Mai 2010

Suite 2 de la conférence: La seconde naissance ou la victoire sur la mort. L'être humain est tout entier une puissance de dépassement.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

"Dans Les cloches de Nagasaki, qui est un livre admirable que vous avez certainement lu, dans Les cloches de Nagasaki, le docteur Paul Nagaï, qui est une des victime à retardement du bombardement atomique de Nagasaki, qui a eu le temps d'écrire ce livre avant de mourir, nous a laissé ce prodigieux témoignage de grandeur et de générosité au milieu de l'horreur des événements. Le docteur Nagazaki nous raconte comment, étudiant en médecine, atteint comme tous les étudiants par le matérialisme de la science occidentale, avait perdu toute foi en l'immortalité, imaginant le corps comme simplement un équilibre provisoire de forces physico-chimiques aveugles.

Et c'est dans le regard de sa mère mourante qu'il commença à recouvrer le sens de l'immortalité. Il y avait, en effet, dans le regard de cette mère mourante, à laquelle il était infiniment attaché avec le plus profond respect et la plus entière vénération, il y avait dans le regard de cette mère mourante une telle lumière, une telle grandeur, une telle puissance de vie qu'il fut atteint au plus intime de lui-même en se disant : il est impossible qu'une telle lumière, une telle grandeur s'éteigne dans le néant.

Et c'est à partir de là que il commença à s'enquérir auprès des prêtres - la Faculté de Médecine se trouvant près de la Cathédrale catholique - auprès des prêtres, justement, de leur opinion ou plutôt de leur foi touchant l'immortalité.

Et c'est à partir de la lumière puisée dans le regard de sa mère mourante qu'il s'achemina vers l'Église et qu'il devint un chrétien brûlant, magnifique, héroïque jusqu'au martyre, dans une pureté, dans une pauvreté et dans une joie extraordinaires !

Pour lui donc, la question de l'immortalité ne s'est pas posée à froid, comme un raisonnement que l'on écoute par une oreille et qui sort par l'autre. C'est justement devant cette valeur, devant ce trésor d'une mère infiniment respectée et devant la puissance de rayonnement qui se dégageait dans cette mort, qu'il fut amené à réviser le problème et à se convaincre, en effet, que il y a dans l'homme une puissance qui doit triompher de la mort.

Dans le camp de concentration d'Auschwitz, la même évidence s'impose et, d'une certaine manière, elle est encore plus bouleversante. Vous connaissez ce trait qui est tout à l'honneur de saint François, puisque il émane d'un de ses fils, le Père Kolbe. Nous sommes à Auschwitz, dans ce camp polonais où les Allemands avaient rassemblé, dès les premiers mois de la dernière guerre des centaines de prisonniers polonais, puisque c'est la Pologne qui a été la première victime de l'agression allemande.

Il y avait là donc des centaines de prisonniers réduits à l'état squelettique, comme l'étaient tous les prisonniers des camps de concentration, et naturellement les Nazis, avec leur technique parfaite, avaient entouré ce camps de fils de fer barbelés parcourus de courant électrique. Il y avait une sentinelle juchée sur un mirador tous les quinze pas, armée d'une mitrailleuse, en sorte que il était quasi impossible de s'enfuir.

Et cependant, malgré toutes ces précautions, malgré tous les risques, un Polonais s'était enfui. Le chef de camp, qui avait pour les Polonais le mépris souverain du peuple des maîtres qui considère les Slaves comme des sous-produits de l'humanité, éclate en fureur en pensant qu'un Slave a pu prendre en défaut la technique et la surveillance allemandes. Ce n'est pas possible, il faut, pour que un Polonais ait pu s'enfuir, que tous ses camarades l'aient aidé, autrement jamais il n'aurait pu réussir à défier la technique allemande.

Il rassemble donc tout le camp. Il annonce aux prisonniers que ils sont tous coupables, qu'ils sont tous complices, qu'ils vont tous le payer et que la sanction, le châtiment, sera la condamnation de dix d'entre eux à mourir de faim et de soif ! Et il ajoute: "Je les choisirai au hasard ! "

Il prend donc tout son temps de manière à ce que chacun se sente visé et enfin, quand les dix, au bout d'une heure, ont été choisis, que les autres plus ou moins lâchement respirent, puisque, pour cette fois, ils ont échappé, on entend la voix d'un des dix désignés pour la mort s'élever, sangloter, en appelant sa femme et ses enfants, car il sait, puisqu'il est condamné sans appel, que il ne les reverra plus.

