Mars 2010

Lausanne, 4ème Dimanche de Carême 1960

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Une très ancienne formule du mariage dans un rituel Hindou, comportait, comme vous le savez, ces deux petits mots, très simples, le fiancé disait à sa fiancée : " Tu es moi ", c'est-à-dire " Je cesse d'être moi pour devenir toi ".

Il est facile de prononcer ces mots, mais il est évident que, pour les vivre il faut un tel dépassement de soi surtout pour les vivre toute la vie, car il ne suffit pas de les dire pour authentifier un mariage digne de ce nom. C'est que justement ces rapports mystérieux qui vont de l'âme à l'âme, de la personne à la personne, supposent un engagement, une présence, une vérité, un recommencement perpétuel, un don inépuisable ! Et on ne sait ce que ces mots veulent dire : " Tu es moi ", dans un mariage authentique, que dans la mesure où on les vit.

Il en est de même, à plus forte raison, et à un niveau plus profond encore de tous nos rapports avec Dieu. Il est impossible de s'en rapporter simplement à des mots et à des formules, comme si on parlait d'une chose et d'un objet! Toutes les fois que il est question de Dieu dans l'Evangile, dans l'Ecriture Sainte, dans les Conciles, dans la divine liturgie, dans les paroles de l'Eglise qu'elles qu'elles soient ... il faut toujours supposer un dialogue, une expérience,un engagement qui donne aux mots une valeur qui les dépasse et qui les fait vivre.

Cette semaine encore un médecin parisien m'interrogeait et me posait cette question : " Mais, où situez-vous le péché originel ? Comment le placez vous aux origines du monde et qu'est-ce que cela veut dire? nous sommes là dans la biologie, au fond cela veut dire, je pense tout simplement me disait-il que l'homme est imparfait, il commence par des balbutiements qu'il n'atteint progressivement à l'âge de raison et à la perfection du savoir ! " A quoi j'ai répondu : " mais comment voulez-vous parler du péché originel sans vivre une expérience ? sans entrer dans un dialogue vivant avec Dieu ? Enfin le péché originel c'est une confidence que son amour nous fait pour éclairer le nôtre. Il est impossible que, vous, médecin, vous ne vous soyez pas heurté au problème du mal ? il est impossible que le mal soit pour vous simplement un mot, une théorie, une abstraction ?

Vous l'avez senti dans vos malades, vous, vous avez été confronté avec la douleur, vous avez connu l'agonie de tout petits enfants, vous avez dû ressentir tout ce que Dostoïevski nous décrit dans les frères Karamazov et qui constitue selon Ivan Karamazov une objection si terrible contre l'existence et la bonté de Dieu ! Et bien si vous avez senti toute la puissance du mal, toute l'horreur, toute l'atrocité du mal, tout ce qu'il y a d'insoutenable dans la douleur des innocents vous commencez à comprendre ce que signifie le péché originel ! c'est le cri de l'innocence de Dieu qui proteste qu'il n'est pas l'auteur de la souffrance, qu'il n'est pas l'auteur de la mort, qu'il n'est pour rien dans la torture infligée aux innocents, davantage : qu'il en est la première victime. Car justement ce cri de l'innocence de Dieu qui éclate déjà dans le récit pourtant très imparfait de la Genèse ! retentira d'une manière autrement plus déchirante dans le jardin de l'agonie, et sur la croix où Jésus expire ! Voilà la réponse de Dieu au problème du mal, au mystère du mal à l'atrocité du mal, c'est la croix où II apparaît comme la victime déchirée, innocente et qui proteste que tout cela II ne l'a pas voulu et que cela Lui a été imposé par une volonté mauvaise ! "

Mais, si cela est une première lumière qui jaillit de cette expérience du mal, tel que le péché originel peut l'éclairer; il est clair que cela signifie immédiatement, que la création est une histoire à deux, que la création est un échange, que la création est un dialogue, que Dieu ne peut l'accomplir tout seul ou plutôt tout seul parce qu'elle est déjà elle-même un acte d'amour qui s'adresse à notre amour, et qui ne peut prendre toute son efficacité et toute sa signification que par la réponse de notre amour.

On a noté - vous vous le rappelez - dans les hôpitaux de Londres, on a noté que les petits-enfants, les poupons, qui bénéficiaient des soins de leurs mères dont les mères participaient par conséquent aux soins donnés par les infirmières : guérissaient deux fois plus vite avec les mêmes remèdes, les mêmes soins, les mêmes techniques, deux fois plus , vite que les autres ! Parce qu'il y avait, justement, dans leur organisme, dans leur sensibilité quelque chose qui s'émouvait à l'appel de la tendresse de leurs mères, il y avait une réponse ! ils ne subissaient pas les soins passivement, ils sentaient ce rayonnement de l'amour maternel, et toutes leurs énergies physiques étaient stimulées et accrues et la guérison était beaucoup plus rapide.

