferment de libération. Et nous savons que sans ce témoignage, il n'y a rien.

Ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les documents, ce ne sont pas les raisonnements, qui pourront jamais nous convaincre et nous convertir. Ce qu'il faut, c'est la lumière d'une vie, c'est le rayonnement d'un visage, c'est le battement d'un cœur, c'est le don de toute une vie.

Nous n'allons pas nous interroger sur les titres du Christ à notre foi. Ce que nous avons à faire, c'est justement de découvrir ces dimensions de l'homme, de les respecter en nous et dans les autres, et de devenir, chaque jour davantage, ce Royaume de Dieu, en entrant toujours plus à fond dans ce dialogue silencieux, où Dieu nous convie, pour que notre vie soit tout entière le rayonnement de sa Présence.

Il est clair que si le Christianisme est la religion de l'homme, s'il y a en Jésus une telle passion pour l'humanité, si Dieu est à genoux devant l'homme, il y a une possibilité de nous entendre avec ceux qui glorifient l'homme comme un Dieu. C'est cela, au fond, qui est le ferment de ce qu'on appelle le monde moderne. Le monde moderne a la nostalgie de la divinité de l'homme et il a bien raison. Et le Christ est au fond à l'origine de cette nostalgie. C'est lui qui a donné à l'homme toute cette ampleur et toute cette beauté. C'est lui qui a placé l'homme si haut, c'est lui qui a mis notre liberté au prix de la Croix. C'est lui qui nous a révélé Dieu à genoux devant l'homme.

Ne nous étonnons pas quand nous avons affaire avec la vérité, la vérité qui est le jour de notre intelligence, quand nous sommes en face de la musique où notre sensibilité se met à chanter, quand nous sommes face à l'amour où nous nous déprenons de nous-mêmes, nous savons bien que ni la vérité, ni la musique, ni l'amour ne peuvent nous contraindre. La vérité ne peut s'enraciner en nous, la musique ne peut résonner dans notre sensibilité, l'amour ne peut prendre possession de notre cœur que si nous le voulons, que si nous y consentons, que si nous entrons dans un dialogue de réciprocité où notre « oui » conditionne la lumière, la musique et l'amour.

Et Dieu qui est tout cela, Dieu qui est à l'origine musique, vérité, lumière, amour, Dieu ne peut rien que s'offrir, mais jamais, il ne peut nous contraindre. Et c'est pourquoi, il a l'air si souvent absent, absent parce que nous le sommes.

Quand nous serons présents, le Règne de Dieu se révèlera, la vérité illuminera le monde, la musique chantera dans le silence des cœurs et l'amour formera cette chaîne de bonheur et réalisera enfin la fraternité humaine.

Ne nous y trompons pas : c'est à cela que le Christ nous appelle et nous n'avons pas à nous inquiéter d'autre chose que d'entrer aujourd'hui dans cet amour de l'homme, qui est le plus difficile parce que l'homme justement n'est pas encore lui-même. Il faut que l'homme devienne, il faut qu'il naisse, il faut qu'il croisse, il faut qu'il soit libéré, et cela prend du temps, et nous ne sommes qu'au commencement de l'humanité vraie, au commencement du commencement.

Mais il suffit que la voie soit ouverte, il suffit que la direction nous soit montrée, il suffit que toute équivoque soit dissipée : c'est cela notre religion, c'est cela l'Evangile, c'est cela la révolution accomplie par Jésus-Christ. Le ciel est ici, il est au-dedans de nous, il est maintenant, il est pour aujourd'hui, car le Règne de Dieu, c'est l'Homme.

Vous vous rappelez le magnifique quatrain, le magnifique quatrain d'Angélus Silelius : "mon esprit ne cesse d'invoquer dans un cri, ou plutôt l'abîme de mon esprit ne cesse d'invoquer dans un cri l'abîme de Dieu. De ces deux abîmes, dis : quel est le plus grand ? " Car c'est cela justement les abîmes de Dieu : les abîmes de lumière et d'amour ne peuvent nous être connus que dans les abîmes de notre âme, quand notre âme a quitté ses limites, quand elle a dépassé ses frontières, quand elle est devenue un espace de lumière et d'amour.

Je ne pense pas que l'on puisse récuser ce christianisme. Je suis sûr que personne ne le refuserait s'il était vécu silencieusement, si nous étions nous-même cet Evangile vivant et si l'on voyait en nous se dresser l'homme dans toute sa stature, dans toute sa grandeur et dans toute sa dignité. Et c'est là, finalement, le seul critère que nous soyons pour rendre témoignage à Jésus qui est le Fils de l'homme, à un degré unique, et c'est cela justement qui nous garantit qu'il est le Fils de Dieu à un degré unique. C'est cela qui nous est demandé : de nous faire fils de l'homme pour devenir fils de Dieu.

Nous identifier avec les autres, prendre en charge la douleur et l'espoir du monde et pour commencer aujourd'hui, aujourd'hui dans notre maison, , aujourd'hui dans notre foyer, demain, dans notre bureau ou dans notre atelier, faire crédit à ceux qui nous entourent, leur porter la lumière du lavement des pieds, être à l'écoute du mystère de leur âme, et devenir pour eux cet espace où la liberté respire, afin qu'ils sachent que le ciel n'est pas là-bas derrière les nuages, mais qu'il est maintenant, ici, au plus intime de notre cœur." ( Fin)