C'est alors que le Père Kolbe sort du rang. " Que veut ce cochon de Polonais ? Que veut ce cochon de Polonais ?", hurle le chef, puisque il était interdit de faire un mouvement qui ne fût commandé. Et le Père Kolbe dit simplement : " Mourir, mourir pour un de ces hommes ! "

Cette demande était tellement inattendue, elle était si peu inscrite sur les tablettes psychologiques du chef, que il ne comprenait pas ce langage, il se sentait dépassé par lui, il sentait qu'il avait trouvé son maître et il ne put que dire : " Pour qui veux-tu mourir ? " -" Pour ce père de famille. " - " Eh bien, va ! "

Le père de famille rentre dans le rang - c'est lui, d'ailleurs, qui a témoigné de toute cette histoire. Il rentre dans le rang, le Père Kolbe prend sa place et il est emmené avec l'escouade des neuf autres dans un box où on les enferme en attendant la mort.

Dernier geste, qui est bien d'un fils de saint François : voyant que ses camarades tremblent d'épouvante devant cette longue agonie dont ils sont seulement au commencement, il a l'idée de les faire chanter, de les faire chanter pour endormir leur angoisse. Et, comme les Slaves savent admirablement chanter, leurs voix dépassent le box de la famine et tout le camp se met à chanter.

Les brutes allemandes, - c'est-à-dire les bourreaux, qu'on trouve d'ailleurs dans toutes les nations : il y a dans toutes les nations de ces brutes prêtes à tout faire - les brutes nazies, ces pauvres types qui sont d'ailleurs les moins coupables, puisque ils étaient simplement des exécutants, enfin ces pauvres types qui étaient prêts à obéir à n'importe quel ordre et à faire n'importe quoi pourvu que il eût été donné cet ordre, eux-même les bourreaux n'en croyaient pas leurs yeux et ils disaient : " Nous n'avons jamais rien vu , Nous n'avons jamais rien vu de pareil ! " Et, dans ce cri d'admiration, il y avait justement le sentiment d'une immense victoire. Ils venaient de voir surgir un " Himalaya ", un sommet d'humanité dans ce petit prêtre de rien du tout, qui était plus grand que la mort, qui avait choisi de la vivre pour un autre, parce qu'il sentait justement que l'autre n'était pas encore prêt à en faire un acte libre !

L'autre allait la subir dans le désespoir, lui, le Père Kolbe, il pouvait en faire un acte d'amour. Alors, il ne la subissait plus, il la surmontait, il en triomphait et, à travers la mort, il devenait un grand vivant. Et tout le monde l'a senti dans le camp. Tout le monde, pour un instant, a respiré une autre atmosphère, tout le monde a compris que quelque chose d'essentiel venait de se passer, parce qu'un homme n'était plus porté par les événements, n'était plus identifié avec sa peau. Il avait porté sa vie, il l'avait recueillie, il pouvait en faire une offrande d'amour et, à travers la mort, y ajouter une valeur définitive en devenant dans la mort une source de vie.

Tout le monde le sent. Et c'est pourquoi ceux mêmes qui n'ont aucune conviction s'inclinent devant le martyr. Ils ne savent pas exactement à quoi correspond le sentiment de respect qui les envahit, mais ils ont autant de respect pour le martyr qu'ils ont de mépris pour le lâche qui a sauvé sa peau. Ils veulent, ils en veulent au lâche d'avoir sauvé sa peau, cette existence matérielle, cette existence qui n'est plus créatrice, autant qu'ils admirent le martyr de n'avoir pas tenu à sa peau, d'avoir été supérieur à elle et d'avoir vaincu toutes les terreurs animales pour faire de sa mort un acte vivant.

Nous comprendrons d'ailleurs d'autant mieux cette vérité, que il s'agit d'être un vivant avant la mort pour être un vivant après la mort, que nous nous rappellerons que l'être humain est tout entier une puissance de dépassement." (à suivre)

Conférence donnée à Ghazir, en 1959: "Jésus, véritable sens des Écritures", quatrième et dernière partie. 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

       

       Alors, ne disons jamais, ne disons jamais aux enfants que Dieu est ce Dieu du 26ème chapitre du Lévitique. Commençons par le visage, le visage du Nouveau Testament et, à travers ce visage, une fois que nous aurons essayé de l'imprimer  dans  leur  cœur, quand ils  seront  bien  sûrs que ils vont vers un amour infiniment plus maternel que celui de la plus tendre des mères, alors on pourra leur raconter comment, dans l'Ancien Testament, aux différentes époques, on se représentait Dieu, où l'on avait une telle peur de lui que, au pied du Sinaï, le peuple disait : " Surtout, que Dieu ne nous parle pas, que Dieu ne nous parle pas ! Que Moïse nous parle, mais pas Dieu, parce que si Dieu nous parle, nous mourrons ! " ( Ex 20, 19 ). Comme le prophète Isaïe, lorsqu'il entre dans sa vision inaugurale, a le sentiment que il va mourir, parce qu'il est indigne de se trouver en face de Dieu. 