La création, c'est justement un geste maternel, elle jaillit du fond de la tendresse divine comme un appel qui s'adresse à la nôtre, et quand nous ne répondons pas, le monde, le vrai monde, le monde d'harmonie, le monde de beauté, le monde de la joie, ne peut pas exister ! Un physicien hindou a remarqué et il a prouvé par des études extrêmement précises, que les choses elles-mêmes ont un rythme, un câble ne résiste pas à une traction brutale, que le fer se rompt si on ne respecte pas d'une certaine façon, d'une certaine manière, sa mélodie et son rythme.

Il y a dans toute la nature, dans tout l'univers un certain rythme qui demande à être respecté, un certain ordre qui demande à être compris, un certain appel qui est toujours fait à notre respect et notre amour ! Et la création ne peut jamais être en équilibre si nous ne sommes pas. nous-mêmes dans une relation vivante avec Dieu. Et que cela ne soit pas simplement des vues de poète ou de savant, nous en avons la preuve lorsque nous entendons cette admirable exégèse de Saint Paul aux Romains qui nous dit que la création est dans les douleurs de l'enfantement. Elle pousse un grand cri de gémissement en attendant la révélation de la Gloire des Fils de Dieu. L'univers est blessé d'une certaine manière comme Dieu est victime parce que une volonté mauvaise, une volonté avaricieuse, une volonté possessive s'est opposée à l'amour de Dieu.

Il est de la plus haute importance disais-je à ce médecin, il est de la plus haute importance que nous soyons convaincus de l'innocence de Dieu. Il est de la plus haute importance que le mal ait cette dimension atroce qui révèle une blessure divine. Car s'il n'y avait pas en effet dans la création, s'il n'y avait pas dans la fragilité d'un petit enfant, s'il n'y avait pas dans la sensibilité d'un homme ou d'une femme une dimension divine, une présence de Dieu confiée à notre conscience et à toute conscience, le mal n'aurait pas cet aspect horrible qu'il a pris, dans les camps de concentration, qu'il prend par exemple dans ce livre dont on a parlé justement d'ailleurs comme d'un grand livre, qui est " le dernier des justes " (d'André Schwarz - Bart , Goncourt 1959). Si le mal peut nous inspirer une telle horreur, si la cruauté peut prendre un aspect si abominable, c'est justement parce que il y a dans la création une dignité infinie dont le mépris, dont la méconnaissance détruit l'univers de Dieu comme il transperce son cœur et suscite la croix où tous les maux du monde vont être assumés par l'amour de Jésus pour que l'ordre éternellement voulu par Dieu puisse être restauré.

Il est donc parfaitement clair que chaque fois que nous ouvrons l'évangile, chaque fois que nous lisons la Bible, chaque fois que nous pensons au message de Jésus ou au message de l'Eglise, c'est le même, il nous faut toujours entrer pour le comprendre dans le dialogue de la vie intérieure, dans le dialogue du silence, dans le dialogue de la générosité et de l'amour. Car c'est là seulement que les paroles du Christ, que les paroles de l'Eglise, deviennent intelligibles parce que nous sommes dans ce monde en " Tu " auquel fait allusion le vieux rituel hindou lorsque il fait dire au fiancé à sa fiancée " Tu es moi ".

Et justement ce rappel que je viens d'esquisser du péché originel, en nous rappelant l'immensité de notre responsabilité, en donnant à notre liberté la croix pour mesure, cette doctrine ou plutôt cette confidence admirable fait appel à toutes les énergies de notre esprit et de notre cœur pour tarir la source du mal. Et ce Carême où la pénitence corporelle est réduite à rien, doit solliciter d'autant plus de ne pas ajouter le moindre apport â la douleur du monde, et de faire conspirer toutes nos forces à la diffusion de la joie de Dieu.

Le Carême ne doit pas prendre pour nous ce visage ravagé d'une pénitence, que nous ne faisons pas d'ailleurs ! il doit prendre pour nous le visage de la joie que nous offrons. Car chaque fois que nous nous retiendrons d'infliger aux autres une blessure, chaque fois que nous essaierons de prévenir une douleur, chaque fois que nous ferons naître la joie là où il y avait de l'amertume, nous contribuerons à réaliser cette création qui ne peut être qu'une histoire à deux où notre oui est absolument indispensable à la réalisation du plan de Dieu.

