Janvier 2010

Avec la permission de Monsieur Michel Fromaget , que nous remercions vivement.

Monsieur Michel Fromaget est Anthropologue, Maître de Conférences à l'Université de Caen, auteur de nombreux ouvrages sur les représentations de la vie et de la mort, (vous pouvez consulter la rubrique "mourir & naître" /Présentation, sur le site).

Le "temps", le fameux "temps" que Marcel Proust recherche tout au long des sept volumes et des quatre à cinq mille pages de A la recherche du temps perdu n'est autre que celui dont il a eu l'aperception bouleversante dans quelques grands moments d'émerveillement. Et ce temps n'est pas du temps, il ne lui appartient pas, puisqu'il est l'éternité. Du moins l'une de ses efflorescences dans notre condition mortelle. A ma connaissance, aucun écrivain, mieux que Proust, n'a su peindre les impressions, les émotions et des grandes questions inhérentes à l'émerveillement. Quatre, au moins, de ses récits 'étoiles', pour reprendre l'heureuse expression de Zweig, sont très connus. Le " récit de la petite madeleine" que l'on peut lire au début de Du côté de chez Swann, ainsi que la "vision des clochers de Martinville" qui appartient au même ouvrage. Puis vient la description des impressions associées aux "trois arbres de Hudimesnil" que l'on trouve dans A l'ombre des jeunes filles en fleur. Et enfin l'évocation des trois analogies éprouvées dans l' "hôtel des Guermantes" et si magistralement étudiées dans Le temps retrouvé. Ces textes auxquels sont associés des analyses qui en sont difficilement séparables, sont en fait bien trop longs pour être rapportés ici in extenso. Mais quelques extraits en provenance du récit de la "petite madeleine" et de l'épisode de " l'Hôtel des Guermantes" suffiront à compléter valablement notre connaissance de la phénoménologie de l'émerveillement.

Je rappelle que ces textes ne sont pas complets. Il s'agit de seuls extraits. Récit de la " petite madeleine" :

« Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés petites madeleines, qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? »

Outre la joie caractéristique et l'état d'extrême et soudaine attention, ce récit fait état de maints aspects symptomatiques de l'expérience émerveillée. Il souligne notamment :

  • - qu'elle a à voir avec l'amour puisqu'elle opère comme lui ;
  • - qu'elle s'assortit d'une joie isolée, comme sans cause. On remarquera ici la similitude avec l'expression de "consolation sans cause" de saint Ignace de Loyola ;
  • - qu'elle est un temps où le "moi essentiel", celui qui est fait d'une essence précieuse, se déploie et se donne à vivre ;
  • - que ce moi est vécu comme immortel et, par suite, l'idée de brièveté de la vie comme illusoire.

Voici enfin, pour terminer cette revue, quelques passages extraits de la fin de l'œuvre, moment où Proust, à propos ce qu'il ressentit lors d'une visite à l'Hôtel des Guermantes, propose une exégèse qui désigne ouvertement le temps émerveillé comme temps d'une nouvelle naissance, comme temps de la naissance d'un être nouveau, lequel se nourrissant de l'essence des choses, est notre vrai moi, alors que le moi ordinaire se contente du néant des apparences.

« L'être qui était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j'avais entendu le bruit commun (...) cet être-là ne se nourrit que de l'essence des choses, en elle seulement il trouve sa subsistance, ses délices. Mais qu'un bruit, une odeur, déjà entendu ou respirée jadis le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l'essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l'était pas entièrement, s'éveille, s'anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l'homme affranchi de l'ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu'il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d'une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de 'mort' n'ait pas de sens pour lui. : situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l'avenir ? »