       Il faut donc repenser tout le catéchisme dans cette lumière. Il ne faut jamais laisser croire aux enfants que le stade primitif que représente la Genèse - c'est-à-dire le premier livre de la Bible et tous ceux qui le suivent - que ce premier stade primitif correspond à la vérité définitive. C'était une première approche, qui était vraie dans la mesure où elle était un mouvement vers Dieu, qui est fausse si on la boucle sur elle-même.

       Il est clair que, si vous représentez l'histoire du péché originel à des enfants sous l'aspect d'un maître qui a défendu l'entrée ou plutôt l'accès dans son beau jardin, l'accès aux plus beaux arbres qui sont l'arbre de vie et l'arbre de la connaissance du bien et du mal, parce que il est le maître et qu'il a le droit de mettre le bonheur à ses propres conditions, si vous leur racontez cette histoire de cette manière, en concluant que c'est parce qu'Adam et Eve ont touché à ce fruit défendu, qu'ils ont été frappés et nous avec eux, vous ne tenez pas compte, si vous vous bornez à cela, de l'autre jardin qui est le jardin de l'agonie, car, finalement, c'est dans ce jardin de l'agonie que nous apprenons ce que signifie le premier jardin.

       Dans cet abandon de notre Seigneur, dans cette solitude infinie où se révèle en plénitude l'amour infini de Dieu, nous comprenons que le mot de Pascal, le mot de Pascal disant : " Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ", ce mot, il faut le reporter jusqu'aux origines du monde : c'est dès le commencement, comme dit l'Apocalypse, dès le commencement du monde que l'agneau est immolé, c'est dès le commencement du monde que  Jésus est en agonie parce que justement le péché c'est d'abord, c'est essentiellement, c'est uniquement un refus d'amour.

       Dieu n'a pas voulu, il n'a pas voulu éprouver l'homme pour lui faire sentir sa puissance.  Il  a  offert  à  l'homme  ses  fiançailles. Il a  offert à  l'homme ce mariage d'amour qu'il ne cesse d'offrir à travers tous les siècles, et le premier péché a été le premier jugement de Dieu par l'homme, le premier refus, la première condamnation, la première crucifixion, et ce qu'il faut retenir justement de ce premier chapitre de la Genèse, dans la lumière du second jardin qu'est le jardin de l'agonie, c'est ce cri de l'innocence de Dieu qui traverse toute la Bible, qui retentit sur le calvaire et qui  sera entendu jusqu'à la fin des siècles, ce cri de l'innocence de Dieu.

       Ce n'est pas Dieu qui a inventé la mort, ce n'est pas Dieu qui a inventé la souffrance, ce n'est pas Dieu qui a inventé la douleur, ce n'est pas Dieu qui a inventé le mal : tout cela est venu malgré lui et il en est victime, comme l'agneau immolé dès le commencement du monde.

       C'est dans cette lumière christique qu'il est absolument nécessaire de relire la Bible. D'ailleurs, la Bible est un sacrement, comme nous aurons l'occasion de le préciser. La Bible est un sacrement. Ce n'est pas un livre, c'est Quelqu'un, c'est quelqu'un. Et l'Imitation le dit d'une manière admirable lorsque elle parle du banquet eucharistique et du banquet des écritures car, dans l'un et l'autre, on reçoit et on se nourrit de la parole éternelle de Dieu. Dans l'un et l'autre banquet, on reçoit le Verbe de Dieu qui est Jésus. Le véritable sens des Écritures, c'est Jésus. Et ce Livre est une Personne, et il faut le lire comme la confidence, comme la confidence d'une mère qui raconte comment elle s'est adaptée à des barbares, à des sauvages, à des primitifs, comment elle s'est adaptée à des progressants, qui allaient plus loin, à des êtres qui commençaient à aimer, qui allaient encore plus loin, jusqu'à ce qu'enfin éclate la pleine lumière, le plein midi de la vérité dans l'humanité de notre Seigneur.

       Et d'ailleurs, nous en avons le sentiment très net quand nous lisons à la messe ces beaux textes enchâssés dans la liturgie, ces textes qui peuvent être pris n'importe où, n'importe où...

       Nous ne les lisons pas dans le sens littéral, nous les lisons dans le sens christique. Il y a un texte admirable pour la fête du précieux sang de notre Seigneur et qui dit : " Pourquoi tes vêtements sont-ils rouges comme le vêtement de celui qui foule le vin dans le pressoir ? "( Is. 63, 2 ).  Cette  image,  quand  vous  la  lisez  dans  le bréviaire  ou  dans la liturgie est une chose magnifique qui vous fait immédiatement penser à la tendresse infinie de l'agneau immolé.

