Février 2010

Suite 3 de la 1ère conférence donnée au couvent des dominicaines de Beyrouth en juin 1965.

L'aimantation en nous d'une générosité infinie ... Nous sommes nous-mêmes la révélation, du moins avons-nous à le devenir ....

« La biologie, justement, s'ouvre sous cette aimantation d'une générosité infinie et peut devenir elle-même générosité dans la mesure où, juste­ment, tout notre être passe désormais sous l'aimantation de ce moi nouveau qui est le moi générosité issu de la générosité divine et qui, d'ailleurs, ne peut se maintenir que sous l'influence actuelle et perma­nente et sans cesse renouvelée de cette générosité divine. Tout est là. Le christianisme ne peut être autre chose et il ne veut pas être autre chose, et cela peut s'exprimer sous une multitude d'aspects, comme celui-ci par exemple que, finalement, la Révélation, c'est nous-même. La suprême Révélation, c'est nous-même quand nous sommes devenus nous-même. Les biens de l'esprit ne peuvent s'assimiler autrement que par cette intériorisation, que par cette assimilation, cette identification.

Il est absolument impossible que vous atteigniez à l'intimité de votre enfant si vous êtes encombrés de vous-même. Vous avez beau mettre toute votre bonne volonté, tant que vous êtes encombrés de vous-même, vous faites écran entre lui et vous. Toutes vos possessions, toutes vos adhérences, toutes vos passions, vous empêchent d'être un espace illimi­té où il se sentirait accueilli ! il est en état de défense parce qu'il ne sent pas en nous cet espace illimité où sa liberté pourrait naître et se développer.

Même sens dans l'amour conjugal. S'il y a ces réticences, ces dissimulations, si on arrive à se supporter, c'est déjà beaucoup d'ailleurs, si on arrive à se supporter sans heurts et courtoisement, c'est magnifique ! Mais, s'il n'y a que rarement cette fusion unitive et plénière, c'est que chacun fait écran à l'autre par ses limites, aucun n'est l'espace sans frontières qui apparaîtrait à l'autre comme une lumière qui la révèle à soi. Il y a dans le mystère d'une âme un besoin de protéger son secret. Il faut qu'elle sente que ce secret sera respecté, qu'il ne sera pas éventé, qu'il ne sera pas menacé, pour qu'elle veuille bien transparaître.

"La proximité absolue est dans la distance infinie" et la distance infinie, c'est l'espace d'amour que l'on devient quand on est parfaitement délivré de soi.

C'est la même chose dans la connaissance. D'ailleurs ce que je viens d'évoquer, c'est précisément la connaissance, la connaissance de la personne par la personne.

C'est la même chose dans la science puisque la science, c'est également la connaissance de la personne par la personne. L'homme ne reçoit la Vérité, ne connaît la Vérité qu'en devenant lumière, et la lumière de l'être, la lumière du réel, a une architecture intelligible ! le sens spirituel de la Création ne se révèle à l'homme que dans la trans­figuration intime de lui-même.

Il n'y a absolument rien à faire contre cette exigence imprescriptible. Si vous ne devenez lumière, la lumière ne peut pas vous atteindre. Vous vous ferez alors de la chose une idée matérielle. Vous pourrez en concevoir une image, mais cette image limitera le réel et nous-même. Pour que la lumière circule à travers le réel, pour que l'univers devienne intelligible, il doit avoir ce Visage que Saint François contemple quand il chante le Cantique du Soleil ou Saint Jean de la Croix quand il compose le Cantique Spirituel.

II faut nous transformer. Il faut que nous devenions lumière dans la Lumière, et c'est pourquoi la révélation, c'est cette lumière sans mélange qu'un être devient, où Dieu peut s'exprimer et se communiquer sans rencontrer de limite, c'est la Révélation même, c'est l'Evangile éternel. Et Jésus vient précisément pour faire de nous l'Evangile éternel. Il ne veut pas nous conduire à une proposition extérieure, à un système du monde, à une explication des événements qui soit en dehors de nous-même ! Il veut nous conduire à nous-même par le ferment libérateur de Sa Présence en nous.

