Zundel parle ici, en novembre 1933, il a 36 ans, aux étudiants de l'institut catholique de Lille. Le texte ne peut guère être coupé. La retraite dont on donne ici la 1ère conférence a pour titre un sujet capital : le réalisme chrétien. Sommes-nous élevés, par un dépassement de nous-mêmes, dans la suprême réalité quand nous croyons en Dieu ? Pour Le découvrir, pour L'expérimenter, un effort de réflexion et de dépassement de soi est nécessaire.A lire avec la plus grande attention.

Notre religion est-elle réelle ? Notre croyance en Dieu est-elle une simple notion ! ou l'expression la plus profonde d'un besoin vital et d'une conviction vécue ? Pour les incroyants la religion est irréelle et absurde, hors la vie et donc contre la vie. ...

Début : « Newman, dans sa "Grammaire de l'Assentiment", établit une distinction entre l'assentiment notionnel et l'assentiment réel. Le premier est l'adhésion que nous donnons à la cohérence logique d'une proposition, approbation superficielle, extérieure à l'objet comme elle l'est à notre vie. Le second est l'adhésion de tout l'être à un objet en accord avec ses tendances profondes.
Nous pouvons avoir notre système, le réciter de mémoire toutes les fois qu'une circonstance évoque la formule, et conduire notre vie sans en tenir compte, en obéissant à l'orientation à peine consciente de pré-jugements qui semblent coïncider avec l'élan même de notre vie, tout en demeurant souvent aussi difficiles à énoncer qu'ils sont efficaces à nous mouvoir.
Notre véritable doctrine est celle dont nous vivons. Nous la reconnaissons à cette saveur de réalité qui est le signe de son accord avec nous-mêmes. Non pas que nous soyons la mesure de l'être, mais nous sommes le "donné" par rapport à toute théorie qui prétend expliquer notre être et gouverner notre agir. Il est donc naturel que nous perce­vions en nous les "recoupements" qui la vérifient. Le critère pratique du vrai, c'est donc bien, pour nous, le sentiment du réel, la convic­tion d'un accord avec ce qu'il y a de plus profond dans notre être.

C'est pourquoi il est de la plus haute importance pour nous de savoir si notre religion soutient l'épreuve de ce critère, si elle a pour nous la saveur du réel, si elle répond à ce qu'il y a de plus intime en nous.
Notre croyance en Dieu est-elle une notion, une adhésion plus ou moins conventionnelle à une proposition qu'il est convenable d'admettre dans le milieu où nous vivons - ou est-elle l'expression la plus profonde d'un besoin vital et d'une conviction vécue ? Notre religion est-elle réelle ? Je pense, que vous comprenez le sens de cette question.
Je ne cherche pas à savoir si notre foi peut s'appuyer sur un ensemble de démonstrations objectives telles qu'en offrent la plupart des livres d'apologétique, je me demande sur quoi se fondent nos certitudes à nous, ce que nous avons intégré de la divine réalité de notre vie. Aussi bien, la seule preuve efficace concrètement est celle qui nous convainc. Que répondrons-nous donc a ceux qui nous accusent de pour­suivre des chimères et de lâcher la proie pour l'ombre ? N'est-ce pas là, en effet, l'objection fondamentale des in­croyants, celle qui, à leurs yeux, les justifie dans leur refus et leur impose même parfois le devoir de nous combattre : la religion est irré­elle, et donc absurde, hors la vie, et donc contre la vie. Comment nous assurer mieux qu'elle n'est pas contre la vie, qu'en la découvrant dans notre vie ?
Et, de fait, c'est bien dans notre vie que nous en rencon­trons la plus saisissante révélation. Il n'est pas question de nous pro­noncer ici sur le caractère naturel ou surnaturel des forces qui nous sollicitent ! Il est seulement question de suivre concrètement l'orien­tation spontanée de notre être.
Or il est impossible de vivre sans se sentir emporté "au-delà". C'est le caractère même de toute activité humaine d'être aiman­tée mystérieusement vers "autre chose", de ne pouvoir se reposer dans l'acquis et d'être sans cesse avide de découvertes nouvelles.
Je ne nie pas que l'homme ne subisse aussi le joug de ses habitudes, ni qu'il ne se cristallise aisément dans ses routines. Il est trop évident qu'il en est ainsi., mais ce n'est pas alors qu'il se sent vivre et ce n'est pas alors, en effet, qu'il vit humainement ! mais, dès qu'il se passionne pour quelque chose, dès qu'il applique à un objet toutes les ressources de son intelligence et de son coeur, dès qu'il fait loyalement son métier d'homme, il tend à se dépasser sans cesse en reculant les limites qui lui barrent l'horizon.