Ah ! ce n'est pas une petite chose que Dieu nous propose ; il ne nous traite pas comme des étrangers et comme des esclaves ! il remet entre nos mains l'univers tout entier parce que justement il veut faire de nous des créateurs et qu'il attache à notre oui une importance tellement essentielle qu'il ne peut rien accomplir sans notre consentement.

Nous voulons donc, ce soir, mettre notre oui dans celui de Jésus qui va éclater dans le mystère de l'autel qui est le mémorial de la croix, et nous demanderons à Notre Seigneur de nous préparer au mystère Pascal en augmentant chaque jour la joie que nous sommes capables de donner aux autres.

Si nous pouvons nous avancer vers le mystère de la Résurrection, en apportant au Seigneur cette gerbe d'amour faite de toutes les petites joies que nous aurons pu semer sur notre route au cours de chacune de nos journées, nous serons entrés dans l'esprit du Carême qui veut justement tarir avec notre concours la Source du mal, afin de faire éclater l'innocence de Dieu et de réaliser avec le concours de sa Présence qui ne nous manque jamais, et de sa grâce qui nous est toujours donnée, cette beauté du monde que les poètes ont pressentie que les musiciens ont chantée, que les savants découvrent mais qui est loin d'être encore accomplie puisqu'il y a encore tant de douleurs et tant de blessures.

Mais justement, il nous appartient de travailler à panser ces blessures, à diminuer ces douleurs et accomplir notre mission de joie qui est le testament du Seigneur qui nous a laissé comme de ses dernières paroles : je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite.

Conférence aux enfants, Lausanne, 1962.

Mes chers enfants,

J'ai entre les mains un petit album consacré à la mémoire de Clara Haskil. Clara Haskil cette très grande artiste, cette artiste de génie qui est morte le 7 décembre 1960 à Bruxelles. Elle s'apprêtait à donner un concert quand un acci­dent soudain la mena aux portes de l'agonie et elle mourut quelques heures plus tard.

Clara Haskil, comme vous pourriez le voir en feuilletant cet album, n'était pas une femme d'une très grande beauté, elle avait des lèvres épaisses et une maladie des os l'avait rendue bossue. Elle avait des cheveux blonds l'année de sa mort, elle était âgée de 65 ans, et pourtant, lorsqu'elle jouait, c'était une espèce de miracle et, lorsque elle apparaissait sur la scène après le concert, il y avait dans la salle un enthousiasme délirant parce qu'on ne voyait plus les lèvres épaisses de Clara Haskil ou sa bosse, ce qu'on voyait, c'était toute la lumière de son génie, c'était toute cette flamme intérieure, c'était tout cet amour qui avait fait de ses mains des mains de lumière qui répandaient la joie de la musique et, lorsqu'on apprit sa mort, ce fut un deuil dans le monde entier, car le monde entier avait eu le privilège de l'entendre et que tous ceux qui l'avaient entendue avaient gardé au fond de leur cœur le souvenir d'une présence ineffaçable.

Seulement à cet endroit, avec la voix de Maurice Zundel, la bande, en début d'enregistrement, étant de mauvaise qualité .

Vous pouvez d'ailleurs entendre aujourd'hui encore, heureusement, grâce aux disques qui nous permettent de prolonger notre joie et, au-delà de la mort, d'entendre encore ce cœur merveilleux qui ne cessera jamais de battre dans le cœur de Dieu.

Vous voyez, c'est cela le grand mystère: un être qui, extérieurement, d'abord, pourrait paraître laid ou, en tout cas, quelconque, indifférent, peut devenir un être tout d'un coup transfiguré par la lumière de son cœur, peut devenir un être rempli de grâce et de beauté.

Et c'est cela, justement, le Royaume de Dieu dont on parle si souvent dans l'Ecriture et au catéchisme. Le Royaume de Dieu, c'est cela, ce royaume de lumière, ce royaume de grâce, ce royaume d'amour et de joie qui est la source de toutes les musiques.

Et ce qu'on peut dire de Clara Haskil, on peut le dire à plus forte raison de cette sainte de génie qui s'appelle Catherine de Sienne. Je ne sais pas si vous connaissez Catherine de Sienne. C'est une sainte qui est morte à 33 ans, qui a vécu au XIV° siècle, qui fut la fille d'un teinturier, c'est-à-dire une petite fille qui, normalement, n'aurait jamais dû inscrire son nom dans l'histoire et pourtant Catherine de Sienne a bouleversé toute l'Europe par le rayonnement de sa sainteté et de son génie, elle a ramené le Pape d'Avignon à Rome, elle a été mêlée à tous les grands événements de son temps et un des événements qu'elle raconte elle-même, je vous l'ai raconté déjà mais peut-être l'avez-vous oublié, c'est la mort de Nicolas Toldo.