De telles coïncidences sensorielles qui font revivre des fragments d'existence, comme soustraits à l'œuvre du temps, sont des circonstances spécialement favorables à l'émerveillement. Et ce sont elles que Proust apporte et étudie avec prédilection. Leur analyse est féconde, mais non sans danger qui est d'inciter à comprendre le soi-disant 'vrai moi' qui, à leur occasion se manifeste, comme le pur produit d'un simple mécanisme psychologique et, par suite, comme un simple artefact.. Dans le cas d'émerveillement où l'éventualité d'une réminiscence est incertaine (Hudimesnil) ou absente (Martinville), ce risque est évidemment moindre. Marcel Proust croyait-il à la réalité et à l'immortalité de l'être essentiel qu'il rencontra si souvent ? Avait-il aperçu que cet être n'était autre que lui-même en voie d'accomplissement ? Je ne saurais l'affirmer. Bien des mots et locutions de Proust donnent à le croire. D'autres non. Reste, toutefois, que seul de percer le mystère de cet être extra-temporel pouvait, d'après Proust, donner un sens à sa vie et qu'à cette tâche, il consacra toute son œuvre ; De cela nous ne lui serons jamais assez reconnaissant.

Mais nous voici devant ce constat auquel je désirais vous conduire : tous ces écrivains, et d'autres encore, avec un art d'une grande délicatesse, ont su nous faire goûter la saveur de l'émerveillement. Ils ont su nous en montrer les grandes composantes : pressentiment d'une Présence autre qui transparaît dans les êtres et les choses, sentiment d'éveil à un moi nouveau plus vrai que l'ancien, sentiment de certitude, de joie, de paix, d'allégresse, de beauté, d'immortalité... Ils ont su faire cela admirablement. Mais pas un n'a su, ou voulu, aller plus loin et tenter de donner de l'émerveillement une explication, ou une théorie véritable. Or, c'est cela que Maurice Zundel a fait. Il a pu le faire parce qu'il disposait des connaissances théologiques et spirituelles, psychologiques et anthropologiques nécessaires et parce que lui-même avait des états émerveillés une remarquable expérience.

C'est Maurice Zundel lui-même qu'il nous faut maintenant écouter. Nous commencerons par son récit de Florence. (à suivre)

Avec la permission de Monsieur Michel Fromaget , que nous remercions vivement.

Monsieur Michel Fromaget est Anthropologue, Maître de Conférences à l'Université de Caen, auteur de nombreux ouvrages sur les représentations de la vie et de la mort, (vous pouvez consulter la rubrique "mourir & naître" /Présentation, sur le site).

II - Le sens de l'émerveillement selon Maurice Zundel

L'humilité de Zundel est telle qu'il parle rarement de lui-même. Ainsi, de même de sa propre expérience de l'émerveillement. Cependant, au cœur de cette expérience, les instants qu'il vécut, en 1926 à Florence, dans la sacristie de San Lorenzo, devant les tombeaux des Médicis sculptés par Michel-Ange, occupent dans sa vie une grande place. Il s'y réfère très fréquemment. Et pour cause, puisque dans un court espace de temps, il lui fut donné de pouvoir pénétrer au cœur de l'émerveillement plus avant que quiconque. Pour moi, qui nourris une aversion spéciale pour l'œuvre de Michel Ange et notamment pour les morceaux d'anatomie pesamment étalés dans cette chapelle aussi réjouissante et réconfortante que la morgue d'un institut médico-légal, il y a là un grand mystère. Mais, passons : les voies de l'émerveillement sont impénétrables et chacun de nous est unique. Ecoutons plutôt Zundel. Celui-ci donne de l'expérience de Florence différentes relations qui, toutes, se complètent. Je choisis celle rapportée par le père de Boissière dans sa belle biographie (p. 132) :

