6ème conférence donnée aux étudiants de l'institut catholique de Lille en novembre 1933.

« Pascal, que ses attaches jansénistes n'empêchèrent pas d'être un chrétien héroïque, a écrit ce mot imprudent, promis à une trop grande fortune : " Cela vous abêtira et vous fera croire."
Il suffit de lire le contexte pour comprendre l'étroite affinité de cet "abêtissement" avec la "folie" glorifiée par Saint-Paul : il s'agit d'accepter que la lumière divine paraisse ténèbres à la cécité de l'homme pour se soumettre humblement au pouvoir induc­teur des signes sacramentels qui amorcent en nous les divines clar­tés sous le voile miséricordieux de la matière spiritualisée.
Mais on a retenu le mot en cessant d'en percevoir la réso­nance intérieure : cela vous abêtira et vous fera croire, et un bon nombre de français se sont convaincus de très bonne foi que la religion entendait, sous prétexte de nous rompre à des exigences divines, nous imposer l'adhésion à des croyances et à des pratiques qui blessent à la fois notre raison et notre conscience. N'est-ce pas là toute la force du laïcisme, l'explication de son ardeur et la raison de son succès ?
" La religion limite arbitrairement la vie. La neutralité n'est qu'un cas de légitime défense. Nous voulons demeurer libres de penser et d'agir." Il y a là une double confusion, sincère le plus souvent sans aucun doute, et qu'il est d'autant plus urgent de dissiper qu'une erreur de principe dans les têtes pensantes - fréquemment accré­ditée par une grande dignité de vie - entraîne la ruine des moeurs dans les masses soustraites au loisir de penser.
Nous ne sommes pas n'importe qui et nous ne pouvons faire n'importe quoi. Nous devons agir suivant les coordonnées de notre être et nous achever dans la ligne de ce que nous sommes. Il s'agit d'être.
Toute morale se ramène à cela : sois ce que tu es, sois un homme, sois raisonnable, c'est-à-dire, plus briève­ment : sois.
Nous ne sommes pas libres d'être autre chose que des hommes. La neutralité ici, est impensable et impossible, à moins que la suprême sagesse ne soit de se vouer au néant. Aucune formule n'est plus vide de sens que la proposition où plusieurs croient enchâsser le plus beau rêve : "faire ce qu'on veut."
La liberté n'est pas le droit de vivre au gré d'une fantai­sie dissolvante en s'abandonnant à tous les frémissements de son ani­malité. A défaut de prudence, le remords nous en ferait convenir, qui n'est que la morsure vengeresse d'une exigence d'être qui est méprisée.
La liberté est une faculté d'Infini, la faculté du divin, l'indifférence dominatrice d'une volonté ordonnée au bien sans limite et qu'aucun bien limité ne peut rassasier, le pouvoir enfin de juger "l'animal" et de le soumettre à l'esprit pour soustraire tout l'être même en ses parties sensibles, ennoblies par une discipline ration­nelle, à l'éparpillement de l'espace et à l'emportement du temps.
Or le christianisme assure précisément à la liberté ainsi entendue son maximum d'ouverture. Il actualise, au-delà de toute espérance ,cette faculté du divin en lui assurant la possession inti­me et personnelle de l'Infini, dans l'illumination surnaturelle d'une foi dont l'obscurité signale nos limites - loin de les produire ! - et les transcende par l'élan d'une charité que rien ne peut contenir.
Le christianisme authentique est révélateur et créateur de liberté. Il limite tellement peu la vie qu'il donne à l'agir un champ infini en enracinant tout notre dynamisme dans le coeur même du pre­mier Amour.
Si l'action a une telle ampleur, comment la pensée n'aurait-elle pas tout son jeu tandis que l'esprit est invité sans cesse à tendre son regard au-delà de ce que les spéculations du plus sublime génie pourront jamais entrevoir ? Le rêve de Platon, sur les lèvres de Diotime, est une réalité divinement garantie : " Si la vie est jamais digne d'être vécue, cher Socrate, dit l'Etrangère de Mantinée, c'est à ce moment où l'homme contemple la beauté en elle-même ... Quels seraient donc nos sentiments s'il était jamais donné à un homme de voir le Beau Lui-même dans sa propre nature, pur, sans mélange et non point obéré de chair humaine, s'il pouvait, dis-je, contempler la beauté divine elle-même en l'unité de Sa forme ? " C'est à cela que nous sommes appelés : " Nous Le verrons comme Il est. "
C'est cette initiation que le christianisme veut être, ce ravissement vers la beauté telle qu'elle est en Soi, c'est pourquoi il est aussi conforme à notre nature qu'il lui est transcendant, réali­sant à la fois le "maximum" de gratuité et le "maximum" de conformité.
