Suite 2 de la 1ère conférence de retraite donnée par M. Zundel au monastère du mont des Cats en décembre 1971.

« Avec l'histoire de la fille des marais un Himalaya vient de surgir. Nous le retrouverons dans le martyre du Père Kolbe qui vient d'être béatifié. C'est exactement la même situation : le camp d'Auschwitz, la fuite d'un polonais, la décision de punir en frappant un certain nombre d'hommes, de punir cette évasion qui a été - c'est la version du chef de camp - qui a été accomplie par la complicité, ou avec la complicité de tous les prisonniers. Dix hommes donc mourront de faim et de soif, dix hommes qu'il désignera au hasard, en prenant tout le temps de les choisir pour que chacun puisse se sentir éventuellement désigné.
Alors vous connaissez l'issue, vous savez comment finalement les dix ont été choisis, comment parmi eux se trouve ce père de famille qui est apparu à Rome au moment de la béatification - et vous savez comment le Père Kolbe, sortant du rang, offre de mourir pour cet homme, et meurt effectivement à sa place, non sans avoir fait chanter ses camarades saisis de terreur, saisis de terreur à la pensée de la mort qui allait les atteindre, cette forme effrayante de la mort de faim et de soif, et comment leur voix déborde le box où ils étaient enfermés, se répand dans tout le camp et tout le camp se met à chanter au point que les bourreaux allemands ne pouvaient que faire cette remarque : "Nous n'avons jamais rien vu de pareil.' "
C'était de nouveau la révélation de l'Himalaya : voilà l'homme ! Voilà ce que l'homme est capable de faire quand il atteint le sommet de lui-même ! et quand il atteint le sommet de lui-même, il devient transparent à cet Présence que nous allons sans cesse retrouver.
Une autre expérience qui est, dans sa petitesse, extraordinairement émouvante, est la suivante : un journaliste soviétique qui s'appelle Korakov, qui écrit un livre qui s'appelle : "Je me suis mis hors la loi. " Koriakoff, journaliste soviétique, élevé sous le régime actuel, donc ne le mettant en question, Koriakoff, athée en toute sérénité et mobilisé comme tous les russes au moment de l'agression allemande en 1941-42. Il est mobilisé comme simple soldat. Comme il est extrêmement courageux, il gagne les galons de capitaine sur le champ de bataille et, au cours d'une permission, il rencontre à Moscou un vieux bibliothécaire qui appartient à une autre génération, chrétienne, et qui lui fait le don du Nouveau Testament.
Il lit le nouveau testament, il en est ébloui. Il rencontre Jésus avec une immense ferveur. Il se donne à Lui de toute son âme et, revenu sur le front auquel il est obligatoirement rappelé, revenu sur le front, Koriakoff se propose naturellement de conformer sa vie à la rencontre qu'il vient de faire avec le Christ, et en particulier il prend la réso­lution - autant que son grade le lui permet - de protéger les civils contre les brutalités qui pourraient les atteindre et, en particulier, de protéger l'honneur des femmes.
L'armée russe à laquelle il est agrégé, l'armée russe passe très rapide­ment de Russie en Pologne, de Pologne en Allemagne. Ce sont les dernier jours de la guerre où les allemands se battent furieusement bien qu'ils sachent que la partie est perdue, et où le sort des armes est incertain : tantôt ce sont les allemands qui l'emportent, tantôt les russes. Un jour où les russes avaient l'avantage, Koriakoff a l'occasion de sauver deux jeunes allemandes - deux jeunes allemandes qui allaient être violées.
Au cours de la journée, le sort des armes tourne en faveur des allemands. Koriakoff et sa compagnie sont faits prisonniers. Koriakoff est reçu dans le camp allemand par un capitaine, donc un officier qui a le même grade que lui, flanqué d'un colonel allemand, et le capitaine allemand assène à Koriakoff une gifle monumentale qui fait tomber ses lunettes, en lui disant : "Vous êtes une de ces brutes soviétiques qui outragez les femmes allemandes !"
Au même moment apparaît une fermière allemande qui, désignant Koriakoff, dit : "Cet homme a sauvé ce matin mes deux filles. " Le démenti est flagrant, il est formel, il est immédiat : cet homme ce matin a sauvé mes deux filles ! Ce qu'entendant le colonel allemand qui n'avait pas bronché devant l'outrage infligé à l'officier soviétique, le colonel allemand se baisse, ramasse les lunettes de Koriakoff et les lui tend respectueusement.