       Quand vous lisez le texte dans Isaïe, il s'agit de la cuve de la colère de Dieu justement, où les êtres sont piétinés et leur sang jaillit, jaillit de la cuve, comme le sang de la grappe sous les pieds de celui qui presse la vendange. C'est tout autre chose. Mais l'Église, très justement, a gardé la première image, l'a enchâssée dans le mystère de Jésus, parce que son véritable sens, finalement, comme le sens de tout, c'est Jésus. Et jamais, d'ailleurs, la Bible n'est aussi belle que dans la liturgie.

       On est parfois choqué en lisant le texte de la Bible, au premier moment. On peut être choqué, tant qu'on ne pense pas qu'il s'agit de pédagogie et d'adaptation, de miséricorde et de pauvreté, puisque Dieu s'est fait parole humaine. Mais, dans la liturgie de la messe, on n'est jamais gêné, c'est parce que tous ces textes sont enchâssés dans le mystère de Jésus et deviennent vivants dans cette lumière. Alors, tout s'anime de sa Présence et bat aux battements de son cœur.

       Et c'est bien cela : en chaque mot de la Bible, il y a les battements de son cœur. Et, quand on la lit dans cet esprit, on ne voit que son visage et on n'est sensible qu'à son amour.

       Mais, justement parce que tout le monde n'est pas, n'a pas été introduit dans la confidence, il ne faut pas non plus prodiguer ces textes devant tout le monde et chacun. Et lorsque l'on enseigne le catéchisme, il faut ne jamais donner cette vision de Dieu comme la dernière. C'est le fait d'une vision de Dieu d'une certaine époque, mais le vrai visage de Dieu vous le trouverez précisément dans la lumière pascale, vous le trouverez dans le silence de l'adoration, vous le trouverez en écoutant en vous cette musique dont l'Écriture nous dit magnifiquement, sachant que on ne peut entendre la vraie parole de Dieu qu'en étant enraciné dans son intimité et en étant accordé aux battements de son cœur, alors on entend cette musique que perçoit celui qui ne fait plus de bruit avec lui-même et à propos de laquelle l'Écriture nous dit : " N'empêchez pas la musique... "   (Fin de la conférence)

Fin de la conférence sur l'immortalité.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Alors, qu'est-ce qui meurt ? C'est ce qui est déjà mort. Ce qui meurt, c'est ce que nous n'avons pas réussi à transformer, à libérer, à immortaliser. Ce sont, comme dit notre Seigneur, les branches mortes, les branches mortes que le vigneron émonde pour que la vigne porte davantage de fruits.

La mort, justement, pour celui qui est passé par la seconde naissance, et qui a persévéré dans sa vocation d'immortalité, la mort émonde simplement ce qui ne peut pas encore vivre éternellement. Et on s'en rend compte d'une manière magnifique et incomparable dans la mort de saint François, Saint François, justement, qui a constamment identifié sa vie avec celle du Seigneur, Saint François qui a été crucifié par son amour, qui porte les stigmates de l'Amour crucifié, Saint François qui n'est qu'une aspiration vivante où son être s'est engagé tout entier vers cet Amour qui est sa respiration ; quand il apprend que la mort est proche, il jubile, il jubile et il ajoute une strophe au Cantique du Soleil.

Et, tandis que ses Frères veulent lui faire faire une mort édifiante en lui demandant que sa mort soit " specchio e lume " qu'elle soit un miroir et une lumière, ils veulent le voir dans une niche, quoi, comme les saints dont ils ont l'habitude dans les livres qu'ils ont pu lire, saint François, lui, n'entend pas du tout mourir d'une mort édifiante.

Il demande, parce que la mort pour lui c'est une amie, il demande que l'on chante le Cantique du Soleil. Et lorsque viendra le dernier jour, vous vous rappelez, vous vous rappelez ce départ, ce départ de l'évêché d'Assise, cette marche vers la Portioncule, cette bénédiction - enjeu vital des crucifères donnée à la ville d'Assise - et enfin cette arrivée à la Portioncule où, il veut après avoir rassemblé tous ses Frères, en attendant l'arrivée de Frère Jacqueline qui doit lui apporter le vêtement où il sera enseveli, il veut qu'on accueille la mort comme une Reine, il veut que le médecin la salue comme un héraut salue le roi et, une fois que cette salutation a été adressée à sa sœur la mort, il demande à entendre une dernière fois le Cantique du Soleil.

Justement, il veut rassembler tout l'univers dans son cœur, il veut l'embrasser une dernière fois dans son amour, parce que il ne quitte rien ; aucun lien maintenant ne peut être rompu entre lui et l'univers, puisque l'univers a été transformé, est devenu dans son amour une immense gerbe de tendresse à la gloire de Dieu.