Sa Présence en nous n'a d'autre objectif, ne vise à autre chose qu'à nous conduire à notre vrai nous-même et à faire de nous ce foyer de lumière et cet évangile éternel. Tant que nous ne sommes pas devenus cet Evangile éternel, tant que nous ne sommes pas devenus nous-même cette Révélation vivante, toute la Révélation est faussée, la Bible ne signifie rien, l'Evangile lui-même s'adultère, toutes les propositions dogmatiques font écran entre l'âme et l'esprit parce que justement tout cela est reçu du dehors, tout cela se charge instantanément de nos limites et de nos ombres et que Dieu même dans les plus magnifiques for­mules se transforme immédiatement en idole comme l'âme se transforme en chose en chosifiant toute la réalité, en matérialisant tout l'univers.

Car c'est là le vrai matérialisme, celui par lequel nous nous chosifions nous-même en refusant de décoller de nous-même et de devenir source, origine et créateur. Nous sommes la Révélation, du moins nous avons à le devenir. Nous sommes le critère de toute vérité, du moins nous avons à le devenir. Car finalement toute vérité, tous les miracles, toutes les prophéties, toutes les visions ne sont rien avant d'avoir été filtrées par cette lumière intérieure, avant d'avoir été décantées dans ce jour spirituel, avant d'avoir livré leur ferment libérateur.

C'est tout ce que nous pouvons attendre d'une révélation prophétique, d'une vie qui se prétend témoin de Dieu. Tout ce que nous pouvons en attendre, c'est d'être un ferment de libération. Tout ce qui ne peut pas devenir en nous un ferment de libération ne peut pas procéder de Dieu, ne peut pas nous conduire à Dieu mais devient au contraire un obstacle à cette découverte et à cette rencontre.» (à suivre)

Si nous ne sommes pas brûlés par ce ferment évangélique ...

Suite 4 et fin de la 1ère conférence donnée aux dominicaines de Beyrouth en juin 1965 .

Reprise du texte : « Nous sommes la révélation, du moins avons-nous à le devenir. Nous sommes le critère de toute vérité, du moins nous avons à le devenir. Car finalement toute vérité, tous les miracles, toutes les prophéties, toutes les visions ne sont rien avant d'avoir été filtrées par cette lumière intérieure, avant d'avoir été décantées dans ce jour spirituel, avant d'avoir livré leur ferment libérateur.

C'est tout ce que nous pouvons attendre d'une révélation prophétique, d'une vie qui se prétend témoin de Dieu. Tout ce que nous pouvons en attendre, c'est d'être un ferment de libération. Tout ce qui ne peut pas devenir en nous un ferment de libération ne peut pas procéder de Dieu, ne peut pas nous conduire à Dieu mais devient au contraire un obstacle à cette découverte et à cette rencontre. »

Suite du texte : « Je n'ai pas besoin de dire combien nous sommes loin de cette conception qui est pourtant au coeur de l'Evangile, puisque l'Evangile, c'est la Pauvreté, la Pauvreté unique, incomparable, indépassable, suprême, de l'Humanité de Jésus Christ ! C'est cela l'Evangile : Jésus Christ dans Sa Pauvreté infinie, Jésus Christ rayonnant sur nous, Jésus Christ vivant en nous et nous appelant à cette pauvreté qui évacue justement le moi propriétaire et permet l'investiture du moi divin. Là est la seule action que nous ayons à accomplir, le seul témoignage que nous ayons à rendre et à donner.

II est parfaitement clair qu'il est absolument indifférent à un homme vivant, à un homme qui cherche passionnément le réel, ça lui est parfaitement indifférent que nous lui apportions des programmes, que nous lui parlions d'un passé merveilleux, d'un être modèle et idéal ! ça lui est parfaitement indifférent si, aujourd'hui, le christianisme, si aujourd'hui Dieu n'est pas dans notre vie un espace pour Sa vie. Ca lui est parfaitement égal ! Au contraire, il est irrité, il est indigné par tous ces programmes qui se surclassent les uns les autres par leur prétention et qui ne changent rien à rien.