« Et je sais parfaitement bien, je le revivrai jusqu'à la fin de mes jours comme une découverte unique, je sais très bien qu'en regardant les œuvres de Michel-Ange, sans me battre les flancs pour les trouver extraordinaires, en me laissant parfaitement faire par elles, je sais bien qu'à un moment donné j'ai senti que j'étais pris. J'étais pris par quelqu'un. Je me perdais dans un je-ne-sais-quoi auquel je n'aurais pas pu donner un nom, ce n'était plus l'œuvre de Michel-Ange que je voyais, c'était à travers l'œuvre de Michel-Ange une présence. Cette présence dont, si vous voulez, Platon parle dans le Banquet. Cette Beauté qui n'a plus de figure, qui n'a plus de visage, qui n'a plus de mains, qui n'a plus de nom, qui est l'horizon de toutes les œuvres d'art, qui est le désir de tous les poètes, qui est la joie de tous les musiciens, cette présence qu'il est impossible de nommer, qui nous envahit tout entier et que je sentais maintenant prendre possession de moi. Et je me souviens avec une parfaite netteté que l'impression que j'ai eue ce matin-là était une impression d'une immense liberté, la liberté d'un homme qui prend des vacances de lui-même, qui ne se souvient plus qu'il est là, qui ne se voit plus, qui ne se regarde plus, qui ne s'écoute plus, qui est perdu, perdu dans cette présence qui l'aspire, qui l'appelle, qui le remplit, qui le comble et qui devient vraiment pour lui une respiration... je sentais que j'étais pris dans un dialogue et que c'était ça la vie. Il y avait là quelqu'un qui m'envahissait tout entier, qui me libérait de moi-même, et qui, en même temps me faisait entrer dans ma véritable intimité. Cette extase je l'ai faite depuis d'ailleurs, je ne cesse de la faire, toujours et partout, mais c'est toujours la même découverte, ce sentiment qu'on se quitte soi-même, qu'on s'oublie, on se perd de vue et qu'on écoute, qu'on écoute dans un silence merveilleux, où on s'enracine dans une Présence qui est la Vie de votre vie. »

Ce texte mérite toute notre attention car, non seulement à lui seul, il met en scène la presque totalité des notions et notations classiques de la phénoménologie de l'émerveillement, mais il met aussi en lumière le double mouvement qui est au cœur même de l'expérience merveilleuse, ce que personne jusqu'à présent n'avait fait. Du moins de manière aussi claire et décisive.

Quant aux notions et aux thèmes, regardez, nous retrouvons ici tous ceux mis en scène par les écrivains précédents. Soit :

  • - la Beauté évoquée par Forest Reid et Samivel ;
  • - la transparence chère à Bosco, car ici Zundel voit "à travers l'œuvre de Michel-Ange", lui-même le dit ;
  • - La Présence entr'aperçue par Bosco, mais ici vécue à une autre profondeur ;
  • - le fait que cette Présence "comble" l'homme, car elle est "le désir de tous les poètes, la joie de tous les musiciens..." Ce sentiment de réponse à une attente était clair chez Samivel;
  • - encore que, Zundel ne force pas explicitement ce trait, la joie est présente dans ce récit notamment rendue par son rythme et l'élan qui le porte ;
  • - le sentiment proustien d'être empli par une "essence précieuse". Zundel dit qu'il est envahi par la Présence, il note qu'elle est " la Vie de sa vie" ;
  • - le sentiment d'accéder à sa propre réalité, de naître à son moi véritable, sentiment si bien noté par Proust.

Dans un autre récit de l'extase de Florence que l'on peut lire dans Croyez-vous en l'homme ? (1992, p. 45) Zundel plus encore éclaire cet aspect. Il écrit :

« Je découvre enfin la Vie de ma vie, le secret si longtemps enfoui dans l'opacité de ce moi qui vient de s'ouvrir. J'existe délivré de toute amarre, pur élan vers cet autre en qui j'accède à moi-même. J'étais dehors : me voici dedans. (...) Mon vrai moi était ailleurs. Ou plutôt il n'était pas encore. Il surgit maintenant de cette rencontre... »

L'essentiel est vu, l'essentiel est compris, l'essentiel est dit. Il est ce double mouvement intérieur, double mouvement simultané de libération de l'emprise du moi ancien et d'essor, de naissance, du moi nouveau, du moi véritable, double mouvement que seule la rencontre de l'Hôte silencieux, de l'Autre intérieur, de la Présence mystérieuse est à même de permettre. Le premier récit dit cette alchimie très précieuse en ces termes : « Il y avait là quelqu'un qui m'envahissait tout entier, qui me libérait de moi-même et qui, en même temps, me faisait entrer dans ma véritable intimité ».