Il a vraiment créé le monde et ce n'est pas seulement lui qui est né une seconde fois, c'est le monde qui est né une seconde fois dans son amour et c'est le monde qui s'est éternisé dans son Cantique. Il ne quitte rien. Il n'y a plus qu'une fine cloison qui le sépare encore du visage bien-aimé qu'il porte dans son cœur et il n'y a plus en lui la moindre résistance. Non seulement il n'y a plus la moindre résistance à la mort, c'est sa chair elle-même qui est un élan vers le Christ qui est sa vie, car elle aussi tressaille de joie à l'approche du Dieu vivant, et elle est comme le lance-fusées de son immortalité.

Et quand vraiment il part, quand il entre dans cette vie qu'il est devenu, car enfin le Ciel était en lui, il est devenu la vie éternelle, il est devenu le Ciel, et maintenant il le contemple et tout le monde sent que ce n'est pas la mort, que c'est l'apothéose, que la mort est vaincue, que l'immortalité était enracinée dans ce corps transfiguré et, lorsque le chant de l'alouette s'élève au soleil couchant, toutes ces âmes en larmes versent en réalité des larmes d'admiration et de joie, parce que c'est l'assomption de leur Maître, ce n'est pas sa mort, et ils savent bien que, désormais, il demeure avec eux jusqu'à la fin des siècles pour être en eux le ferment de la divine Pauvreté.

Il est donc bien clair que la vraie question, c'est d'être un vivant avant la mort. Il est donc bien vrai qu'on n'entre pas dans le Ciel comme s'il s'agissait d'aller quelque part. Il faut devenir le Ciel, il faut le devenir. Il faut devenir la vie éternelle, il faut la devenir dans tout son être.

Et c'est pourquoi le chrétien sait que il est appelé à vaincre la mort. Il ne s'agit pas de la craindre, puisqu'elle n'a prise en nous que sur la mort. Il s'agit, au contraire, de vivifier tout notre être et le pénétrer de grâce et de Présence divine, afin que notre mort devienne, comme celle de saint François, un acte libre et une offrande d'amour.

Nous n'avons rien à redouter de la mort si nous sommes des vivants, puisque la mort n'a prise que sur la mort. Nous avons à affirmer la puissance de vie qui est le Dieu vivant en nous justement, en faisant pénétrer le rayonnement de sa Présence en tout notre être, dans notre cerveau, dans notre estomac, comme dans nos mains, comme dans toutes les fibres de notre chair, en essayant d'avoir cette vision vivante de la mort et de comprendre que le chrétien, ce n'est pas quelqu'un qui spécule par une sorte d'espérance incertaine sur une survie, parce qu'il a peur de mourir. Pas du tout ! Le chrétien est quelqu'un qui sait que sa vocation est de vaincre la mort, aujourd'hui et tous les jours de sa vie, jusqu'à ce qu'enfin il fasse de sa mort elle-même un acte de vie !

Tout cela, nous le sentirons de mieux en mieux à mesure que nous donnerons à la parole de notre Seigneur dite à Nicodème toute sa valeur : " Personne ne peut entrer au Royaume de Dieu, s'il ne naît de nouveau ! " (Jn. 3, 3-5)

Quelle merveille ! Oui, c'est cela, l'homme, c'est cela qui fait de lui l'homme, il ne peut pas s'en tenir au donné, à ce qu'il a reçu au moment de sa naissance, il ne peut pas être porté : il faut qu'il se porte, il faut qu'il porte tout l'univers et il faut qu'il porte enfin Dieu lui-même.

Et c'est par ce retournement de la situation que il échappe justement aux limites des forces naturelles. Comment ne seraient-elles pas limitées puisque elles ne peuvent pas se porter, puisqu'elles sont passives et aveugles ? Elles sont nécessairement limitées.

La merveille de l'homme, c'est que il peut prendre un recul par rapport à toutes ces énergies naturelles, il peut les peser, il peut les équilibrer, il peut les transformer, il peut les transfigurer et c'est justement ce qu'il a à faire, car toutes ces forces en elles-mêmes sont bonnes, elles sont nécessaires d'ailleurs, et elles sont appelées, elles aussi, finalement, à travers l'homme, à s'immortaliser.

Voilà la tâche admirable de l'homme, la tâche admirable du chrétien : non pas de vivre pour préparer une confrontation avec une mort qui vient du dehors et qui nourrit son épouvante, mais pour être avec Dieu un créateur qui transforme l'univers en se transformant d'abord lui-même, afin que tout son être, saisi par cette puissance de dépassement et ayant vécu la nouvelle naissance, puisse devenir vie éternelle, puisse devenir le Ciel vivant.