C'est ainsi que le marbre s'anime du rêve de Michel-Ange et palpite d'une vie qui n'était point la sienne, mais qui pénètre si bien toute sa masse qu'elle semble lui appartenir en propre, comme si le génie de l'artiste avait substitué à la cécité muette du minéral la clarté vivante d'un regard spirituel.
C'est ainsi que la nature de l'homme se transforme sous l'étreinte déifiante de la grâce, au-delà de tout ce que nous pour­rions concevoir et désirer en poussant à l'Infini, suivant la sugges­tion très imparfaite de l'analogie, nos rêves les plus audacieux.
Il ne s'agit pas de briser notre élan, de limiter nos pers­pectives ou de refouler nos aspirations, mais, au contraire, de porter à l''Infini - en entendant cette fois ce mouvement avec toute l'ampleur surnaturelle d'une accession personnelle et immédiate - il s'agit de porter à l'Infini notre goût de liberté, notre soif de grandeur et notre culte de la pensée.
Que ce ne soit point une entreprise facile, nous le savons assez ! nous voudrions pouvoir grandir sans changement et posséder l'Infini sans renoncer à nos limites. On pourrait dire à la rigueur que c'est trop grand pour nous, on n'a pas le droit de dire que c'est trop petit.
On ne voit pas d'ailleurs sur quoi pourrait se fonder cette dignité humaine, qui commande encore le respect d'un grand nombre, si elle ne reposait justement sur ce mystérieux investissement de Dieu, sur une communauté de vie avec l'Esprit.
N'est-ce pas toute la faiblesse d'une humanité accablée par ses propres inventions, gagnée de vitesse par ses machines et paralysée par la complexité de ses dépendances, d'avoir tué, à force de neutra­lité, le sens même de son destin ? On songe à sauver toutes les valeurs sauf celle qui est la fin de toutes les valeurs : la Vie. On agite les problèmes techniques les plus vastes et les plus lointains, on ne pense même plus à se demander qu'est-ce que l'homme.
L'homme n'est qu'un point dans l'Univers matériel. Qui em­pêcherait, de ce point de vue, qu'il soit traité comme un simple ins­trument d'autre chose, et impitoyablement sacrifié aux exigences anonymes d'une collectivité divinisée ? Les "mystiques" de classe et les "mystiques" nationalistes correspondent à la carence de la vraie mys­tique. Le règne de l'esprit peut seul assurer le règne de la liberté et le respect des droits de l'Homme.
L'Homme ne se trouve qu'en Dieu. Nous donner à Lui, c'est à la vérité commencer d'être, et c'est aussi, dans la mesure où la charité grandit, être libres, être grands. Non pas : "abêtissez-vous", mais « ne vous contentez jamais de moins que de l'Infini ».
Une telle consigne est évidemment au-dessus de nos forces. Le Christ nous l'impose miséricordieusement, car Il veut Lui-même, si nous nous y prêtons, l'accomplir en nous : " Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive, et des fleuves d'eau vive jailliront de son coeur."
Et en un autre endroit : " Je suis venu pour qu'ils aient la Vie, et qu'ils l'aient avec surabondance." Y a-t-il une promesse plus capable que celle-là de nous émouvoir ? Le christianisme nous apporte la Vie. C'est pourquoi il a le droit de nous parler de joie : " Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre Joie soit parfaite."
La joie, c'est la conscience qu'un être prend de sa ri­chesse, la certitude de sa victoire et le signe éclatant de sa jeu­nesse. "J'irai à l'autel de Dieu, du Dieu qui remplit de joie ma jeunesse." C'est le premier mot de la Messe.
" Que la douceur du Visage de Fête du Christ Jésus vous apparaisse." C'est le suprême adieu de l'Eglise à ses enfants.
La vie, en dépit des contraintes extérieures, recouvre ainsi son unité intérieure, son éminente dignité et son immatérielle splendeur. Et chaque jour ose être une férie, une Fête-Dieu ! »

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