Vous vous rappelez que il y avait à Florence, ou plutôt à Sienne qui était la patrie de Catherine, il y avait un jeune homme qui venait de Florence, il avait 20 ans et, dans un café où il avait trop bu, il avait tenu des propos malveillants, c'est-à-dire il avait dit du mal de la Municipalité de Sienne et on avait rapporté ces propos et on l'avait condamné à mort. Il devait avoir la tête coupée à la hache simplement parce que, dans un café après boire, il avait tenu des propos malveillants contre la Municipalité de Sienne.

Et naturellement, à vingt ans, comment un garçon de 20 ans accepte de mourir pour des paroles imprudentes qu'il a dites dans un moment d'ivresse. Il était furieux, il blasphémait toute la journée en attendant sa mort, il ne pouvait pas admettre que Dieu l'abandonne en un tel moment, que Dieu le livre à une justice barbare et sauvage et il ne voulait à aucun prix entendre parler des sacrements. Et Catherine, ayant appris la révolte de ce garçon, alla le trouver dans sa prison et elle lui parla du Ciel, elle lui parla de Jésus, elle lui parla de cette rencontre merveilleuse avec le Visage du Seigneur qui est le Visage de l'Amour et elle lui parla avec une telle flamme, elle lui parla du fond de son cœur tellement que Nicolas Toldo fut touché, bouleversé, il ne pensa plus qu'à une seule chose: rencontrer Jésus, rencontrer ce Visage d'Amour qui est le Visage de Dieu. (à suivre)

Retraite aux Franciscaines de Lons-le-Saulnier à GHAZIR (Liban) du 3 au 10 Août 1959

Jeudi 6 Août 1959 : 10 h.30.

Début de la conférence. La personne, c'est l'être humain quand il porte la résonance de Dieu. Des expériences à rappeler avant d'aborder le mystère de Jésus.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Rimbaud, le poète qui a tourné le dos à la poésie à l'âge de vingt ans pour aller faire du commerce en Abyssinie, Rimbaud dans Une saison en enfer, a forgé cette formule qui répond on ne sait à quoi dans sa pensée : « Je est un autre ». « Je est un autre », Qu'est ce qu'il a voulu dire ? Lui-même sans doute aurait été incapable de l'expliquer. Il se trouve que cette formule est d'une perfection telle que il est impossible de ne pas la reprendre pour évoquer, pour exprimer le mystère de la Personne, car on peut bien dire que toute personne, c'est " Je " est un Autre.

La personne, c'est dans l'homme ce qu'il y a de plus précieux, c'est ce mouvement de fond qui fait de tout l'être une présence donnée.

Le mot " personne " vient peut-être du mot latin : personare, on n'en est pas sûr, mais c'est une explication possible. Personare qui veut dire " résonner à travers ". " Résonner à travers " la personne, c'est l'être humain quand il porte la résonance de Dieu.

Un être comme le Père de Lubac, une rencontre comme la sienne, c'est justement une présence donnée qui vient à votre rencontre et une présence qui suscite en vous la lumière et la liberté, parce que elle est justement détachée de ce fond animal et possessif, parce que vraiment tout le mouvement de l'être à partir du fond le plus subtil, du dernier fond, tout le mouvement de l'être est aimanté et va vers un autre.

L'homme le plus doué, le plus puissant, dès qu'il cesse d'aller vers un autre, immédiatement devient stérile, parce que tout ce qu'il a, tous ses dons, tous ses talents, ne font plus que graviter dans ce moi animal qui est un moi esclave.

Donc, en l'homme, la personnalité, qui crée ou plutôt qui est cette lumière centrale, infiniment plus rayonnante que l'intelligence conçue simplement comme une raison - car ce n'est pas par la raison que l'on comprend, c'est par ce fond, ce fond lumineux si on l'est devenu - la raison, si elle n'est pas libérée, la raison si elle n'est pas éclairée par ce mouvement de fond, elle-même trébuche, elle se trompe, elle devient l'avocate des plus mauvaises causes.

Et on voit justement toutes les mauvaises causes, défendues par des talents incontestables mais qui sont prisonniers d'un moi animal et propriétaire.

Tandis que d'humbles femmes, qui n'ont jamais été à l'école, qui ne savent pas lire, qui n'ont aucune espèce d'arsenal pour argumenter, sont capables, par leur seule présence, de vous apporter la lumière et de susciter en vous un espace vivant, parce que justement tout leur être va vers un autre.