Eh bien voilà un événement qui me paraît colossal parce que, dans ce geste infinitésimal, il y a la naissance de l'homme. Au fond il est clair que ce colonel allemand n'aurait pas pensé une seconde auparavant qu'il serait capable, lui, allemand, de s'incliner devant un slave qui était pour lui un sous-produit d'humanité ! devant un capitaine, lui, colonel ! devant un captif, lui, son vainqueur au moins momentané.
Si donc il a fait ce geste, c'est que les murs de séparation se sont écroulés, c'est que tout d'un coup il s'est senti solidaire de cet homme, c'est qu'il a reconnu en lui l'homme, et qu'il a reconnu l'Homme majuscule, qu'il a reconnu en lui une dignité, une valeur commune, une valeur identique à celle qu'il portait en lui-même, une valeur qu'il devait protéger dans l'autre comme en lui-même, une valeur à l'égard de laquelle il devait faire ce geste de réparation, parce que, justement, cette valeur dans l'autre et en lui-même était la même valeur.
Il est impossible de ne pas voir qu'en effet ce tout petit événement nous fait assister à la naissance de l'homme et à la naissance de Dieu.
Une autre expérience - je me hâte parce que l'horloge avance - une autre expérience que vous connaissez bien et qui est dans la même ligne, une expérience admirable, une expérience qui est exprimée dans le langage le plus parfait, le plus profond, le plus simple, le plus universel, le plus humain, c'est celle de Saint Augustin.
Saint Augustin, vous le situez, vous voyez ce grand professeur, vous voyez ce tempérament africain, brûlant, sensuel ! Vous voyez cet homme qui est un dévoreur de livres, qui a tout lu, qui est platonicien après avoir été manichéen. Vous voyez cet homme qui a lu tous les livres. Vous voyez cet homme qui est en quête de vérité, mais inca­pable de dominer sa sensualité malgré le voisinage de sa mère, malgré ses prières, malgré les fréquentations de l'évêque Ambroise - et qui, tout d'un coup, se convertit, fait la rencontre essentielle et nous dit l'aspect sous lequel s'est accomplie cette rencontre.
Vous connaissez ces versets admirables : "Tard je t'ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle, tard je t'ai aimée ! Et pourtant tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors où je Te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que Tu as faites. Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! "
Vous connaissez ces versets, vous les savez par cœur : "Tard je t'ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle ! tard je T'ai aimée et pourtant Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors où je Te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites ! Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! " Ces mots d'Augustin résument l'itinéraire que les paraboles que je viens de réciter nous tracent, ces mots d'Augustin nous rendent sensible la découverte de Dieu comme la Vie de notre vie.
Car Augustin, justement, prend conscience, et il exprime magnifiquement que la rencontre avec Dieu, c'est la rencontre avec soi, la première rencontre avec soi ! que, jusque là, il avait été étranger à lui-même, qu'il ne s'était jamais rencontré, qu'il n'avait jamais pu entrer dans son âme car on n'entre pas dans son âme comme dans un moulin !
Sakespeare dans la tragédie de Lady Macbeth nous montre cette femme, Lady Macbeth, il nous montre cette femme, qui est l'ambition faite femme, qui a voulu être reine, qui a voulu aboutir au sommet du pouvoir en y poussant son mari, en l'amenant à l'assassinat du roi régnant et à l'assassinat de tous ceux qui pouvaient gêner son accession au trône, nous voyons cette femme, quand finalement ses crimes sont devenus patents et publics, car on ne peut pas cacher une succession de crimes, il y a toujours finalement une fuite, quand elle découvre que plus personne ne croit à sa royauté, cette royauté qui devait la mettre sur le pavois, faire d'elle la première dame d'Ecosse, quand elle s'aperçoit que les courtisans n'y croient plus, qu'elle ne rencontre dans leur regard que le mépris, la haine et le désir de revanche, elle non plus n'y croit plus !
Elle se dégonfle et que peut-elle faire ? Tout le monde extérieur lui échappe sur lequel elle a voulu construire sa vie, le monde intérieur lui est totalement inconnu, elle ne peut pas se reposer sur le monde extérieur qui l'abandonne, elle ne peut pas fuir dans le monde intérieur dans lequel elle n'a jamais pénétré, alors elle est suspendue entre deux mondes qui lui sont également inaccessibles ! elle devient folle et se tue.
Shakespeare a magnifiquement exprimé l'impossibilité pour un homme d'aller jusqu'à lui-même ! La distance de nous-même à nous-même est infinie, et il est impossible de la franchir autrement qu'en rencontrant Dieu, ce Dieu que Saint Augustin appelle la Beauté toujours antique et toujours nouvelle.