Est-ce qu'aucun artiste prétendit jamais enclore toute la beauté dans une oeuvre tellement parfaite que l'art n'eût désormais plus rien à tenter? N'est-ce pas, au contraire, pour recueillir son élan et le renouveler dans les résistances de la matière soumise à son rêve, que l'artiste s'applique à l'oeuvre d'aujourd'hui, avec l'espoir d'être moins indigne de s'approcher demain de la vision qui habite son coeur en demeurant toujours au-delà de son regard.
Et c'est là, justement, tout le secret de l'art, de suggé­rer ce que les yeux d'ici-bas ne pourront jamais voir en déliant la matière de ses limites pour lui communiquer ce battement d'ailes qui emporte le regard au-delà. L'oeuvre est ouverte et non point close, tendue vers un mystérieux achèvement, nimbée d'une Présence qui lui imprime le sceau de l'Infini. Les yeux éblouis découvrent soudain au­tre chose : dans cette beauté, l'affleurement ineffable de la Beauté.
Il est impossible de se méprendre. Sous des traits inépui­sablement divers, c'est bien toujours la même rencontre, dont la réa­lité s'atteste dans la pérennité de l'art comme dans le progrès et l'impuissance de l'artiste. Chaque oeuvre est un témoin de l'élan qui monte, de l'ampleur illimitée de sa trajectoire, et de la distance in­finie de son terme. On ne fait jamais que deviner sous la transparente mobilité du voile les traits insaisissables du Visage de Lumière. L'art ne pourra s'achever qu'au-delà, quand l'artiste aura franchi le seuil.
La science participe à la même grandeur et à la même infir­mité. Elle prétend déchiffrer le secret des choses, dégager leur intel­ligibilité latente, découvrir leur raison, amener au jour enfin tout ce qu'elles renferment d'esprit ! et, dans n'importe quelle direction, toute solution obtenue est l'amorce de problèmes nouveaux, plus vastes et plus profonds.
Dans le scintillement innombrable des feux du réel, le foyer auquel toute réalité emprunte sa lumière se dérobe toujours. On s'en approche, il s'éloigne à mesure ! on se flatte d'avoir trouvé et l'on s'aperçoit que la recherche ne fait que commencer. Le progrès de notre science est conditionné par cette marge illimitée d'ignorance. Notre savoir n'est qu'une orientation vers l'invisible soleil, la somme des vérités acquises n'est qu'un reflet de la vérité. Reconnaître qu'on ne sait pas est la suprême sagesse, toutes nos découvertes nous laissent sur le seuil.
L'Amour ne réussit pas davantage en dépit de ses promesses. D'une manière encore plus sensible que l'Art ou la Science, il emprun­te au mystère l'élan de sa recherche et la joie de ses rencontres. En nous identifiant au rythme le plus profond d'un être aimé, nous ne visons réellement qu'à rejoindre en lui la Source commune de notre être et du sien dans l'émoi que cause l'approche de l'Infini. C'est une autre Présence qui, dans la sienne, nous enivre, aimantant notre désir vers son pôle véritable, couronnant notre joie d'ineffable nos­talgie : "De l'Amour seulement nous sommes amoureux". L'objet reste au-delà, nous ne passons pas le seuil.
La conscience morale achève enfin cette initiation en nous prescrivant l'ordre intérieur qui est l'essence de la bonté. Mais cet ordre est un ordre dynamique, un équilibre vivant dont tous les élé­ments doivent continuellement grandir dans une élévation sans terme : " Monte plus haut, dépasse-toi, tu n'as rien fait encore, serviteur inutile !"
Nous connaissons cette exigence qui nous impose, au terme de chaque effort, un "devoir monter plus haut et plus difficile". L'action s'ouvre sur des perspectives illimitées, que nous ne pouvons restrein­dre sans être flagellés par l'angoisse du remords.
L'idéal nous exige sans admettre de compromis. Nos souillu­res ne l'empêchent pas de luire, immaculé comme une flamme, incisif comme une brûlure, triomphant de nos reniements, en demeurant inaccessible à nos poursuites ! toujours présent dans l'obligation ressentie, et toujours au-delà des réalisations obtenues ! promulgué par notre être sans être mesuré par lui, gardant toujours sur nous une avance infinie, alors surtout que notre vie progresse, éclaboussant notre orgueil de l'évidence de notre misère, allégeant notre fardeau par la douceur de l'humilité : " Ce n'est que le commencement, monte plus haut, ton élan même t'en­traîne au-delà, ce n'est pas ici qu'on franchit le seuil."