A ma connaissance, aucun exégète de l'expérience merveilleuse n'a aussi bien identifié, ni aussi complètement exploré ce double mouvement par lequel l'homme naît à son être véritable, nous pourrions dire à son être total. Tous les développements zundéliens relatifs à l'émerveillement exposent et approfondissent de cette naissance spirituelle quelques aspects. Les trois ou quatre extraits qui suivent en témoignent. Mais avant de vous les présenter brièvement, qu'il me soit permis de répondre à l'objection qui laisserait penser que dans la compréhension de l'émerveillement Proust va plus loin encore que Zundel puisque sa 'petite madeleine' lui parle d'amour et d'immortalité, toutes dimensions sur-essentielles, dont le récit de Florence ne souffle mot. Certes dans la lettre, en apparence, cette objection paraît fondée. Cependant elle ne l'est pas, pour la simple raison que la Présence rencontrée à Florence est Dieu, et que Dieu, comme nous l'a appris saint Jean, est « Amour». Pour la simple raison encore que chez Zundel l'expression "Vie de la vie", qu'il tient de saint Augustin, désigne la vie éternelle, celle dont le bénéfice rend justement immortel.

Mais voici quelques passages où Zundel dévoile pour nous les arcanes de cet instant mystérieux où l'homme prend brusquement conscience qu'il n'est nullement son moi ordinaire et que son "Je est un autre". Les premiers extraits viennent justement du dernier ouvrage de Zundel publié de son vivant qui se nomme Je est un autre pp18,19,23,24: (à suivre)

Avec la permission de Monsieur Michel Fromaget , que nous remercions vivement.

Monsieur Michel Fromaget est Anthropologue, Maître de Conférences à l'Université de Caen, auteur de nombreux ouvrages sur les représentations de la vie et de la mort, (vous pouvez consulter la rubrique "mourir & naître" /Présentation, sur le site).

« L'émerveillement, c'est précisément le moment où émerge en nous une nouvelle dimension, c'est le moment privilégié où nous sommes soudain guéri pour un instant de nous même et jeté dans une Présence que nous n'avons pas besoin de nommer, qui nous comble en même temps qu'elle nous délivre de nous-même.

Un tel émerveillement, nous le savons, peut s'éprouver dans tous les secteurs : émerveillement devant la nature, émerveillement devant l'amour, devant l'enfant qui naît ou qui dort, devant une découverte scientifique ou devant une création artistique. Il n'y a pas de domaine où l'émerveillement ne nous ouvre des horizons infinis, pas de domaine où nous ne puissions éprouver, à certains moments, ce sentiment d'une rencontre libératrice ; d'une rencontre avec toujours la même Présence, précisément parce qu'elle accomplit toujours en nous le même effet, parce que la rencontrer c'est cesser d'être esclaves de nous-même et entrer dans un domaine où la liberté s'actualise en libération de nous-même. (...)

« Ce rappel d'expériences connues nous laisse entrevoir que notre libération - notre naissance à nous-même, notre devenir humain, notre émergence hors du monde instinctif et du monde-objet - est liée à la rencontre avec une Présence, toujours la même, avec un « X » ineffable, dont la découverte nous guérit de nous. (...).

« Mais il faut noter, cela est capital, que c'est au même moment que l'on atteint à soi -j'entends, à ce nouveau « Moi », à ce « Moi-Personne », à ce Moi Valeur, à ce Moi-oblatif - et que l'on rencontre en soi « la Beauté si antique et si nouvelle » qui a ravi le cœur de saint Augustin.

« Il y a une symbiose, une unité de vie, une solidarité indissoluble entre ma libération et la rencontre avec cet amour « plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même. »

Zundel le dit ailleurs : nous sommes si viscéralement, si passionnément attachés à notre moi ordinaire que pour nous en libérer il faut un véritable choc et que seule la rencontre, l'expérience vécue de l'Amour oblatif, de l'Amour inconditionnel peut engendrer un tel choc.

