Début de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« C'est un des mots les plus profonds qui ait été dit sur la prière : "Jésus a prié les hommes et n'en a pas été exaucé."

Pascal se réfère évidemment à l'agonie de Notre Seigneur sur laquelle il médite, et en pensant à cette supplication de Jésus à l'adresse de ses apôtres endormis, il résume ce drame dans ces mots admirables : "Jésus a prié les hommes et n'en a pas été exaucé !"

Cette parole nous permet une transposition qui nous est fami­lière : comme c'est toujours Dieu qui fait le premier pas, comme c'est toujours le don de Dieu qui suscite le nôtre, comme Dieu est toujours déjà là et que c'est nous qui sommes absents, la prière est donc l'exaucement de Dieu par l'homme.

L'exaucement de l'homme par Dieu va de soi puisque Dieu est l'exaucement éternel, Il est le OUI sans reprise, sans mélange de NON, car, comme dit saint Paul, en Jésus il n'y a pas de OUI et de NON, il n'y a que le OUI, Dieu est l'exaucement éternel, il n'y a pas besoin de s'adresser à Lui pour solliciter son Amour puisqu'il est l'Amour, il n'y a pas besoin qu'Il vienne à nous puisqu'Il est déjà là, c'est à nous d'aller à Lui, c'est à nous de L'exaucer, c'est-à-dire de nous ouvrir à ce don qu'il est en permanence, afin qu'il se répande dans tout notre être, et, par nous, dans tout l'Univers.

Que veut dire cet exaucement de Dieu, sinon justement de faire de nous le sanctuaire de sa Présence, de fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles, c'est-à-dire de recevoir cette vie divine, de La vivre comme la nôtre, et d'apporter aux autres infiniment plus que nous-mêmes dans ce rayonnement du Dieu qui nous habite. (1)

La prière vous est familière, elle est votre vie, vous êtes la prière de l'Eglise, votre prière est apostolique comme toute votre vie, votre prière est la prière de toute l'humanité, de toute la création, de tout l'Univers, encore est-elle appelée à aboutir à vous mêmes, je veux dire à faire de vous-mêmes cette Eglise vivante qui est la seule Eglise authentique.

Le sacré en effet, le sacré réside finalement au plus intime de nous-mêmes, car tout le sacré qui nous environne, il n'est pas là pour lui-même, les murs de l'Eglise ne sont pas là pour eux-mêmes, le tabernacle n'est pas là pour lui-même, le Christ ne demeure pas dans les parois du tabernacle pour ces parois elles-mêmes, finalement tout le sacré doit s'établir en nous, et c'est à travers nous qu'il doit se révéler et se répandre.

La prière peut prendre des formes innombrables, celle du psautier qui est traditionnelle et fait le fond de la prière liturgique, les oraisons jaculatoires innombrables, la prière de Jésus de la tradition orientale, qui est si efficace et si miraculeuse chez ceux qui la vivent, cette prière informulée finalement qui est la prière de la vie.

Et c'est en effet à cela qu'aboutit, qu'aboutissent toutes les prières, c'est que la vie elle-même devient prière, c'est que la vie n'est plus qu'une respiration de Dieu, un espace où sa vie se répand, une transparence où sa lumière se communique, et dans un sens on peut dire que toute prière authentique aboutit à cette prière sur la vie, en nous et dans les autres. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je vais prendre un exemple tout à fait simple au coeur de la vie.

J'ai rencontré, il y a longtemps, une dame qui était à l'époque dans la soixantaine, et elle était paralysée depuis trente-neuf ans, totalement paralysée, ne pouvant porter ses mains à sa bouche, ne pouvant se retourner dans son lit, étant totalement dépendante des autres, et, de plus, aveugle depuis trente ans. Il n'y avait dans cette personne de vivant que son intelli­gence, le regard intérieur de sa pensée, le rayonnement de ce secret caché au plus profond d'elle-même .