Il est remarquable que cela est vrai, finalement, de toutes choses. Qu'est-ce que c'est qu'une maison en ordre ? Une maison en ordre, c'est une maison où les meubles font de la musique, où chaque meuble va vers l'autre, le canapé vers la pendule, la pendule vers le guéridon, le guéridon vers le papier, le papier vers le lustre... Enfin, s'il n'y avait pas ce rapport qui fait de tous ces meubles un ensemble, une unité, ce serait le chaos.

Si vous prenez les mêmes meubles dans un garde-meuble où ils sont entassés sans aucune espèce de souci d'harmonie, ça ne dit rien du tout. Le plus bel ameublement, dans un garde-meuble, est zéro ! Il faut, pour qu'il chante, pour qu'il donne toute sa beauté, que les choses concertent les unes avec les autres. Et une femme qui sait mettre de l'ordre dans sa maison, à sa manière c'est une musicienne qui fait concerter les meubles dans une silencieuse symphonie...

Et dans la musique elle-même, il n'y a pas une note qui fasse de la musique. Pour qu'il y ait de la musique, il faut qu'il y ait un rapport de plusieurs notes.

Et pour qu'il y ait un phénomène dans la nature, il faut qu'il y ait un rapport entre un agent et un patient, entre une source d'énergie et une autre réalité qui est modifiée par elle : " Au commencement est la relation ", comme dit Bachelard.

Au fond, c'est la relation qui met en mouvement tout l'univers. C'est la relation qui crée l'ordre dans l'univers, c'est la relation qui donne une sorte d'affinité à chaque meuble dans un ameublement. Un fauteuil tout seul ne dit rien. Mais un fauteuil en harmonie avec la table, en harmonie avec la bibliothèque, en harmonie avec le papier peint, en harmonie avec le lustre, cela peut donner quelque chose d'immense comme une musique. A plus forte raison, dans l'homme ce qu'il y a de plus précieux est constitué par une relation. Cette relation qui fait qu'un homme n'est plus clôturé, enfermé en lui-même, mais que toute sa vie est un mouvement vers un autre, et finalement vers l'Autre majuscule, qui est le Dieu vivant.

Il est utile de nous rappeler ces expériences pour aborder le mystère de Jésus. Le mystère de Jésus est une des réalités les plus difficiles à exprimer, parce que c'est une de celles qui a été le plus déformée.

J'ai lu je ne sais combien de Vie de Jésus et, chaque fois, presque toujours, avec une profonde déception. On entasse les textes évangéliques, on les classe, on les compare et, finalement, on arrive presque toujours à un raisonnement de ce type :

  • - Jésus a dit qu'il était Dieu - Premier point.
  • - Deuxièmement, Il a prouvé qu'il était Dieu par ses miracles (à suivre)

Conférence aux enfants, Lausanne, 1962.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

... Et il accepta de mourir joyeusement à condition que Catherine l'accom­pagne jusque sur le champ de l'exécution, ce qu'elle promit et ce qu'elle fit et, le jour de l'exécution, Catherine fut la première au rendez-vous, elle mit elle-même sa tête sur le billot où Nicolas devait avoir la tête tranchée, elle le prépara à la mort et elle lui répéta jusqu'au bout le nom de Jésus et de Marie, enfin elle recueillit sa tête entre ses mains lorsque le bourreau lui eût donné le coup de grâce.

Voilà. Nicolas était mort, bien sûr, mais il était vivant, merveilleu­sement vivant parce que il avait fait de sa mort une offrande, un acte d'amour. Il n'avait plus peur, parce que son cœur était tendu vers le cœur de Dieu et il n'avait qu'un seul désir, voir ce Visage d'Amour qui était caché jusqu'ici dans son cœur.

Voyez comment Catherine a pu transfigurer, a pu changer radicalement le sens de cet événement pour Nicolas: ce n'était plus la mort, c'était la Fête-Dieu.

Et c'est le même miracle, encore bien plus grand que celui de la musique, ce miracle de l'amour qui fait a accepter à un garçon de 20 ans d'avoir la tête coupée parce que il s'oublie et qu'il ne pense qu'à Jésus qui l'attend.

Mais ce que je viens de dire, on peut le trouver dans des enfants qui ont le même âge que vous. Il y avait un petit garçon de 10 ans, il était très malade et depuis longtemps ses parents sentaient bien que ses jours, ses jours étaient comptés et, naturellement, ils le couvaient de leur tendresse, ils le soignaient avec un dévouement inlassable, ils l'écoutaient respirer.