Dans le passage suivant, Zundel accorde à la joie la place qui lui revient et donc au fait que la joie de l'émerveillement est fondamentalement la "joie d'une naissance". Ce magnifique passage se trouve dans A l'écoute du silence (1979, pp. 64,65)

« Quand, dans l'émerveillement de la musique, de l'architecture, de la peinture, de la nature ou de l'amour, vous vous sentez délivré de vous-même, votre regard se porte sur la beauté et, tandis que vous vous perdez de vue, vous vous sentez exister avec une plénitude incomparable. Et c'est à ce moment-là, justement, que la vie atteint son sommet, quand cessant de vous regarder, vous n'êtes plus qu'un regard vers l'autre. A ce moment-là, sans revenir à vous, vous sentez que vous êtes là, que vous existez comme jamais dans une joie immense mais très pure et dépouillée, une joie qui est encore offerte à cette beauté en laquelle vous vous perdez. Et toute la joie de la vérité, toute la joie de la connaissance, c'est justement qu'elle est une naissance, car, comme dit Claudel après bien d'autres, " connaître c'est naître". La vraie connaissance est une naissance à nous-même dans un autre et pour lui. Et nous ne pouvons jamais nous connaître authentiquement que dans ce regard qui nous suspend à un autre. »

Le paradoxe est inimaginable mais il est sûr : l'homme ne se voit réellement, ne s'expérimente véritablement lui-même qu'au seul moment où il regarde "l'autre." Mais comprenons bien ce que dit Zundel et ne l'aplatissons pas. Le regard dont il est question n'est pas celui qui peut suffire à l'action humanitaire ou aux bonnes œuvres paroissiales. Pour que ce regard suscite le miracle de la naissance à soi-même, il faut que, dans l'autre minuscule, il voit et rencontre l'Autre majuscule. Il faut que, regardant autrui, il voit l'hôte silencieux qui l'habite et qui seul peut donner à ce dernier les clés de lui-même, parce qu'étant l'Amour, lui seul peut le libérer des déterminismes qui l'étouffent. A noter enfin que la rencontre de cet "autre" ne nécessite nullement sa présence physique. L'émerveillement sait le rencontrer bien ailleurs. Ce que disent entre autres très bien ces lignes que je lis dans Emerveillement et pauvreté (1990, p. 26, 27) :

« Votre vie profonde, celle par laquelle vous vous transformez vous-même, est une vie qui s'accomplit dans un regard vers l'autre. Dès que le regard revient vers soi, tout l'émerveillement reflue et devient impossible. Quand on s'émerveille, c'est qu'on ne se regarde pas. Quand on prie, c'est qu'on est tourné vers un Autre. Quand on aime vraiment, c'est qu'on est enraciné dans l'intimité d'un être aimé. (...)

Quand vous vous oubliez parce que vous êtes dans un paysage qui vous ravit, ou devant une œuvre d'art qui vous coupe le souffle, ou devant une pensée qui vous illumine, ou devant un sourire d'enfant qui vous émeut, vous sentez bien que vous existez - et c'est même à ces moments-là que votre existence prend tout son relief - mais vous le sentez d'autant plus fort que justement l'événement vous détourne de vous-même. C'est parce que vous ne vous regardez pas que vous vous voyez réellement et spirituellement, en regardant l'autre et en vous perdant en lui.

C'est cela, le miracle de la connaissance authentique : nous atteignons à nous-même en regardant un autre et en nous perdant en lui. »

Les deux dernières citations de Zundel que je désire vous faire partager, avant de vous préciser pourquoi je considère la théorie zundélienne de l'émerveillement comme la plus achevée, mettent en lumière un trait de l'expérience émerveillée qui, contrairement aux apparences, lui appartient en propre. Je veux parler de sa dimension de fugacité, d'évanescence, de fragilité. Cette expérience et l'état de conscience qu'elle suscite sont en effet infiniment fragiles. Ceci pour des raisons externes et des raisons internes. Zundel les présente ainsi. Le premier passage est extrait d'une conférence donnée à Lausanne en 1955. On peut en trouver le texte dans Ton visage ma lumière (Desclée, 1991, p. 147). Le second vient de Emerveillement et pauvreté (Saint-Augustin, 1990, p. 28)