Et je m'émerveillais de voir cette femme, si dépendante de tout, et depuis si longtemps, garder une sérénité parfaite : elle ne se plaignait jamais ! il semblait qu'elle fût totalement accoutumée à ses infirmités, quand un jour elle me raconta sa merveilleuse histoire.

Elle avait été frappée d'une attaque de poliomyélite au moment où elle avait dix-neuf ou vingt ans, elle était presque fiancée à ce moment avec un jeune homme qui allait manifester toute la grandeur de son amour en ne la quittant pas.

Il ne la quitta pas au moment de cette infortune, au contraire ! il se fit son chevalier servant, il acheta une voiture pour la faire porter, il lui rendit tous les services dont il était capable dans cette situation, et, au bout de neuf ans, quand elle devint aveugle, il l'épousa. Il épousa donc ce bloc inerte, pourquoi ? Evidemment parce qu'il avait rencontré son âme, parce qu'il avait deviné le secret le plus profond de son être, parce que cette connaissance profonde suffisait à le combler, parce qu'il pouvait échanger avec elle l'Infini en Personne, et, bien que cet homme dût mourir longtemps avant elle, et subitement, toute sa vie était "emparadisée" par cet immense amour qui lui avait révélé les profondeurs de son âme.

Elle savait désormais que il y avait en elle de quoi remplir l'Univers, qu'il y avait en elle une valeur infinie, qui n'était pas elle, et qu'un homme l'avait aimée, pour cela, qu'un homme, délivré de la chair, totalement libéré de lui-même, avait communié à la Présence divine qui était cachée au fond de son coeur.

Cette révélation l'amena à une sorte de contemplation, de vie intérieure tout à fait spontanée, elle n'avait qu'à entrer dans ce sanctuaire qui lui avait été révélé par cet immense amour pour que sa vie fut un consentement. Tout cela n'était pas dit dans des mots, tout cela n'était pas élaboré en système, mais tout cela était vécu à cette profondeur que révélait précisément sa sérénité qui ne se démentait jamais malgré toutes les dépendances auxquelles la livrait cet organisme si durement frappé. Il y a donc finalement un Univers sacré qui est au plus intime de nous-mêmes, sur lequel nous pouvons faire oraison, comme sur l'Univers sacré qui est contenu dans le cœur des autres. »

(à suivre)

Note (1) (personnel). Qui ne s'est pas demandé parfois : finalement à quoi bon la prière, du moins la prière de demande, puisque Dieu connaît tous nos désirs avant même que nous les exprimions et lui en demandions l'exaucement ? Zundel ici répond à ce questionnement en renversant les perspectives : il s'agit non pas que Dieu exauce l'homme mais que l'homme exauce Dieu. Ce n'est pas immédiatement intelligible. Peut-être faut-il, pour bien le comprendre, avoir présent à l'esprit le projet de Dieu quand il crée (et sauve) l'homme, et ce projet, le projet du Dieu Trinité, c'est de faire de l'intériorité de l'homme le lieu, si l'on peut dire, où le Père va engendrer le Fils, et d'où l'Esprit va jaillir, on a déjà développé cela plusieurs fois sur ce site : Dieu veut, comme le dit d'ailleurs expréssement Zundel ici, faire de l'homme son sanctuaire, il va donc s'agir pour nous de répondre à ce projet divin, et, en y répondant, d'exaucer Dieu. La prière ne modifie aucunement les intentions, les « sentiments » de Dieu à notre égard, Il ne nous aime pas davantage quand nous Le prions puisque de toute éternité Il nous aime infiniment, mais la prière va modifier, va modeler, l'intériorité de l'homme et son coeur, le rendant toujours plus apte à l'inhabitation divine trinitaire, répondant ainsi toujours mieux au projet divin. La prière permet ainsi à Dieu la réalisation toujours plus réelle de Son projet créateur et rédempteur, en Eglise, quant à l'homme et à tout l'Univers.

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