Et le petit garçon lui-même qui était d'une générosité merveilleuse, le petit garçon sentait lui aussi qu'il n'en avait pas pour longtemps. Et il voulait donner à ses parents tout le bonheur dont il était capable et, entre lui et ses parents, c'était dans le silence de leur amour, un continuel dialogue de tendresse qui faisait écrire à la maman, après le mort du petit garçon: "On aurait dit qu'il vivait pour nous faire plaisir, on aurait dit qu'il vivait uniquement pour nous faire plaisir. . . "

Tout cet amour, c'était comme la respiration de ce petit garçon et de ses parents tellement que après sa mort, ses parents ne pouvaient penser qu'à une seule chose, c'est qu'à travers le visage de leur petit garçon, ils avaient connu la plus haute révélation, la plus belle manifestation de l'Amour de Dieu.

C'est cela le Royaume de Dieu: le Royaume de Dieu, c'est le Royaume de l'Amour, c'est le Royaume de la Bonté, c'est le Royaume de la Générosité et de la Tendresse.

Voyez: on ne vous demande pas de gagner votre vie, c'est cela qui est merveilleux: on ne vous demande pas de gagner votre vie, on vous demande d'aimer, d'aimer. C'est la seule chose que les machines ne puissent pas faire à notre place. Les machines aujourd'hui calculent, les machines déchiffrent des écritures inconnues. On étudiait au Mexique une écriture absolument indéchiffrable, il aurait fallu peut-être des milliers d'années pour déchiffrer: les machines ont fait le travail en 48 heures. Les machines, que nous construisons d'ailleurs, nous rendent des services incroyables. Elles pourraient faire à peu près tout ce que nous faisons, mais il y a une chose que les machines ne pourront jamais faire, c'est d'aimer et c'est cela l'essentiel.

Et c'est cela que vos parents attendent de vous, c'est cela que Dieu vous demande: aimer, aimer. . . Voyez les fleurs: les fleurs ne font rien, elles ne gagnent pas leur vie mais quelle joie de les regarder, elles existent uniquement dans notre regard pour nous donner la joie.

Eh bien, c'est cela, c'est cela qu'un enfant chrétien pourrait être: il pourrait faire fleurir la vie, il pourrait être uniquement un porte-bonheur, celui qui donne la joie.

Quand vous vous confessez, voyez-vous, c'est cela qu'il faut vous demander, c'est la chose essentielle. Moi, je suis fatigué d'entendre les confessions des enfants qui me disent: "J'ai fait ceci, j'ai fait cela, j'ai fait tant et tant de péchés. "

J'ai envie de leur dire: "Mais voyons, il y a une seule chose qui compte: est-ce que vous êtes la joie, la joie de vos parents, la joie de vos maîtres, la joie de vos camarades? Tout est là ! Si vous aimez Jésus, si vous avez compris que le Royaume de Dieu, c'est le Royaume du coeur, vous comprendrez qu'il n'y a qu'une seule chose nécessaire, une seule chose qui ait de la valeur, c'est de s'oublier pour être la joie des autres, en un mot c'est d'aimer, c'est d'aimer. . .

C'est ce que nous voulons demander ce matin ensemble à Jésus: de nous apprendre à aimer comme Dieu aime, de nous apprendre à aimer pour qu'à travers notre vie, on puisse deviner le Visage de Dieu qui est tout amour.

Voyez-vous la Bible, les livres, les discours, les sermons, tout cela, ça ne va pas bien loin. La seule chose qui puisse changer, changer un être humain, la seule chose qui aille jusqu'au fond de l'âme, c'est la bonté, c'est la générosité, c'est l'amour. C'est pourquoi, d'ailleurs, dans la prière du Jeudi Saint il y a cette petite phrase magnifique qui est peut-être la plus belle phrase de la liturgie, de la prière chrétienne: "Là où il y a la bonté et l'amour, c'est là que Dieu est. ""Là où il y a la bonté et l'amour, c'est là que Dieu est. "

Et, pour vos parents, ce sera la plus magnifique présentation de Dieu, pour vos maîtres.et pour vos camarades, ce sera la plus belle approche de Jésus, c'est de sentir, de respirer à travers vous la Présence de Dieu dans votre bonté, dans votre générosité et dans votre amour puisque, finalement, tout ce que l'on peut dire de la religion, c'est cela: Dieu est Amour, Dieu est Amour: il faut l'aimer, Dieu est amour, il faut l'aimer et le faire aimer en aimant. (Fin)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

On fait le catéchisme comme si on enseignait, on enseignait une leçon d'arithmétique ; on propose la théologie à de futurs prêtres comme une matière d'examen, on parle des anges et de la Trinité comme s'il s'agissait de géométrie. Et encore ! et encore ! car, enfin, un véritable géomètre enseigne la géométrie avec respect car il sait que, finalement derrière les nombres, il y a, ou à travers les nombres, il y a une vérité et que cette vérité est une Personne.