« Un soir d'été, comme les montagnes s'incendiaient dans la splendeur du couchant, comme toute la nature se recueillait dans la paix du soir ; comme le lac était parfaitement tranquille ; comme il participait à toute cette immense transfiguration - où toutes choses baignaient dans la lumière et dans la paix ; comme j'étais entraîné, spontanément dans cette contemplation où l'univers se recueillait en Dieu ; comme je sentais, comme je respirais cette Présence qui nous délivre de nous-même en nous rendant vraiment présent à nous-même : en faisant de notre vie une offrande, un don, un véritable présent - tout d'un coup, un gramophone imbécile dégorgea des beuglants de Paris.

« En un instant, tout s'effondra ; toute la nature fut livrée au chaos ; toute la présence fut effacée, parce que, si elle nous pénètre jusqu'au plus profond de nous-même, si elle nous délivre, si elle nous éclaire, si elle nous apaise, elle est aussi d'une fragilité infinie, et le moindre bruit suffit à la dissiper.

« C'est là une image, une parabole du vrai Dieu, si fort, si intimement présent, si uniquement révélateur de l'homme et de l'univers ; et, pourtant, un souffle - un souffle -suffit à l'éloigner et à l'effacer. »

Mais la Présence silencieuse qui engendre en nous cet espace de générosité, où nous nous recréons à sa ressemblance, quasi toujours se dissipe pour une raison qui nous appartient et qui n'est en fait autre que notre vanité.

Écoutons :

« Nous, nous pouvons - et Dieu sait que nous le faisons ! - nous pouvons constamment retomber de l'émerveillement qui nous délivre de nous-même à la complaisance qui nous rive à nous-même. Aussi bien, l'un appelle l'autre. Souvent, c'est le mouvement d'émerveillement où nous avons atteint à la grandeur et où nous nous sommes perdu de vue qui entraîne la complaisance en nous-même. Nous nous félicitons de cette réussite. Nous nous admirons d'avoir su si bien admirer et nous détruisons par là même le fruit de l'émerveillement parce que, au lieu de rester libéré dans le mouvement vers l'autre, nous collons de nouveau à notre vieux moi biologique et propriétaire. » (à suivre)

La fête de l'Epiphanie.

Cette fête a été traditionnellement perçue dans l'Eglise comme la plus importante de toutes, à l'égal de la fête de Pâques. La Messe de l'Epiphanie a été célébrée pendant des siècles durant une octave complète comme celle de Pâques et comme celle, du moins avant la dernière réforme liturgique, de la fête de la Pentecôte. Beaucoup peut-être se demandaient pourquoi l'Epiphanie a revêtu dans l'Eglise une si grande importance. Je voudrais tenter de développer quelques raisons de cette grande importance..

Les premiers adorateurs du nouveau-né, après bien sûr la Vierge Marie, la mère de l'enfant, et Joseph, le père de l'enfant, ont été des gens très simples , avertis par des signes dans le ciel. Ceux qui vont venir ensuite sont de grands savants de l'époque, on pourrait dire « les grosses têtes » de l'époque. Ce ne sont pas seulement pour les gens simples que Jésus s'incarne et devient l'un des nôtres. C'est le sens de l'Epiphanie.

Ce sont, si j'ose dire, des intellectuels de l'époque, se sentent attirés, dans leur profession même, à venir adorer le nouveau-né et à lui apporter leurs hommages et leurs dons car Il est venu pour eux aussi, peut-être, apparemment, pour eux d'abord ! Il est venu aussi pour sauver l'intelligence des « grosses têtes » d'il y a deux mile ans et cela grâce à des signes reconnus dans leur profession même, ils ont appris à scruter le ciel, c'est leur raison d'être, leur « charisme » et c'est dans le ciel qu'ils reconnaissent l'étoile qui va les mener jusqu'au nouveau-né.