Si nous ne sommes pas brûlés par ce ferment évangélique, si nous n'avons pas la passion de l'homme, si nous ne sentons pas que l'homme n'est pas encore né mais qu'il peut l'être, et que, justement, toute la grandeur de l'humanité, toute la grandeur de la science, toute la gran­deur de la culture., c'est une grandeur qui ne peut s'accomplir qu'au con­tact d'un amour infini révélé à travers nous, si nous ne comprenons pas que le destin de l'homme et de Dieu est entre nos mains, si du matin au soir nous n'avons pas cette sollicitude, si notre regard ne se porte pas sur les deux registres, intérieur et extérieur à la fois, si nous ne sommes pas à l'écoute du mystère des autres, si derrière chaque visage nous ne cherchons pas la réalité du Visage Unique, notre vie passera stérile, inaccomplie, sans laisser aucune trace, parce que nous n'aurons rien créé, rien transformé, rien libéré, rien accompli, rien humanisé, rien transfiguré.

Il est inutile de nous doper avec des mots, de nous réfugier dans des formules, de chercher des assurances dans des amulettes et dans des pèlerinages. Là est le problème humain, chrétien, universel, éternel : passer du moi propriétaire au moi divin, passer par la nouvelle naissance et nous laisser envahir chaque jour davantage pour y parvenir par la divine Pauvreté.

Et le seul moyen c'est justement de nous laisser envahir par la divine Pauvreté, c'est de faire oraison sur les autres, c'est-à-dire d'apporter aux autres cette distance de respect et d'amour qui leur permette de deviner qu'il y a en eux quelque chose qui mérite le respect, quelque chose qu'ils ont à faire fructifier et qui, finalement, puisque d'autres qu'eux-mêmes le reconnaissent et le poursuivent passionnément, c'est donc que c'est un bien commun, un bien universel et finalement un bien divin.

D'ailleurs je pense que tout est là, dans la mesure où nous l'exigerons aujourd'hui et à chaque instant, dans la mesure où nous resterons conscients de ces deux plans, de cette ouverture infinie sur la biologie même la plus épaisse, nous serons dans le sillage du Maître Unique qui est justement notre maître parce qu'il ne veut rien dominer, parce qu'il est le révélateur et le ferment de notre liberté et qu'il nous attend, non pas dans un passé historique situé à 2000 ans de nous-même, mais parce qu'il est maintenant non seulement au-dedans de nous-même, mais dans le coeur des autres une attente urgente, incessante et infinie.

(fin de la 1ère conférence)

Prière : « Dieu de Jésus-Christ, le seul vrai Dieu ! Ton Evangile, c'est Jésus Christ dans Sa Pauvreté infinie, c'est Jésus Christ rayonnant sur nous, c'est Jésus Christ vivant en nous et nous appelant à sa pauvreté !

En ce jour, tout petit enfant, infiniment pauvre, tu es offert au Père, et à chaque instant de ta vie, tu t'offres jusqu'à l'offrande de la Croix !

Nous t'en supplions : fais s'évanouir notre moi propriétaire pour l'investiture en nous du moi divin ! que notre offrande, en celle de Ton Fils, te plaise, regarde en elle celle de l'humanité entière !

Suite et fin de la 2ème conférence donnée au couvent des dominicaines de Beyrouth en juin 1965

« Jésus va nous délivrer du faux dieu qui nous asphyxie. Dans la lumière de Sa Croix, nous allons être délivrés dans le Dieu du lavement des pieds, dans le Dieu de la Samaritaine, dans ce Dieu qui est liberté infinie parce qu'il a décollé de Lui-même. Ce Moi Divin, ce "Je est un Autre", c'est la condition de notre liberté, un pouvoir de générosité illimitée. Alors toute la vie va être recréée. La liberté, ce n'est pas de posséder, c'est d'élargir, c'est d'immensifier en ramenant tout à la source divine.