Nous avons vu justement, Jean Rostand, Jean Rostand dans son laboratoire, entrer en contact avec la biologie, avec les cellules de ses grenouilles et de ses crapauds, avec les gènes qui sont les facteurs héréditaires ; nous le voyons dans son laboratoire à l'écoute de la vérité, dans une attitude, justement, de dialogue avec une Personne.

Or, on a presque toujours enseigné la religion du dehors, comme une espèce de chose qui s'apprend par cœur, comme 2 et 2 font 4. Et on a rendu ainsi impossible le dialogue avec Dieu, parce que Dieu est apparu simplement comme un chose à connaître et non pas comme une Personne dans l'intimité de laquelle on entre.

On ne peut pas imaginer la catastrophe de cette manière de traiter les choses divines. J'en ai entendu de ces raisonnements sur la causalité divine !

Dieu est la Cause Première - voilà ce type de raisonnement effroyable - Dieu est la Cause Première, c'est-à-dire que Dieu est l'Auteur de tout, absolument de tout. Et, parce qu'il est la Cause Première, il ne peut rien recevoir de personne, car s'il pouvait recevoir quelque chose de quelqu'un, c'est que il lui manquerait quelque chose, il ne serait pas complet, il ne serait pas la Cause Première. Donc, la joie de Dieu vient de Dieu seul. Sa joie est parfaite. Elle est tellement parfaite que rien ne peut la troubler, car si quelque chose pouvait la troubler, il ne serait pas la Cause Première. Par conséquent, la damnation des damnés ne lui fait absolument rien, car si elle pouvait atteindre sa joie, il ne serait pas la Cause Première. Par conséquent la joie des élus ne lui fait absolument rien, car si la joie des élus pouvait ajouter un atome à son bonheur, il ne serait pas la Cause Première. Par conséquent, non seulement il ne reçoit rien de personne, non seulement l'univers entier reçoit tout de lui, mais tout ce qu'il fait, il le fait pour lui-même, il le fait pour sa gloire, non pas pour nous, mais pour sa gloire, car s'il le faisait en définitive pour nous, c'est nous qui deviendrions la fin de Dieu. Il n'aurait pas sa fin en lui-même, il ne serait pas la Cause Première.

Voilà des raisonnements que l'on entend dans les auditoires de théologie à Rome, de la part des gens les plus savants.

Dieu est la Cause Première, par conséquent il sait à qui il donnera la grâce efficace à laquelle on ne peut pas résister et, par conséquent, il connaît ses élus - non pas parce qu'il sait en lisant dans leur conscience l'usage qu'ils feront de la grâce, mais parce qu'il a décidé de leur donner lui-même une grâce, intrinsèquement, infailliblement efficace à laquelle nul ne résiste. Comme ça, tout est de lui. Absolument tout ! Il n'emprunte sa connaissance de personne : il n'a qu'à se regarder lui-même. Il ne peut rien faire d'autre et finalement que de se regarder lui-même ; autrement il ne serait pas la Cause Première.

Comment voulez-vous que, une théologie fondée sur ces raisonnements, où on parle de Dieu comme d'un objet, en mettant dans le nom de Cause Première, tout ce que l'on voudra, emprunté à la mécanique du monde, comment voulez-vous qu'on retrouve le Sacré-Cœur, que l'on retrouve l'Eucharistie, que l'on retrouve l'Incarnation, que l'on retrouve le Mystère de la Croix ? Impossible de joindre ces Mystères d'Amour et cette Causalité Première où Dieu est une sphère complètement fermée sur lui-même qui ne peut s'ouvrir sur personne !

Et c'est cela que l'on colporte dans les catéchismes, finalement, c'est cela que l'on dit dans les sermons et on demande ensuite aux gens d'aimer Dieu, de se décarcasser pour Dieu, de donner leur vie pour Dieu, alors que à Dieu ça ne fait rien du tout, puisqu'il est la Cause Première et qu'il ne peut rien recevoir de personne.

C'est qu'on a oublié, justement, que Dieu est au suprême degré une Personne, que Dieu est au suprême degré une intimité, que Dieu est au suprême degré un Amour, que Dieu est au suprême degré un Cœur et que, pour le reconnaître, il faut d'abord entrer avec lui dans ce dialogue d'amour qui permet seul d'entrer dans l'intimité d'une personne.