Et vous comprenez tout de suite l'importance de cette fête qui nous apprend que le Seigneur est venu aussi pour les hommes de ce monde les plus intelligents et peut les attirer, eux aussi, dans leur travail même. ils sont très nombreux. Trois cent millions en Chine, nous dit-on aujourd'hui, passent une partie de leur existence sur l'ordinateur !

Notre monde, notre univers, a connu depuis des décennies un développement de connaissances scientifiques absolument prodigieux. La fête de l'Epiphanie nous invite à une instante prière pour eux tous.

Un de mes petits neveux (20 ans) me montrait il y a quelques jours un petit boîtier merveilleux, un I-phone, je crois, il s'est amusé à me faire apparaître sur l'écran presqu'immédiatement le texte « sité » ce jour sur « mauricezundel.net » ! Merveilleux ! Extraordinaire !

Je pense aux milliers de scientifiques et de techniciens, qui sont arrivés à créer ce petit boîtier capable de vous informer immédiatement dans tous les domaines de la connaissance contemporaine !

La fête de l'Epiphanie nous invite à prier pour eux tous, pour qu'eux aussi soient attirés vers le nouveau-né dans le domaine même de leur spécialité, mais cela suppose une nouvelle présentation de la foi chrétienne, gardant tout ce qu'elle a développé jusqu'avant notre époque, mais intégrant aussi tout ce qui importe aujourd'hui pour qu'elle soit davantage accessible, et attirante, à tous les grands penseurs et techniciens de notre époque, devenus les rois mages d'aujourd'hui.

(à suivre, à reprendre)

Prière,

Dieu qui aimes te faire connaître dans notre monde aux plus humbles comme aux plus grands, apprends à eux tous à savoir te reconnaître dans notre monde d'aujourd'hui, apprends aux innombrables inventeurs et techniciens qui ont permis dans le monde contemporain ce développement fantastique des sciences et techniques à te reconnaître jusque dans le petit enfant qui vient de naître à Bethléem ! Donne à ton Eglise, nous t'en prions, de présenter d'une manière toujours ancienne et nouvelle les mystères de notre foi chrétienne de sorte que le plus grand nombre se sente attiré vers Toi, l'unique sauveur de l'humanité entière et sache répondre généreusement aux signes que tu nous donnes aujourd'hui !

Avec la permission de Monsieur Michel Fromaget , que nous remercions vivement.

Monsieur Michel Fromaget est Anthropologue, Maître de Conférences à l'Université de Caen, auteur de nombreux ouvrages sur les représentations de la vie et de la mort, (vous pouvez consulter la rubrique "mourir & naître" /Présentation, sur le site).

Oui, cette tendance à coller à nous-même est un véritable piège. Un piège mortel dirait Zundel, puisque pouvant nous empêcher d'accéder à la "Vie de notre vie", pouvant nous empêcher de devenir des Vivants avant de mourir, cette tendance peut nous précipiter dans la vraie mort, celle qui est sans retour.

De comprendre cela est capital et de le dire me permet d'introduire aisément cette explication, par laquelle je désire terminer et qui permettra de comprendre pourquoi j'accorde tant de prix à l'herméneutique zundélienne de l'émerveillement.

Certes les écrivains que j'ai précédemment cités, et tant d'autres, comme par exemple Hofmannsthal, Nathalie Sarraute ou Eugène Ionesco, ont identifié avec une extrême acuité et exposé avec un art admirable les grandes émotions, impressions et intuitions consubstantielles à la conscience émerveillée. Certains même, dont Marcel Proust notamment, ont pressenti dans l'émerveillement un temps de la naissance à soi-même, d'affleurement du vrai moi. Mais quelle est pour eux cette nouvelle dimension de leur être, quel est ce vrai moi, d'où vient-il, où va-t-il, ne concerne-t-il que l'individu ou bien a-t-il une signification pour l'espèce humaine, a-t-il une valeur ontologique ? A moins que ce vrai moi ne soit, en définitive, qu'une illusion ! Qu'en est-il ? A ces questions les exégèses littéraires, aussi perspicaces soient-elles, ne savent, ni ne peuvent répondre. Dans la quête du sens dont est porteur l'émerveillement, elles vont aussi loin qu'il se peut, puis faute de pouvoir s'enraciner dans des conceptions plus larges, dans des conceptions qui éclairent la condition de l'homme et celle de Dieu, qui éclairent l'histoire de l'univers et celle de la vie, elles s'arrêtent là, flottant en l'air et comme au bord du vide.

