Suite 2 de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

L'Eglise est une société qui a ses assises dans la solitude de chacun. Nous nous touchons tous au plus intime de nous-même.

« Vous voyez la vie avec toutes ses fonctions économiques, politiques, voire ecclésiastiques, vous voyez des hommes chargés de responsabilités, vous les voyez pleins de talent, s'exprimant avec une intelligence magnifique, et vous voyez ces êtres qui ont un pouvoir énorme, comme le président des Etats-Unis qui peut décider presqu'à lui seul du sort de son immense nation, et qu'est-ce que tout cela ?

Ce sont des fonctions qui déplacent des choses, qui mettent en mouvement des rouages, mais tout cela n'est rien s'il n'y a pas dans l'être humain cette profondeur, s'il n'y a pas ce sanctuaire intérieur, s'il n'y a pas cet espace illimité, s'il n'y a pas ce trésor, qui se révèle dans cette sorte d'oraison que l'homme fait sur lui-même.

Seul en face de moi-même ? je ne suis pas seul ! Tout le ciel est au-dedans de moi-même, je ne puis m'approcher de moi-même que sur la pointe des pieds, comme disait un poète, précisément parce que je ne suis pas seul ! Tout le sacré est au-dedans de nous, et la charité fraternelle se nourrit précisément de ce sacré : faire oraison sur la vie, faire oraison sur les autres, c'est le plus sûr moyen, sans violer leur secret, de respecter leur vocation divine, et c'est le meilleur moyen, sans rien faire que d'exister en état d'agenouillement intérieur, c'est le meilleur moyen de susciter en eux cette vie divine dont ils sont les porteurs, et qui est leur grandeur et leur joie.

Il faut finalement que la prière aboutisse à ce sanctuaire que nous sommes, pour construire cette église vivante qui a son Centre au plus intime de nous-même. C'est une société-sacrement, c'est une société qui a ses assises dans la solitude de chacun, et c'est dans cette solitude de chacun qui rayonne sur tout l'Univers, car nous avons tous les mêmes racines, que nous nous touchons tous au plus intime de nous-mêmes, nous sommes vraiment uns dans cette Présence de Dieu dont notre vie jaillit et en qui elle demeure.

L'unité du genre humain est rigoureusement personnelle, je veux dire qu'elle est axée précisément sur cette respiration de Dieu, qui fait de nous tous ensemble une seule personne en Jésus. Notre prière donc, notre prière liturgique, notre prière eucharistique, débouche finalement sur cette oraison sur la vie en nous, et dans les autres.

Pour nous rendre sensible l'expérience du sacré au plus intime de l'homme, il faut voir comment Nietzsche a sans cesse vitupéré contre le mépris de la vie qui serait, d'après lui, le propre du christianisme, mais c'est le contraire ! le christianisme identifie le sacré avec la vie ! tout l'au-delà est au-dedans, et toutes ces notions de personnalité, de dignité, d'immortalité, sont reliées par une intime circumincession : il n'y a de personnalité, il n'y a de dignité, il n'y a d1immortalité, que parce que précisément le sacré a finalement son siège au plus intime de nous. Il s'agit donc d'être à l'écoute de ce sacré, dans une prière qui est une continuelle attention d'amour, aux profondeurs divines de la vie.

Les gens parlent, s'expriment, agissent, prennent des décisions, écrivent des livres, organisent des congrès, toutes choses qui ont leur valeur et éventuellement leur nécessité, mais finalement tout cela n'est qu'un moyen, à l'égard de cette fin qui est le règne de Dieu au plus profond de nous-mêmes.

Agis, disait Kant magnifiquement, de telle sorte que tu traites toujours l'humanité, en toi et dans les autres, comme une fin, et jamais comme un moyen." et la fin dernière est ici, la fin dernière est en nous, et le jugement dernier aussi car le jugement dernier, c'est cela : la valeur d'une vie, c'est cette transmutation, cette transformation de l'être en sacré.

Que de paroles, que de discours, que d'entreprises vaines ! toute cette agitation sous couleur de réforme, de rénovation, de retour aux sources, toutes ces contestations, comme tout cela est vain ! si le sacré est vraiment au-dedans de nous, le seul témoignage que nous puissions lui rendre, c'est justement de le vivre, d'établir entre nous-même et nous-même, je veux dire entre nous et le sanctuaire que nous sommes, cette distance infinie de respect et de vénération.

Entrer dans notre âme comme dans le sanctuaire de la divinité, nous traiter nous-mêmes comme l'Eglise vivante, et rendre ce témoignage que toute la vie en Dieu se transfigure, qu'elle rassérène, qu'elle se libère, qu'elle s'immortalise, qu'elle a déjà vaincu la mort, et qu'elle appartient déjà au monde de la résurrection, car il y a une expérience de l'immortalité justement au coeur de la vie spirituelle qui fait que la vie dans l'Esprit, la vie dans l'Esprit est une vie qui se porte elle-même.

Tant que l'homme n'est pas devenu l'origine de lui-même, qu'il n'est pas devenu le créateur de cette dimension infinie qui l'ouvre à Dieu et l'enracine en Dieu, il est porté par des forces aveugles qui sont à l'oeuvre dans l'Univers, il ne se porte pas lui-même ! il est donc livré à la mort, il est déjà mort, ou il est encore mort !

L'homme qui vit de l'Esprit, l'homme qui vit de Dieu, l'homme qui respire la Présence unique, il échappe à ces déterminismes, toutes les forces cosmiques qui sont en lui, se transfigurent, elles s'ordonnent, elles deviennent musique, de tumulte qu'elles étaient, et cet homme ne dépend plus de l'Univers, davantage : il informe l'Univers ! il le transfigure, il l'ordonne, il concourt à sa libération, il lui communique précisément cet affranchissement intérieur auquel il s'applique, il entre enfin dans le sillage du second Adam qui est l'origine d'une Création nouvelle.

On ne peut parler, ni de personnalité, ni de dignité, ni de responsabilité, ni d'immortalité, d'une manière efficace, si l'on n'est pas entré dans ce sacré au plus intime de soi, si l'on n'en vit pas, si ce sacré ne nous est pas devenu justement un universel ! le seul universel, c'est cela, c'est une personnalité, je veux dire c'est un être humain qui n'est plus limité à ses déterminismes cosmiques, et qui devient pour les autres un ferment de libération.

Et il nous est bon de remarquer que ce retour à la vie intéri­eure, je veux dire cette découverte du sacré au plus intime de nous, tout cela répond à des pressentiments qui sont diffus dans l'humanité, le sens que les hommes ont toujours attaché au cadavre, la vénération pour les morts, le refus d'admettre que tout soit terminé au cadavre, cette attente d'autre chose, ce sens vague de la dignité, cette aspiration vers l'amour, et même ces chants d'amour qui sont parfois si vulgaires, essaient quand même d'évoquer un mystère, essaient d'évoquer quelque chose qui puisse emparadiser tout l'être, qui puisse être un bonheur définitif. » (à suivre)

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