Comment? Vous ne pouvez atteindre un être humain que dans l'agenouillement du respect, vous ne pouvez atteindre un être humain qu'en baissant les yeux devant son âme, comme fait Jésus devant la femme adultère, vous ne pouvez persuader un enfant que en le prenant par le plus intime dedans, en faisant appel à son cœur, et vous pourriez connaître Dieu par ce raisonnement extérieur où vous ne vous engagez pas, où vous jonglez avec des formules, et où vous développez simplement la signification que peut avoir le mot " Cause Première " ?

Mais a priori, vous êtes en dehors de la question, a priori, vous êtes en dehors de toute possibilité de l'atteindre. Il est clair que c'est uniquement dans l'agenouillement d'un cœur à cœur avec Dieu, en s'enracinant dans son intimité, en l'écoutant comme la musique silencieuse que l'on entre en un rapport vivant avec lui.

Un jeune garçon, qui est mort à 19 ans du diabète et qui s'appelait François, et dont le Père Auguste Valensin a écrit la vie. Le Père Valensin qui savait qu'il était perdu, comme il arrive si souvent dans le diabète des très jeunes, et le Père Valensin avait donné le maximum de lui-même. Vraiment, il l'avait formé, il l'avait élevé et il lui avait donné, avec toute l'intensité de son propre amour, un sens vivant de l'Amour de Dieu. Et on a trouvé dans les papiers de François, après sa mort, un poème justement où il dit : " Seigneur, il y en a tant qui vous donnent un visage qu'ils ne voudraient pas avoir ! " Ils vous donnent un visage qu'ils ne voudraient pas avoir...

C'est ce que je pensais, à Rome, en écoutant ces raisonnements. Mais si Dieu est cela, je ne voudrais pas être Dieu, s'il est cette mécanique, s'il est cette Cause Première, entièrement bouclée sur elle-même, il est pire, il est pire que le plus médiocre des hommes. Car on peut trouver chez une femme, on peut trouver chez une prostituée, comme celle qui comparaît devant Salomon pour réclamer son enfant, on peut trouver un mouvement entièrement gratuit, un élan de générosité absolument pure qui soit uniquement pour un autre, comme justement cette femme qui, croyant qu'on va couper son enfant en deux, accepte de le donner à son ennemie, parce que c'est pour elle la seule manière de le sauver. Quand elle voit qu'il n'y a plus que cette issue, alors elle préfère se passer de cet enfant qui était l'orgueil de sa vie de femme et qu'elle voulait à cors et à cris arracher à sa voisine qui le lui avait volé.

Et bien, si une mère, même la plus médiocre, est capable d'une telle générosité, comment voulez-vous faire de Dieu une sphère close de toutes parts, entièrement refermée sur soi, qui ne peut rien recevoir de personne et qui accomplit tout uniquement pour sa propre gloire ?

Je sais qu'on peut mettre dans ces mots, si on est un mystique, on peut les assouplir, je sais. Mais je sais aussi, pour les avoir entendus, que ces raisonnements sont désespérants et qu'ils sont mortels parce que justement on ne peut pas faire le diagnostic d'une intimité, on ne peut pas parler du cœur d'un homme, de l'intimité d'un enfant, on ne peut pas toucher même une âme en état de péché, si d'abord on ne commence par reconnaître l'infinité de son secret.

Alors gardons justement cette idée essentielle : Dieu est essentiellement une Personne. Il l'est comme la source même de toute personnalité et nous ne pouvons l'aborder que à la manière dont on aborde une intimité, dont on sait qu'on ne l'épuisera jamais, qu'on ne pourra jamais la dire et que, pour la connaître, il faut d'abord s'identifier avec elle en lui offrant la transparence de son amour.

Alors nous éviterons de donner jamais à Dieu un visage que nous ne voudrions pas avoir, car ce qui est indigne de l'homme est, à plus forte raison, indigne de Dieu, et toutes les fois que vous lirez dans l'Ecriture ou dans le catéchisme ou ailleurs ou que vous entendrez quelque chose qui vous paraît indigne d'un homme, vous vous direz : ca ne peut pas être Dieu, parce que Dieu justement est la source de tout ce qu'il y a en nous de meilleur, et que si un être humain est capable d'amour, Dieu l'est infiniment puisqu'il n'y a rien en lui, rien en lui qui ne soit l'Amour.

Comme il le disait à sainte Angèle de Foligno en lui montrant son Cœur : " Regarde, regarde en moi, regarde en moi et dis-moi : y a-t-il en moi quelque chose qui ne soit pas l'Amour ? " Et sainte Angèle devait reconnaître : " En effet, Seigneur, en effet, Seigneur il n'y a rien en vous qui ne soit l'Amour. " Fin