C'est pourquoi le Psalmiste dit ce mot qui n'est jamais plus vrai que dans la perspective de l'entretien de Jésus avec Nicodème : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai, Je ne mourrai pas, mais je vivrai, . "

Saint François nous apprendra à parcourir cet itinéraire de lumière et à aller justement toujours plus avant dans cette conquête qui nous immortalise, afin que nous puissions dire, nous aussi : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai ", car Dieu n'est pas le Dieu des morts, comme dit Jésus, il est le Dieu des vivants. Et c'est pourquoi notre jeunesse est devant nous. (Fin)

Suite 3 de la conférence: La seconde naissance ou la victoire sur la mort.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

C'est une erreur de mettre d'un côté l'âme et de l'autre le corps. L'homme est tout entier, tout entier appelé à la vie éternelle. Il n'y a rien en nous qui puisse demeurer en l'état où nous a trouvés notre naissance.

Notre naissance nous a fourni un certain nombre d'énergies, un certain nombre de pouvoirs, mais nous avons à les prendre en mains, nous avons à les faire fructifier, nous avons à les transformer, nous avons à les libérer, nous avons, justement, comme dit notre Seigneur admirablement, " à naître de nouveau ".

La première naissance pour nous n'est pas la naissance définitive. Elle n'est qu'une capacité, une capacité de devenir une personne, elle n'est que un pouvoir de nous immortaliser. Il faut que nous passions par la seconde naissance pour devenir vraiment nous-même et pour réaliser toute notre vocation. C'est cela qui est admirable. Justement, l'homme doit naître deux fois parce que la première fois, il naît passivement, sans l'avoir choisi : la vie lui est imposée. Il doit naître une seconde fois en le choisissant, en faisant de sa vie un don. C'est par-là qu'il entre dans l'immortalité, mais il y entre tout entier.

Un psychologue bien connu, Pierre Janet, a dit ce mot si juste : " Nous pensons avec nos mains aussi bien qu'avec notre cerveau, nous pensons avec notre estomac, nous pensons avec tout. Il ne faut pas séparer l'un de l'autre. La psychologie est la science de l'homme tout entier ".

Il faut réagir absolument contre ce dualisme, cette espèce de séparation en deux morceaux de l'homme, qui aurait une petite âme comme une fumée blanche, perdue dans une masse de graisse. C'est absurde ! L'homme est une puissance de dépassement. L'homme est une vocation d'immortalité. L'homme est un appel à la seconde naissance, tout entier, tout entier dans son cerveau, dans son estomac, dans ses mains, enfin dans toutes les fibres de son être.

Nous avons la déplorable habitude, comme le remarque Claude Tresmontant, la déplorable habitude de nous imaginer le corps d'après le cadavre, en oubliant que le cadavre n'est plus un corps humain. Le cadavre n'est plus un corps humain. Le cadavre, c'est un agglomérat de choses de la nature qui vont, bientôt d'ailleurs, se dissoudre. Il n'y a plus que l'apparence d'un corps humain, il n'y a plus le corps humain.

Le corps humain, il faut le prendre, pour le bien comprendre, dans le germe, dans le germe dans le sein maternel. C'est là que le corps humain apparaît dans son unité, et justement il y a dans ce germe toute la puissance créatrice qui va, à partir de la nutrition fournie par la mère, fournie par la nature à travers la mère, et puis fournie par la nutrition quand l'enfant aura vu le jour, il y a justement dans ce germe toute cette puissance créatrice où nous avons ensemble ce qui va apparaître aux yeux et devenir visible et ce qui n'apparaîtra pas mais qui sera au centre de tout cela, la puissance créatrice, la puissance d'appeler tous les éléments de l'univers pour constituer un instrument toujours valable des fonctions qui concernent la liberté.

L'homme a à se créer lui-même, justement en faisant appel à toutes ces puissances de la nature, mais qu'il ordonne, qu'il recueille dans son esprit, qu'il transforme par ce pouvoir de dépassement, faisant de tout son être l'expression d'une Présence divine.

Car il est clair que le corps humain n'est pas comme le corps des animaux. Tous les psychologues, tous les phénoménologues qui ont étudié ce problème ont constaté avec émerveillement qu'il y a dans le corps humain toute une puissance d'expression qu'on ne trouve pas dans le corps animal.

On a étudié très profondément le cas d'un certain Schneider, qui avait été blessé à l'occiput d'un éclat d'obus, qui était relieur de son métier qui pouvait travailler au 75% mais qui était absolument incapable quand il n'était pas dans la suite des actions que le métier lui commandait d'enchaîner, était absolument incapable de les faire isolément. Il pouvait, en commençant son travail, aller d'un geste à l'autre par une espèce d'enchaînement en ligne droite, mais quand on lui demandait de faire un geste isolé de la suite, il ne pouvait plus.

