3ème conférence de retraite donnée aux étudiants de la catho de Lille en novembre 1933.

« L'affirmation de la transcendance de Dieu a pour consé­quence nécessaire l'affirmation de l'immanence de Dieu. C'est déjà le cas dans le discours de Saint Paul à Athènes où l'indépendance suprême de Dieu apparaît comme la garantie de Sa sou­veraine intimité.
Aussi bien, plus on souligne l'indépendance de Dieu, plus on fait ressortir la dépendance de tout ce qui n'est pas Dieu, et puis­que cette dépendance va à la racine des choses, il faut dire que l'action divine s'exerce aussi sur ce que tout être comporte de plus inti­me. Mais la transcendance bien comprise implique en outre l'affirmation de l'absolue gratuité de toute action divine "ad extra" (1) - c'est-à-dire, situe dans la bonté de Dieu le principe de la Création.
Au commencement était l'Amour. C'est par cet attribut - qui exprime le mieux l'éminence de la déité - que l'Univers est rattaché à son Créateur. Aussi bien n'est-il point possible de concevoir d'autres rapports, entre ces deux termes infiniment distincts, qu'une relation de suprême dépendance d'une part et de suprême indépendance de l'autre.
Et comme la conservation de l'Univers n'est au vrai que l'effet persistant d'un seul et même acte créateur - et que la consom­mation des choses ne peut que répondre à son commencement - il faut dire que le monde dure par Amour et qu'il sera consommé par l'Amour : C'est l'Amour qui nous jugera.
Aussi bien est-ce sans doute en vertu d'un instinct pro­fondément théologique que les imagiers des grandes cathédrales ont attribué le jugement au Christ, entouré des anges porteurs des instru­ments de la Passion, et montrant les plaies de Ses mains : "Qu'aurais-je dû faire que je n'aie point fait ? si d'aucuns sont perdus ce n'est pas ma faute."
" Voici le jugement, dit Saint Jean, la Lumière est venue dans le monde, et les ténèbres ne l'ont point comprise." Mais la Lumière n'a pas cessé d'être Lumière, et de luire. Et ceux-là seuls seront rejetés dans les ténèbres extérieures qui se seront fixés irrévocablement dans leurs ténèbres intérieures, qui seront en état de refus, qui auront dit non à l'Amour. Mais l'Amour ne cessera pas d'être l'Amour - ne cessera pas d'être ce oui dont Saint Paul a parlé : " En Jésus il n'y a pas le non et le oui, en Jésus il n'y a que le oui." Même alors ces infortunés tiendront encore de l'Amour tout ce qu'ils garderont d'être, et leurs tourments seront l'expression de l'ordination de leur nature à l'Amour qui pouvait seul la combler. En vérité, nous pouvons nous séparer de Dieu, mais Dieu ne peut se séparer de nous que nous ne retombions aussitôt dans le néant.
Partout donc où il y a une dépendance d'être, il faut évoquer la Présence de l'Amour créateur - affirmer le primat de l'Amour : " Pour nous, dit Saint-Jean, nous avons connu l'Amour que Dieu a eu pour nous et nous y avons cru, car Dieu est Amour."
Dieu est Amour ! Cette affirmation concilie les deux as­pects qui semblaient s'exclure de l'immanence et de la transcendance - et qui sont, au vrai, essentiellement corrélatifs. Dans la mesure où nous sommes conscients de la suprême élévation de Dieu, nous le sommes aussi de Sa suprême condescendance, et ce qui nous empêche de qualifier Son essence par aucun vocable qui en limiterait l'immensité, nous oblige à Lui attribuer l'Amour comme le terme le plus propre à en signifier l'inépuisable richesse.
Mais l'Amour de Dieu justement, parce qu'il est la plus évidente manifestation de Sa transcendance, reste Lui-même transcendant, c'est-à-dire infiniment, ineffablement gratuit. Son intimité n'implique aucune dépendance, sa ferveur n'exprime aucun besoin Ce n'est pas pour s'enrichir que Dieu aime, c'est pour communiquer Ses richesses et, s'il attire tout à Soi, c'est pour enivrer toute cré­ature de Sa Plénitude.
Enfin, si Dieu est Principe de toute chose par Amour, Il ne peut ni créer rien de plus parfait, ni Se communiquer plus libéra­lement qu'en formant des êtres capables d'entrer avec Lui en rapport d'Amour.
On ne saurait trop remarquer la condescendance impliquée dans ce don. Il est juste, à coup sûr, de parler du devoir d'aimer Dieu. Il serait encore plus juste de parler du droit et du privilège d'aimer Dieu. Que Dieu nous ait fait dans une très grande mesure les ar­bitres de notre destin, qu'il ait laissé à notre liberté ce jeu magni­fique et effrayant que notre expérience révèle - c'est qu'il entendait mettre, en quelque manière, notre consentement au niveau du Sien, en nous communiquant le privilège royal de pouvoir aimer gratuitement, en donnant à notre tour ce que nous avions reçu, non point comme des esclaves, mais comme des fils : " Voyez quel Amour Dieu a eu pour nous ! nous sommes appelés Ses fils, et nous le sommes en effet."