La réponse est dans l'Evangile vécu par le petit pauvre qui a eu le courage d'affirmer que Dieu est pauvreté. Et c'est la seule manière de sortir du moyen âge. Il faut atteindre en nous-mêmes cette pauvreté divine. Cela suppose une réforme radicale de l'éducation axée sur la contemplation. Ne pas vivre dans le bruit que l'on fait avec soi-même.

L'école doit faire apprendre aux élèves à écouter pour qu'on arrive au coeur du silence, alors on entend la voix divine. Il faut donc réformer l'enseignement et d'abord les enseignants. Et, dans la république du travail, il s'agit de savoir si le travail produit des choses ou des hommes. Il s'agit de rendre le travail un instrument d'humanisation avant d'être un instrument de production. La cité du travail serait changée puisqu'on veut faire des hommes.

Il faut que l'Etat soit un instrument d'arbitrage de communautés autonomes mais toutes orientées vers un idéal de liberté et de grandeur humaine. Comme la République des Guaranis où chacun travaillait selon sa capacité (Villes construites dans un Etat confié aux Pères Jésuites entre le Paraguay et l'Uruguay) Il y avait de grandes basiliques, de grandes constructions guaranies, il y avait une Cité guaranie où on vivait le bonheur incontesté puisqu'il n'y avait pas d'argent. Les Jésuites ont joué le rôle de Conseillers d'Etat au sein d'une peuplade qui ne deman­dait que cela.

La société était basée sur l'amour, sur un accord fraternel qui n'a cessé que lorsque la jalousie des colons environnants s'est mêlée de faire disparaître le petit Etat, car lorsqu'on a voulu faire sortir les Jésuites et donner à ces peuplades des propriétés privées dont ils ne connaissaient pas le sens au début, elles sont retombées dans la ruine et maintenant les guaranis sont tombés à l'état barbare. On n'en parle plus et même leur Etat a été englobé par les Etats environnants. La propriété privée les a ruinés.

Si nous voulons sortir du moyen âge, si nous ne voulons pas d'une collision entre le sacré et l'interdit, nous n'avons qu'un moyen : devenir des hommes libres ! et être des hommes libres, c'est entrer dans cette générosité qui est Pauvreté Divine.

Ce sont des hommes libres qui feront des nations libres sur une terre enfin pacifiée » (fin de la 2ème conférence)

Oraison : Dieu Père, infiniment libre de toi ! Dieu Fils, infiniment libre de toi ! Dieu Esprit, infiniment libre de Toi ! Trinité infiniment sainte en laquelle la parfaite liberté est éternellement vécue, et construit éternellement ton être-Trinité !

Apprends-nous comment entrer dans Ta pauvreté, parfaite libératrice de ton être Trinité et du bonheur infinie dont elle te comble ! Apprends-nous cette générosité qui, seule, peut faire de nous des pauvres comblés éternellement de ton parfait bonheur.

Début de la 2ème conférence au monastère des dominicaines de Beyrouth en 1965

Nous en sommes toujours au Moyen Age, l'Eglise est encore une théocratie, comme elle l'a été tout au long de son histoire. L'unique remède à cette théocratie.

" Une naissance est un danger, une opération difficile. Les psychanalystes ont parlé du traumatisme de la naissance. Dès qu'un enfant quitte le sein maternel et qu'il affronte pour la première fois la vie, sa respi­ration et son organisme se trouvent en état de crise et cet arrachement du sein maternel peut le marquer pour toute sa vie et avoir une influence sur tout son être.

Ce qui est vrai du physique l'est beaucoup plus du moral et spirituel. L'être est un commencement, un appel, une exigence, et l'achèvement doit continuer dans toute personne. La plus grande crise de conscience est cette crise où l'homme a appris la mesure de son inachèvement. On peut parler de l'évolution et de la promotion vers la liberté, vers le surhomme, mais on doit se rendre compte du tragique qui se produit quand l'homme voit surgir sa liberté. Qu'est-ce qu'il va faire maintenant qu'il doit décider de son destin ? La liberté apparaît comme une catastrophe justement parce qu'on ne sait pas comment l'orienter.