Il ne pouvait plus comprendre le sens d'un mot isolé. Il pouvait comprendre le sens d'un ordre concernant son travail. Il ne pouvait plus lever le bras ou lever la jambe au commandement, parce que, ses gestes, il ne pouvait les faire que enchaînés.

Quand il éprouvait le besoin de se déplacer, alors le geste venait, mais il ne pouvait plus du tout le faire gratuitement, simplement comme un geste, comme le geste que fait une danseuse dont tous les mouvements ne sont pas nécessités par un besoin naturel mais veulent être l'expression d'un rêve, d'une fantaisie ou d'une idée.

Eh bien ! Tous les médecins - et ils sont très nombreux qui ont étudié ce cas - ont constaté que, chez ce blessé, il y avait perte de ce pouvoir de symbolisme qui distingue le corps humain du corps animal.

Le corps humain peut vivre, peut mimer, peut représenter, peut danser toutes sortes de situations - c'est ce que font d'ailleurs les acteurs de théâtre - sans être vraiment engagé dans la situation, parce que l'homme peut se représenter des milliers d'univers dans lesquels il ne vit pas actuellement, mais dans lesquels il peut vivre imaginairement, symboliquement, par une gesticulation de tout son être.

Donc il est clair que le corps humain, il faut le prendre à partir du germe créateur et non pas à partir du cadavre qui n'est plus un corps humain. Et il faut s'habituer à voir justement l'esprit dans l'homme non pas comme quelque chose qui serait logé à part, mais voir tout cet ensemble comme un pouvoir de dépassement, tout cet ensemble ayant à se recréer, à renaître et à s'immortaliser, comme c'est tout cet ensemble qui est appelé à la vie éternelle. (à suivre)

Homélie donnée à Lausanne, en 1960, (Elle a paru dans les Documents Episcopat N° 12 Juillet-Août 1989, et "Ton Visage ma Lumière", p150)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

" [...] Il n'y a, disait Nietzche, il n'y a jamais eu qu'un seul chrétien, et il est mort sur la Croix. » Ce jugement sévère, porté par un fils de pasteur, puisque Nietzche était fils de pasteur, ce jugement sévère nous rend attentifs aux déchets énormes, en effet, que l'histoire enregistre sur la trace des civilisations chrétiennes.

Mais si, en se réclamant du Christ, si peu d'hommes sont chrétiens, c'est, il faut bien le dire, la plupart du temps, le Christianisme ne leur a pas été présenté sous son vrai jour. Pourquoi être chrétien, en effet, plutôt que bouddhiste, ou brahmaniste ou shintoïste ? Pourquoi être disciple de Jésus-Christ plutôt que disciple de Platon ? On a écrit des tonnes de discours, on a fait des études monumentales pour prouver la vérité du Christianisme et le monde n'en a pas été beaucoup transformé, parce ce que justement on a oublié l'essentiel, on a perdu de vue ce qu'il y a de plus mordant dans l'Evangile, ce qui s'insère en pleine vie, ce qui nous touche au fond du cœur, ce qui atteint les assises mêmes de notre sensibilité. On a oublié ou on n'a pas reconnu ou on n'a jamais compris que le Christianisme était, à un degré unique, la religion de l'homme.

Les derniers mots de Jésus, nous l'avons remarqué souvent, ce n'est pas d'aimer Dieu, c'est d'aimer l'homme. Le critère qu'il donne, la marque distinctive de ses disciples, c'est qu'ils s'aiment les uns les autres. Le sacrement, je veux dire le rite, le signe de ralliement, c'est l'Eucharistie, c'est à dire un banquet qui rassemble tous les hommes autour d'une même table, et un des derniers gestes de Jésus-Christ, c'est de laver les pieds de ses disciples en s'agenouillant devant eux. C'est là, d'une manière unique, que nous saisissons toute la nouveauté, toute la révolution opérée par Jésus.

Parler de Dieu, qui ne le sait pas ? Facile d'imaginer un dieu que l'on fabrique en le tirant de notions toutes faites, c'est si facile de proposer aux gens des doctrines invérifiables, de leur promettre une récompense ou de leur annoncer la fin du monde. C'est si difficile, par contre, de leur faire découvrir Dieu au cœur même de leur vie. Et justement c'est cela que Jésus a fait et, si nous sommes, du moins si nous voulons être chrétiens, si nous en avons le désir, aussi loin que nous soyons de l'être effectivement, c'est justement parce que en Jésus, il y a un poids d'humanité unique, parce qu'en Jésus il y a la passion de l'homme jusqu'à la mort de la Croix. Il n'y a pas besoin d'autre chose pour attirer notre attention, pour nous convaincre, que ce poids d'humanité, que cette authenticité dans l'amour de l'homme, que cette reconnaissance, dans l'homme, du Règne de Dieu.