En actualisant les virtualités impuissantes de cet optatif informulable qui projetait notre désir au-delà, Dieu nous fait passer le seuil où se brisait notre élan, franchir l'abîme qui sépare l'ordre créé de l'ordre divin, et Sa grâce, toute gratuite et toute gracieuse, nous a infusé le germe d'une vie qui doit mûrir dans Son Coeur. Déjà nous vivons de Sa vie comme au sein maternel l'enfant vit de la vie de sa mère, mais, dans cette gestation spirituelle, c'est notre consentement qui nous relie constamment à la Source, notre amour qui détermine le rythme de notre croissance, notre liberté qui consacre notre filiation ! aussi bien, est-ce par l'Esprit que nous sommes adoptés, et l'Esprit est liberté.
C'est trop peu dire sur un tel sujet. C'en est assez peut être pour faire entrevoir l'intimité à laquelle nous sommes appe­lés et la gratuité à laquelle nous participons, elles représentent véritable­ment autant que nous en sommes capables, la communication de cette transcendance qui est le propre de Dieu.
Dieu nous a communiqué ce qui Lui est propre. Pour aimer l'Amour, Il a formé des coeurs capables d'aimer gratuitement. C'est ce miracle infini qui est contenu dans cet appel que nous proférons si souvent sans attention : Notre Père.
Henri Brémond rapporte dans son "Histoire du sentiment re­ligieux" , ce trait admirable qui montre avec quel naturel le sens de la transcendance de Dieu s'allie chez des âmes simples à l'élan spon­tané d'une piété toute filiale.
La Mère de Ponçonnas, fondatrice des Bernardines réformées, étant à Ponçonnas pendant son enfance, " il lui tomba entre les mains une pauvre vachère, laquelle d'abord lui parut si rustique qu'elle crut qu'elle n'avait aucune connaissance de Dieu. Elle la tire à l'é­cart où elle commença de tout son coeur à travailler son instruction ... cette merveilleuse fille ... la pria, avec abondance de larmes, de lui apprendre ce qu'elle devait faire pour achever son "Pater" car, disait-elle en son langage des montagnes, je n'en saurais venir à bout. Depuis près de cinq ans, lorsque je prononce ce mot : Pater, et que je considère que Celui qui est là-haut, disait-elle en levant le doigt, que Celui-là même est mon Père, je pleure et je demeure tout le jour en cet état en gardant mes vaches." (Tome 2, p. 66)
La gratuité de l'Amour de Dieu a comblé la distance infinie, la gratuité du nôtre doit nous maintenir à son niveau. C'est dans cette correspondance que réside essentiellement le mystère de notre liberté, comme c'est d'elle, sans doute, que dé­coule la nécessité morale de l'épreuve originelle et de la nôtre, toutes nos responsabilités et tous nos risques, toute notre grandeur et toute notre misère.
Dans ce mariage d'amour indissoluble qu'il veut conclure avec nos âmes, Dieu a voulu que notre oui pût librement répondre au Sien, qu'il y eût dans notre amour pour Lui, cette gratuité qui fait tout le prix du Sien. Nous sommes ici-bas pour apprendre à aimer. Aussi bien : "... quand même je parlerais la langue des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis qu'un airain qui résonne ou un cymbale qui retentit." (1Cor. 13) Mais comment exercer ce privilège divin en dehors du se­cours de Dieu?
Ah ! qu'Il veuille bien s'emparer de nos coeurs et les remplir de Sa Vie en contraignant miséricordieusement, s'il le faut, nos volontés même rebelles ! Aussi bien Lui seul peut-Il, sans les violer, en re­dresser l'élan, en faire mûrir la liberté, car Ses dons sont sans repentir.
Au commencement était l'Amour, et l'Amour sera la fin. Nous ne pouvons exprimer son mystère, nous ne l'épuise­rons jamais. Il suffit que nous en renaissions sans cesse en adhé­rant à tout ce qu'il est en Lui-même, et à tout ce qu'il fait dans l'Univers et en nous au-delà de tout ce que nous sommes capables de comprendre.
"Amen", qu'il en soit ainsi ! la suprême grandeur de la vie est dans cet Amen qui ne demande rien pour soi, qui ne mesure pas à sa mesure, qui ne limite pas à ses besoins, qui ne refuse rien et qui adhère à tout. "Amen", qu'il en soit ainsi ! " Non pas à nous Seigneur, non pas à nous, mais à Votre Nom, donnez la Gloire." Amen.

Note (1). Si Dieu est un pur dedans, il ne peut y avoir rien qui Lui soit extérieur. C'est seulement du côté de l'homme qu'on peut penser une création ad extra. En réalité toute l'histoire de la création et de la rédemption doit être située à l'intérieur du Dieu Trinité, dans Son cœur.
Et il faut peut-être aller plus loin en voyant toute l'histoire de l'humanité, de sa création et de sa rédemption, comme une façon, non nécessaire, pour le Père d'engendrer, de porter et faire naître le Fils. Le Dieu Trinité, si l'on peut dire, n'accomplit pas, ni ne peut accomplir, autre chose éternellement que cet engendrement et cette naissance, en même temps que le jaillissement de l'Esprit qu'entraîne immédiatement (et dont est porteuse) cette opération divine éternelle de filiation.
Et l'on entrevoit ici alors combien le mystère de la sainte Trinité est encore peu développé et enseigné dans l'Eglise. On n'en est resté encore le plus souvent à une simple énonciation.

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