Il est certain que ce que l'humanité a éprouvé devant la liberté est une impression de terreur devant le danger de cette liberté parce que, avec cette liberté privée, il faut tout inventer, le but et les moyens, et la liberté se présentera comme un instrument de destruction et sous l'aspect d'un danger pour la biologie elle-même.

Et immédiatement des groupes ont surgi pour détruire la liberté et dès son apparition ont posé des interdits. L'interdit sexuel est sûrement le premier qui a existé pour empêcher une promiscuité impossible : il a fallu une régulation des instincts sexuels et une discipline au profit de la vie pour la conservation de cette biologie même qui est à la base de tout et qui menaçait de sombrer par les désordres. L'interdit pourra conjurer la licence et la vie pourra ainsi se développer et, de très bonne heure, l'interdit a pris un caractère religieux.

Il y a aussi une connexion profonde entre le sacré et l'interdit, une symbiose de l'interdit, du tabou et du sacré. Dans les peuples sémitiques on voit que la violation de l'interdit sera puni par la puissance des dieux, la puissance divine vengera l'interdit méconnu, ce qui aura pour consé­quence d'enraciner le tabou dans la conscience.

La biologie humaine veut se défendre, elle ne veut pas mourir et, lorsqu' elle met l'interdit, elle ne veut pas de sa destruction mais préserver sa conservation. Si on viole le tabou, on va mourir. Cela est vrai chez tous les peuples et même chez le peuple grec.

Dans "Les Perses", tragédie d'Eschyle écrite en 472 avant Jésus Christ, Eschyle célèbre la victoire des Grecs dans la seconde guerre médique et rien n'est plus émouvant chez lui comme de montrer que Xerxès est mort parce qu'il a manqué de mesure, c'est pourquoi les dieux l'ont frappé. Il y a de l'humilité parce que cette victoire est une victoire des dieux plus qu'un fait qui est dû à l'intelligence des Grecs. La Cité est donc protégée par les dieux mais elle doit rendre hommage à ces dieux et l'homme doit se rappeler qu'il est mortel en face des dieux, comme on le voit dans le procès de Socrate, car on l'accuse de ne pas prier les dieux. C'est sans doute faux mais Socrate est tiède et on le condamne. Le Christ Lui-même a succombé au même argument : il est l'ennemi du culte national.

Il est donc clair et incontestable que la solidarité existe et qu'elle s'affirme partout entre le sacré et l'interdit. Marc Aurèle, cet Empereur qui faisait son examen de conscience tous les soirs, devant le fait chrétien affirme : "Ce sont des fanatiques. " et il laissera appliquer toutes les rigueurs de la loi romaine sur eux. Ce qu'il pense, c'est que l'armature de l'Etat, c'est Rome et l'Empereur. Ce que l'Empereur cherche dans la religion, c'est la preuve de son unité, le ciment religieux est la seule possibilité de durée de l'Empire.

Les premiers Empereurs - et d'abord Constantin - vont jouer pour l'Eglise le rôle de l'évêque du dehors. Il faudra que le christianisme joue dans leurs Empires le même rôle que le paganisme a joué. Les Empereurs seront les protecteurs de l'Eglise parce qu'ils la mettent à la base de la politique. Les premiers conciles ont été rassemblés par l'Empire et imposé par sa police. Il faut de l'ordre dans l'Empire, il faut l'unité dans la foi et il faut que cette unité soit imposée par l' Etat. Et les séparations ont été souvent des mouvements locaux pour s'opposer à l'impérialisme.

En Europe on va faire la même chose avec Charlemagne comme empe­reur de l'Occident. Tout comme Byzance, il met l'Eglise au service de la monarchie, et l'équivoque va durer parce que la liberté ne cesse d'être le danger, et nous allons voir un pape du Moyen-Age, Innocent III, qui va prêcher la croisade des Albigeois, l'ennemi de l'intérieur, et la croisade contre l'infidèle, l'ennemi de l'extérieur. La 4ème Croisade se termine par la prise de Constantinople et le peuple de Byzance ne peut l'oublier, et tout cela pour l'amour de l'unité parce que la liberté reste le grand danger.