Car il ne s'agit plus maintenant de s'évader de la terre, de feindre et d'imaginer un ciel derrière les nuages ; il s'agit maintenant de réaliser en nous, et de découvrir dans les autres, un infini qui est inconnaissable s'il ne se réalise pas en nous. Et c'est là justement ce qu'il y a de si dramatique dans l'agenouillement du lavement des pieds. Ce geste qui scandalise les Apôtres, ce geste qui contredit toutes les images qu'ils se sont faites de Dieu et du Messie, ce geste qui se profile sur la Croix qui sera pour demain, ce geste c'est vraiment la programmation unique de la grandeur et de la dignité humaine.

Il faut entendre tout ce qu'il y a de désespéré dans cette entreprise de Jésus-Christ. Il sait que tout est perdu, il sait qu'il va entrer dans son agonie, il sait que Judas l'a vendu, que Pierre va le renier, que Jean va s'endormir, que tous vont fuir. Il sait tout cela, mais il sait aussi que le Royaume de Dieu n'est nulle part ailleurs que dans l'homme ; dans ces hommes-là, dans ces hommes médiocres et qui n'ont rien compris, et qui, tout à l'heure, vont l'abandonner dans son agonie, dans sa solitude et dans son échec.

Le Royaume de Dieu, en effet pour lui, c'est l'homme, c'est l'homme ouvert, l'homme transparent, l'homme généreux, l'homme qui laisse passer, à travers lui, toute cette vie de Dieu dont toute conscience humaine porte à son insu le trésor. Et tant que l'homme n'a pas donné cette réponse, tant qu'il n'a pas offert cette transparence, tant qu'il n'est pas entré dans ce rapport de générosité, le Royaume de Dieu n'est qu'un mot : il est un programme, il n'est pas une réalité.

Et c'est justement pour appeler cette réalité, pour susciter dans le cœur de ses Apôtres, au dernier moment, une correspondance et une collaboration, un consentement indispensable, c'est pour cela que Jésus est à genoux devant eux et devant toute l'humanité. Et c'est pourquoi aussi, le suprême testament, c'est cet amour de l'homme, c'est ce signe donné à ses disciples qui doivent s'aider et s'aimer les uns les autres, sous peine de ne jamais atteindre, de ne jamais devenir ce Royaume de Dieu qui est inscrit au cœur de notre cœur.

Jésus ne sera pas exaucé. Les Apôtres ne comprendront pas, Judas persévèrera dans sa trahison, Pierre atteindra à son reniement, Jean s'endormira, et tous s'enfuiront quand ils le verront abandonné, voué à l'échec et condamné.

Quand éclatera le miracle de la Pentecôte, ce baptême de feu qui va initier les Apôtres cette fois à la vérité du Messie, qui va les introduire dans son intimité, qui va faire d'eux les porteurs du message qui doit allumer dans le monde l'incendie de l'amour, il arrivera si souvent que ce message soit mal entendu et que, de nouveau, on rétablisse, sous le nom de Jésus-Christ, une idole que l'on croyait dépassée. Et c'est pourquoi, il faudra toujours revenir à cette religion de l'homme, qui est la plus difficile, cette religion universelle, cette religion qui n'exclut personne, cette religion où tout le monde est attendu, cette religion dont chacun est le porteur, cette religion où toute conscience est perçue comme une chance pour le Royaume de Dieu.

Il y a là quelque chose de tellement unique, de tellement prodigieux, de tellement fou, parce qu'enfin qu'est-ce que l'homme, l'homme misérable, l'homme ligoté par ses convoitises, l'homme qui utilise ses plus belles découvertes en vue de la destruction ? Qu'est-ce que l'homme pour qu'on lui fasse un tel crédit ? Mais justement, c'est ce crédit de la générosité divine qui doit, peu à peu, le reconduire à lui-même, lui faire découvrir au dedans de lui-même cet infini dont il rêve et l'appeler à le réaliser et à l'exprimer dans tout son être et dans toute sa vie. Au fond, tout est là : si l'on ne croit pas en l'homme, il est impossible de croire en Dieu.

Car, justement, rien ne peut vérifier une affirmation, sinon qu'elle devienne vie en nous. Tout ce que l'on peut dire est dit par un homme, nous parvient à travers une bouche humaine . Et la seule caution d'une affirmation quelconque, c'est justement qu'elle devienne lumière dans une vie d'homme. " (à suivre)