Et justement, la découverte de saint Augustin, c'est que jusqu'ici il avait été dehors, étranger à lui-même, et que, maintenant, il était dedans, et que maintenant il découvrait son âme et se découvrait lui-même, mais lui-même comme un regard vers cette Présence adorable qu'il appellera plus tard "Vita vitarum", la Vie de notre vie. Il découvre Dieu comme la Vie de sa vie, il découvre Dieu comme plus intime à lui-même que le plus intime de lui-même - et il écrit ces mots brûlants : "Vivante sera désormais ma vie, toute pleine de Toi ! Vivante sera désormais ma vie, toute pleine de Toi ! "
Il est extrêmement important à travers ces paraboles, à travers ces évocations, à travers les versets d'Augustin, il est extrêmement impor­tant de remarquer, de prendre conscience de ce que la rencontre de l'homme avec lui-même et la rencontre de l'homme avec Dieu, c'est la même rencontre. Elle se fait au même moment, elle a la même portée, la même profondeur. On est aussi loin de soi que de Dieu, aussi proche de soi que de Dieu, suivant l'étape où l'on se trouve mais, quand on se rencontre, c'est qu'on a changé de moi : ce n'est plus un moi que l'on subit, ce n'est plus un moi possessif, ce n'est plus un moi qui est une prison, ce n'est plus un moi qui est un marécage, ce n'est plus un moi qui est un appel de toutes les convoitises, ce n'est plus un moi qui se fait le centre de l'univers, qui veut tout capter dans sa possession ! c'est désormais un moi qui n'est plus qu'une offrande, c'est un moi oblatif où la liberté est devenue libération, libération de soi-même en face d'un Dieu qui se révèle au plus intime de soi comme l'Amour, l'Amour qui atten­dait, l'Amour qui s'offrait, l'Amour qui se proposait sans s'imposer jamais.
Et c'est cela qui est justement essentiel pour nous dans cet itinéraire, essentiel en face de la crise d'aujourd'hui, c'est que la rencontre avec soi et la rencontre avec Dieu étant identiques, Dieu, dans cette expérience qu'Augustin exprime d'une manière si parfaite, n'apparaît pas comme le maître qui limite, le maître qui oppose, le maître qui ordonne, le maître qui menace, le maître qui châtie, le maître qui est une frontière, le maître dont on dépend et à l'égard duquel on doit reconnaître sa dépen­dance, Il apparaît dans l'expérience d'Augustin comme dans celles que j'évoquais à travers ces paraboles, Il apparaît comme Celui en lequel l'homme trouve enfin sa liberté.
Il est impossible de savoir ce que veut dire la liberté si on n'a pas compris, j'entends si on n'a pas expérimenté que la liberté, c'est la libération de soi. Il ne s'agit pas de faire ce que l'on veut et de se livrer à toutes ses fantaisies, la liberté n'a de sens que si elle est libération de soi-même.
Et comment se libérer de soi ? Qu'est-ce que je peux faire de cet être que je n'ai pas choisi, que je n'ai pas créé ? Car je suis venu au monde sans le vouloir et tout ce que je suis est du préfabriqué. Rien en moi n'est de moi ! Comment puis-je ne pas subir ma vie puisque je n'en suis pas la source ? Il n'y a qu'un seul moyen, c'est de la donner. Si je la donne, si je la prends toute entière et que j'en fais une offrande d'amour, je suis libre à l'égard de mon existence, je circule en elle comme dans un espace de lumière parce que justement j'ai coupé toute adhésion à l'esprit de possession.
Et comment puis-je donner ma vie? Et à qui ? Je ne peux pas la donner aux autres qui sont comme moi, qui sont captifs de leur moi possessif ! je ne peux la donner qu'à un amour qui est libre de lui-même, qui est l'Amour Infini, qui est plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même et qu'Augustin rencontre comme la Beauté toujours antique et toujours nouvelle, qui est dedans alors que lui était dehors.
Il y a donc un point de jonction, il y a une expérience radicale que nous pouvons faire à chaque instant de la Présence Divine qui est aussi la présence à nous-même, c'est la même. L'homme n'étant à soi qu'à travers Dieu, Dieu est le seul chemin vers nous-même. Dieu est la Vie de notre vie et "vivante, comme dit Augustin, vivante sera désormais ma vie, toute pleine de Toi. " (à suivre)

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