Or, les conceptions scientifiques, anthropologiques et théologiques de Maurice Zundel, conceptions sûres et fortes, acquises au prix de recherches et d'études incessantes, et grâce à une expérience de la vie et des hommes hors du commun, ces conceptions lui permirent, à la différence des seuls littéraires, de féconder en profondeur sa connaissance de l'émerveillement et d'en découvrir ainsi les significations ultimes. A résumer celles-ci sous une forme ramassée et attentif à ne pas trahir la pensée du grand prédicateur, je dirais les choses ainsi ;

La condition déchue de l'être humain fait que sa première naissance, sa naissance biologique ne le met pas en possession de la totalité de son être. Elle ne lui permet d'actualiser de ce dernier qu'une seule tranche, une seule partie, celle qui lui est nécessaire à survivre ici-bas. La naissance biologique ne confère pas à l'homme la vie totale, absolue, éternelle (Zundel dit "la Vie de la vie") que lui promet sous réserve qu'il y consente, sa nature originelle. Cette naissance lui confère seulement une vie partielle, relative et momentanée, mais cependant suffisante à donner le consentement nécessaire. C'est-à-dire suffisante à ce que l'homme puisse libérer l'être accompli, essentiel, seul réel et éternel, seul vrai vivant, qu'il porte en lui et qui depuis toujours, l'attend et l'appelle. Libérant cet être en se renonçant à lui-même, de la même manière que la chenille devient papillon en cédant la place à ce dernier, l'homme naît une deuxième fois. Evénement qui l'intéresse au plus haut point puisque lui seul lui permettra d'affronter sereinement la mort - là est l'une des raisons pourquoi Zundel accordait à cet événement tant de prix - mais qui intéresse aussi immédiatement le prochain et les autres humains et l'univers entier, puisqu'il n'y a que par cet événement, et en lui, que nous pouvons les connaître et les aimer vraiment et devenir par suite - l'expression est de Zundel - "le ferment de leur libération", le ferment de leur achèvement.

Or donc, dans ce panorama grandiose dont la justesse est en définitive certifiée par toutes les grandes traditions spirituelles, la signification de l'émerveillement, telle qu'expliquée par Zundel est celle-ci. Elle n'a pas de prix et explique pourquoi le grand prédicateur itinérant a toujours considéré l'émerveillement comme une expérience essentielle. Toute son herméneutique désigne, en effet, l'émerveillement tout à la fois comme indice et prémice de naissance à soi-même et donc d'ouverture à la vie véritable. Ce faisant, elle en montre la fonction de catalyseur et de guide spirituel. Car il est évident que l'expérience émerveillée, lorsqu'elle donne à l'homme un premier aperçu de la merveille qu'il est appelé à être, simultanément creuse en lui le désir de ce devenir et lui en indique la direction. Seul l'émerveillement donne la clé de la parole : « Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais déjà trouvé ».

Cependant, la vérité exige encore cette précision qui est capitale. Il ne s'agit en aucun cas de considérer quelque émerveillement que ce soit comme preuve d'une nouvelle naissance suffisamment faite, suffisamment acquise. Car celle-ci est toujours une tâche, toujours à faire, toujours devant. Ce que Zundel, mieux que personne, savait très bien, qui notait justement, à propos de sa grande expérience de la chapelle des Médicis. Croyez-vous en l'homme (Cerf, 1996, p. 100) :

« Bien sûr, la rencontre de Florence ne veut pas dire que c'est fait, mais tout juste que ça commence. » Fin