8ème conférence de M. Zundel à Lille en novembre 1933.

« Les philosophies antiques, de Platon à Marc-Aurèle, furent le plus souvent, non sans affinités avec la pensée hindoue, des doc­trines d'évasion. Le Sage fuit la vie, soit qu'il se réfugie dans le monde transcendant des idées, soit qu'il se mesure au compte-gouttes des plaisirs toujours décevants, soit qu'il se raidisse dans une of­fensive hautaine contre l'inévitable douleur.
C'est une attitude toute opposée qu'a prise le christianisme : à la consigne de fuir la vie, il oppose celle d'entrer enfin, d'entrer pleinement dans la vie. Aussi bien, sa doctrine essentielle et le coeur de sa foi, c'est que Dieu a assumé la vie humaine dans la Personne de Son Fils Unique.
Le Fils de Dieu est aussi le Fils de l'Homme : Il s'est même approprié ce titre au point de s'en faire un nom propre qu'il convient d'entendre dans le sens le plus réel, le plus simple et le plus loyal, sans préjudice d'ailleurs de ses résonances messianiques, Il s'est fait un homme entre les hommes, engagé dans toutes nos nécessités, soumis à toutes nos détresses, meurtri de toutes nos douleurs, exempt d'aucune de nos limites, sauf le péché et les ténèbres, (qu'il engendre à tous les plans de l'être ?), un homme du commun, ni prêtre (1), ni lévite, ni prince, ni docteur, mais un charpentier qui gagne son pain, comme tant d'autres, par le travail de ses mains. La vie d'un ouvrier Lui suffit pour manifester la plénitude de la Vie de Dieu.
Ce que vous faites importe peu, mais ce qui importe, c'est la manière dont vous le faites, où se révèle ce que vous êtes. " Le Royaume de Dieu ne vient pas de manière à attirer l'attention, car voici : Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous."
La grandeur vraie se mesure à la qualité de l'être. Les fonctions peuvent être diverses, mais chaque être vaut par son coeur. Toute vie est précieuse dans la mesure où elle est une réponse d'amour à l'Amour qui la donne, toute sa noblesse est dans sa fidélité à la tâche que les circonstances lui imposent comme en mission divine.
Il n'est plus nécessaire de fuir au désert, de repousser le sourire de la Création, de quitter le monde visible dont Dieu est l'auteur aussi bien que du monde invisible, mais il est seulement nécessaire de se quit­ter soi-même en fuyant le monde disgracieux de son égoïsme. Non point fuir la vie, mais y entrer pleinement, avec une entière loyauté.
C'est tellement le génie du christianisme que le Fils de l'homme a perpétué Sa Présence à la table du pauvre, sous les espèces du pain et du vin. C'est la table commune, la nourriture commune, mais l'Amour infini y est notre commensal sous les voiles d'une matière dont l'Esprit a touché les abîmes. Quoi que nous fassions dans la journée, aussi humble soit la besogne entreprise, Jésus s'y associe en nous, Il Se donne à nous dans l'humilité de la Cène, pour être le ferment de notre vie et en faire de nouveau Sa chair et Son sang, Son action et Sa vie.
Quel respect de notre vie dans l'unité de la Sienne, si notre foi appréhende vitalement ce que les mots confessent ! Et comme se justifie, dans cette lumière, ce mot exquis d'un poète : " Il ne faut s'approcher de soi-même que sur la pointe des pieds ! " Les choses mêmes n'échappent pas à cet investissement divin qui les rend vénérables : "Il faut, dit Saint Benoit, traiter les ou­tils du monastère comme des vases sacrés."
Et les petits devoirs qui forment la trame de nos journées s'ennoblissent de toute la grandeur cachée de Nazareth : " Faire les petites choses comme grandes à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous, et qui vit notre vie." Que dire alors des hommes nos frères, qui sont les membres du Christ et les nôtres, dans l'unité d'un seul être mystique ?
Quelle autre attitude est possible que celle du lavement des pieds, dans l'agenouillement d'une âme qui parle à l'âme au ni­veau du Coeur qui les a transfigurées dans son sang ? Comme la nuance s'impose pour estomper de grâce la raideur des mots, pour dépasser les rigueurs de leurs contours par la suggestion créatrice d'une at­mosphère fraternelle, pour laisser au symbole sa valeur de signe dans la transparence d'un contact intérieur qui n'atteint l'âme qu'en s'identifiant à son propre mouvement. Ce qui compte avant tout, aussi bien, c'est ce qui ne se pèse point, ce que les mots ne disent pas, ce que le coeur devine et apprécie, ces riens dont il vit et dont il meurt.
Non ce qu'il y a dans les plats, car c'est simple justice d'offrir à son hôte de quoi apaiser sa faim, mais la manière de les présenter : la fraîcheur de la nappe, la joie du sourire, la symphonie des vins et des fleurs. La création ne suppose jamais rien de plus que l'Amour.
Le prix de la vie est dans la transparence d'un coeur qui fait passer dans l'humilité de la matière, la splendeur du "Visage de fête." C'est ainsi que la conversation la plus banale devient un échange divin et que le pain qu'on achète ou qu'on vend peut être le symbole d'une communion, si les mains qui se touchent et les regards qui s'affrontent, laissent passer la lumière des âmes.
C'est ainsi que chaque être reçoit la bonne nouvelle et entre à son tour dans le Cantique du Soleil. Il n'y faut qu'un peu d'Amour avec le sens délicat des présences invisibles et de la grandeur cachée.
Non pas quitter la vie, mais y entrer pour y découvrir le Royaume de Dieu sur les traces du Fils de l'Homme.
On comprend mieux, dès qu'on s'y efforce, pourquoi le mot "vie" alterne si souvent en Saint Jean avec le mot "lumière". La Lu­mière du Christ, n'est-ce pas justement de nous découvrir la Vie ?
" En Lui était la Vie et la Vie était la Lumière des hommes."

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