Et nous voici devant un grand tournant, un tournant pathétique : l'éclosion des monarchies absolues avec Philippe le Bel qui s'oppose au Pape, pas d'une manière absolue, mais il revendique les mêmes pouvoirs absolus et divins qu'a le Pape dans son domaine. Le roi ne conteste pas le carac­tère divin du pouvoir pontifical mais il veut revendiquer le pouvoir divin des rois. Il donne toute sa force à cette tradition qui va s'exprimer de plus en plus, et Louis XIV en sera l'expression la plus majestueuse, mais Louis XVI en paiera le prix.

Car en 1793, on est à un autre tournant : il ne faut pas croire que le procès de Louis XVI est la fin du droit divin, mais la grande faute de Louis XVI est qu'il a usurpé le droit divin du peuple. C'est sa qualité de roi qui le rend coupable. C'est cela que signifie le procès de Louis XVI et c'est cela la mystique de la Révolution, c'est un transfert des droits divins du pape et du roi au peuple. Nous ne nous en rendons pas compte dans les démocraties qui sont plus douces, mais ce que la Révo­lution Française a transmis, c'est ce ferment de sa mystique qui veut que les peuples aient pour eux le droit divin.

Il appartiendra au marxisme de reprendre cette doctrine. Il en est l'héritier légitime. C'est du côté marxiste que va se poursuivre ce moyen-âge dont nous ne sommes pas encore sortis. La théocratie a le pouvoir de protéger la Cité et la Cité de protéger le divin. Ce droit divin des peuples trouve son prototype dans Staline (comme autrefois dans Innocent III) dans le monde marxiste. Cette théocratie renversée suppose une mystique. Celui qui promulgue cette orthodoxie est le chef.

Et Jean Perrin, un physicien, va nous l'expliquer. C'est un savant considérable, prix Nobel, un des premiers qui établit l'existence de l'atome et qui avait cet attachement mystique à la Révolution. En 1936 il part en guerre contre les bourgeois : "Nos véritables ennemis sont ceux qui se sont emparés de nos victoires et qui trompent le peuple. Il faut détromper le peuple. " Cela explique les faits contemporains.

Le peuple est une entité mystique et lorsqu'il se soulève, c'est qu'on l'a égaré. On lui dit qu'il a été égaré par de faux bergers. Nous sommes toujours dans la théocratie des croisades à l'intérieur et des croisades à l'extérieur. Il s'agit d'empêcher la contamination du peuple, de pré­server l'unité du peuple en pourchassant ce qui le menace. Il ne faut pas penser à de la mauvaise foi : nous sommes là dans la nécessité tragique et primitive qui se demande : "Que faire de cette liberté qui est un danger ?" C'est de prendre cette liberté et se faire gardien des consciences. C'est pourquoi dans tous les régimes, le monopole de l'instruction sera pris par l'Etat pour être sûr que l'unité des groupes ne mourra pas.

Peut-on sortir du Moyen Age ? Peut-on faire à la liberté une place illimitée ? Peut-on supprimer la police dans une ville comme par exemple celle-ci (Beyrouth) ? L'homme a besoin de la force pour le ramener à la sagesse. Une grande ville a des barbares, des détraqués, des gens normaux, un génie tous les cent ans et un saint tous les mille ans. Comment espérer que cette ville pourra se discipliner toute seule ? Il est plus sûr d'avoir des gendarmes. Si on abandonne à la foule une cité, c'est le massacre par le plus bas et le massacre de personnes humaines. C'est le raison­nement de tous les gouvernements. C'est le visage théocratique d'une religion solidaire de la cité. La théocratie demeure et nous n'en sor­tons pas.