Telle est l'étrange figure du réel, dans le flux qui suspend tout être à l'aimantation d'un astre invisible. Nous pensions le con­naître et il nous paraissait aisé de le saisir avec nos mains ! nous ne pouvons l'atteindre qu'en nous insérant dans son mouvement, en suivant la courbe qui préfigure son achèvement, au-delà de toute donnée du sen­sible, dans ce réel insaisissable qui nous sollicite par son attrait, nous requiert par ses exigences, nous soulève par ses impulsions, nous enivre de sa splendeur, nous flagelle de sa morsure.
Nous-mêmes, aussi bien, nous ne valons qu'en nous dépassant, qu'en nous effaçant devant cet "Autre" qui demande tout et qui donne tout, qui nous affranchit et nous élève, qui nous rend indépendants de la matière et fait de nous des personnes, qui est toujours au-delà et toujours au-dedans : "car c'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être."
C'est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être : comment établir plus vivement la réalité de Dieu qu'en Le représentant, avec Saint Paul comme le milieu vivifiant où notre vie respire ? Comment découvrir plus sûrement son caractère personnel et transcendant qu'en devenant conscients de son action en nous ? Si la Personne est une fin par rapport aux êtres que leurs limites matériel­les enferment dans la catégorie des choses, que dire de la réalité qui est la fin des Personnes - la fin des fins - qui exige le tout de notre être et le comble tout ensemble, qui nous soustrait à l'empire de la matière dans la mesure où nous lui soumettons notre coeur - en nous révélant par la noblesse de Son contact et le rayonnement de sa lumière, que nous sommes nous-mêmes esprit et personne !
Oui ! que dire de cette réalité où toute spiritualité a sa source, en qui toute personnalité s'achève, sinon qu'elle est à tout le moins - pour autant que les con­cepts les plus beaux, dilatés à l'infini, peuvent l'exprimer - Esprit et Personne, au-delà, infiniment, de tout ce que ces mots peuvent désigner dans le champ de notre expérience.
C'est ainsi que le « Dieu inconnu », sans cesser d'être un mys­tère, se manifeste à notre conscience avec les attributs incontestables de la plus incisive réalité. C'est Lui le pôle magnétique de l'aiguille aimantée que nous sommes, la ferment de toute notre activité, l'attrait qui nous enivre, l'inquiétude qui nous dévore, la joie qui nous comble, la blessure qui ne nous laisse point de repos que tout ne soit consommé ! Bienheureux ceux qui sentent cette blessure, qui ont été troublés dans leur sommeil et qui ont reconnu la profondeur de leur désir.
" Dieu n'est pas une invention, c'est une découverte ", a dit admirablement Louis Massignon. Ceux qui l'ont faite savent que la religion est la vie même, la vie ouverte, la vie consciente d'elle-même, la vie dans sa plénitude humaine et dans son assomption divine. Vivre, c'est affirmer Dieu, c'est tendre vers Dieu, c'est se perdre en Dieu. »
Il ne s'agit donc pas, poursuivant des chimères, de tourner le dos au réel, il s'agit au contraire de s'y attacher avec une pas­sion qui jamais ne lâche prise, en allant jusqu'au bout de l'élan qui l'emporte vers l'Infini.
Dans quelque voie que notre recherche s'engage, elle ne peut éluder, suivant le rythme même des transcendantaux qui l'orientent, la rencontre de la Vérité ou de la Beauté, de la Bonté ou de l'Amour.
Dès que nous identifions la Présence unique, également im­manente à chacune de ces perfections, comme un même centre personnel de jaillissement, comme leur seul foyer et comme l'essence identique où elles se fondent, et qui rend compte, par son unité même, de leur mysté­rieuse circumincession, l'Univers commence à livrer son secret. Il est par l'Esprit et pour l'Esprit (par l'esprit et pour l'esprit) : sa visibilité n'est qu'un de ses aspects, son phénoménisme se rattache à une Pensée, toute réalité reflète la splendeur du Visage unique.
Alors dans l'agenouillement de l'esprit, confondu par la ma­jesté de cette Présence, ébloui par l'immensité du don, on est presque tenté de trouver que c'est trop et d'appeler au secours pour porter tant de richesses.
L'Amour nous a donné sans mesure, et notre coeur "ivre de cantiques" ne peut plus que rendre grâce en tremblant : " Qu'il est beau de vivre, et que la gloire de Dieu est immense !"
(fin de la 1ère conférence)

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