Du point de vue de l'esprit, il faut en sortir et ici nous avons l'image de cette rencontre d'Innocent II et de François d'Assise. Lui, François, va nous sortir de là. En 1209, il fonde sa compagnie. Il va vers Inno­cent pour avoir l'approbation de sa compagnie. Quand Innocent III voit ce mendiant qu'est François, il le chasse de sa présence. La nuit suivante, dit la tradition, Innocent rêve que la basilique du Latran va s'écrouler et que le petit mendiant va l'empêcher de tomber. Alors il appelle François et lui donne la permission de fonder son ordre. » (à suivre)

L'unique remède à cette théocratie, la solution est dans le Christ vécu avec intensité, comme chez François avec son intensité incomparable et sa pauvreté divine. C'est là la réponse. Une liberté anarchique, on ne sait pas où elle peut mener. » (à suivre)

Début de la 3ème conférence donnée au couvent des dominicaines de Beyrouth en juin 1965

« La troisième session du Concile s'est achevée sur le retrait inattendu d'une déclaration sur la liberté religieuse qui devait être soumise au vote des pères.

On a expliqué de différentes façons le retrait de cette déclaration. Il semble qu'elle ait été provoquée par la fraction conservatrice du Concile, soit que l'on ait craint de porter atteinte à des situations acquises, comme celles de l'Eglise en Italie ou en Espagne, soit que, plus profondément, on ait craint de trahir les droits de la Vérité.

Et l'on peut de fait concevoir l'argument, qui est d'ailleurs profondément traditionnel, de ceux qui, dans la fraction conservatrice, craignent que, si l'on proclame une liberté religieuse sans conditions, on porte atteinte précisément aux droits de la Vérité, cette Vérité qui est sacrée, cette Vérité qui est à la fois le bien et le devoir de l'esprit et qui ne saurait être comparée d'aucune manière à l'erreur. Tout ce que l'on peut accorder à l'erreur, en raison de la bonne foi de ceux qui la professent, c'est ainsi que raisonne cet argument, tout ce que l'on peut accorder à l'erreur, c'est la tolérance.

La Vérité a seule des droits. Il faut la protéger, il faut tout au contraire endiguer l'erreur, la combattre autant que possible, en préserver les esprits parce que, de toutes manières, même si elle est professée de bonne foi, elle est un mal. On ne saurait donc mettre sur le même pied la vérité et l'erreur et c'est pourquoi toute déclaration sur la liberté religieuse doit être entourée de toutes sortes de précautions pour que l'on ne mette pas l'erreur sur le même pied que la Vérité.

Ce raisonnement, nous le connaissons, il a beaucoup servi et il se résu­mait au Moyen Age dans cette formule extrêmement succincte : "Les faux monnayeurs altèrent la monnaie et ils sont punis ! A combien plus forte raison faut-il punir les hérétiques obstinés qui altèrent la doctrine ! " Il est clair qu'une telle argumentation, aussi logique qu'elle paraisse, sus­cite immédiatement des objections dont la première est celle-ci : comme il y a plusieurs religions qui se donnent en fait pour révélées, car c'est bien sûr la vérité révélée qui, au maximum, bénéficie des droits qui sont seuls acquis à la Vérité, comme plusieurs religions se donnent pour révélées, c'est bien sûr dans la mesure où. elles diffèrent qu'elles sont tenues de se combattre et ne peuvent user les unes à l'égard des autres que d'une tolérance surveillée.

La seconde objection, beaucoup plus grave, c'est que sur le terrain de la chrétienté, pour nous limiter à nous-mêmes, sur le terrain de la chré­tienté, cette argumentation a donné lieu à une "chasse à l'homme" atroce soit par l'Inquisition, soit par les guerres de religions, soit sous forme de fanatisme. Cette défense de la Vérité a abouti à la persécution, au mépris de la dignité humaine, à cette épouvantable entreprise de contrainte qui a déshonoré Dieu autant que l'homme.

Pour répudier tous ces abus, allons-nous dire que l'erreur a les mêmes droits que la Vérité ? Allons-nous dire que la Révélation n'oblige personne, que chacun a le droit de la récuser ? On voit bien que nous sommes ici dans une impasse, qu'il faut reprendre le problème sous de nouveaux frais et se poser ces deux questions essentielles : qu'est-ce que la Vérité ? première question, et, deuxième question : que veut signifier et comment reconnaître une Révélation divine ? (à suivre)