Suite et fin de la 12ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

Le seul fondement à la propriété. Il y a toute une révolution à accomplir.

Reprise du texte : « L'homme, nous dit saint Thomas, qui prend, en cas d'extrême nécessité, ce qui lui est indis­pensable pour survivre, il prend ce qui est sien. »

Suite du texte : « Saint Thomas, d'ailleurs, s'explique plus profondément encore en disant que la répartition de la propriété, la création de la propriété privée en vue d'une meilleure administration du patrimoine commun concerne uniquement la gestion des biens, c'est-à-dire que l'homme qui est le propriétaire légitime a le droit de gérer les biens dont il est le proprié­taire, de les administrer et de les répartir selon le jugement de sa conscience, mais il n'a pas le droit d'user de ses biens d'une manière discrétionnaire. Il a le droit d'user de ses biens pour son usage personnel dans la mesure de ses besoins légitimes. Tout ce qui est au-delà revient en droit naturel aux autres, dit Saint Thomas, revient en droit naturel aux autres ! d'où la conclusion que l'homme qui prend ce qui lui est indis­pensable, en cas d'extrême nécessité prend ce qui est sien.

Saint Thomas confirme donc admirablement que le droit de propriété constitue simplement un espace de sécurité pour permettre à chacun de devenir un espace de générosité. Il s'ensuit que, dés qu'un être a satis­fait ses besoins légitimes, en l'entendant d'une manière intelligente et raisonnable, il est évident qu'un professeur d'université, un chirurgien n'a pas les mêmes besoins, il a besoin d'un crédit plus vaste que l'homme qui a une barque et passe sa vie à pêcher, qui n'a pas besoin de toute une bibliothèque, qui n'a pas besoin de voyages d'exploration pour satis­faire à ses nécessités professionnelles, mais en entendant donc ces besoins, les besoins de chacun, d'une manière raisonnable, tout ce qui est au-delà ne lui appartient plus, revient en droit naturel aux autres dans la mesure où les autres ne peuvent satisfaire à cette exigence fondamentale de se faire homme. Dans la mesure où les autres ne jouissent pas de cet espace de sécurité, tout ce qui est au-delà des besoins légitimes de chacun revient en droit naturel aux autres.

Et cela ne concerne aucune classe. Il ne s'agit pas des prolétaires contre les possédants, ou des possédants contre les prolétaires. C'est une loi universelle. Si l'on admet que tel est le droit, on voit immédiatement l'impossibilité de justifier aucune forme d'accaparement.

Je serais le dernier des hypocrites si, revendiquant ce que je possède sous couleur de faire de ma vie un espace de générosité, j'écrasais les autres, je les laissais périr faute de satisfaire à leurs besoins les plus urgents, alors qu'ils sont appelés comme moi à devenir un espace de générosité, alors que cette dignité en eux, c'est aussi la mienne ! je suis solidaire de leur dignité, comme je suis solidaire du Dieu qui les habite, c'est le même Dieu qui est en eux, c'est la même dignité qu'en moi-même et je piétine ma propre dignité si je ne reconnais pas celle d'autrui, comme je renie mon Dieu si je ne respecte pas le même Dieu qui m'attend dans le coeur des autres.

Si donc nous appliquions ce principe, si le droit se définit de cette manière, il n'y a plus aucune propriété qui soit assurée de sa stabilité, aucune pro­priété privée, aucune propriété collective, aucune propriété nationale même, car comment admettre que quelques douze millions de blancs possèdent un continent comme l'Australie ? Pourquoi ? Quel est le titre de propriété qu'ils puissent invoquer ? D'autant plus qu'il y avait une population autochtone avant eux ! Qu'est-ce qui fonde leur droit ?

Aucune propriété humaine, donc finalement, ne peut revendiquer un fondement éternel et ne peut se défendre contre tout appel au partage et à la commu­nication parce qu'il n'y a d'autre fondement à la propriété, comme d'ailleurs à tous les droits de l'homme, que cette exigence de faire de notre vie un espace de générosité.

Il s'agirait donc d'envisager une refonte complète de la structure de la société, non pas en bouleversant, non pas en cassant la baraque, non pas en faisant du gauchisme à tour de bras, non pas en appelant les hommes à la révolution c'est-à-dire à l'effusion du sang, mais en rappelant simplement que nous sommes tous appelés à nous faire homme et que tous les droits de l'homme sont fondés sur cette vocation essentielle de faire de nous une source et une origine.

On doit donc envisager que le travail, le travail humain, n'a pas pour but d'abord de produire des choses, mais le travail humain a d'abord pour but, de produire des hommes. Il ne s'agit donc pas d'organiser le travail en vue d'un bénéfice de plus en plus grand qui assurera la surabondance de quelques-uns ! il s'agit d'organiser le travail toujours et partout en vue de créer des hommes, donc de ne pas calculer le profit matériel au bénéfice de quelques-uns, mais de vouloir que le travailleur, quel qu'il soit, reçoive de son travail, ou soit assuré par son travail, de cet espace de sécurité qui lui permettra de faire de lui-même un espace de générosité.

C'est pourquoi il est impossible d'envisager le travail autrement que sous la forme d'une république où chacun est responsable. Il est inad­missible finalement que le travail emploie des milliers d'hommes comme des instruments, sans qu'ils sachent pour qui on travaille, sans qu'ils sachent où vont les bénéfices, sans qu'ils connaissent à la fois les avan­tages et les risques de l'entreprise, sans qu'ils soient appelés à partici­per à sa gestion, sans qu'ils aient la possibilité de se reclasser, d'amé­liorer leurs connaissances, de progresser dans la hiérarchie, d'être élus à des fonctions pour lesquelles ils sont qualifiés.

Car aucun homme ne peut se réclamer d'une fortune qu'il apporterait dans une entreprise sous couleur qu'il fournit les capitaux ou qu'il a une compétence technique qui lui donne des droits particuliers, parce que toute fortune demande à être examinée. D'où vient-elle ? Toute fortune, précisément parce qu'elle provient en dernière analyse des richesses de la terre, c'est-à-dire de ce patrimoine commun, toute fortune est débitrice à l'égard de tous les hommes.

Si un homme a une fortune et qu'il fonde une usine, c'est une manière de restitution parce que, tant que tous les hommes n'ont pas la même sécurité, tant que tous les hommes ne sont pas assurés de pouvoir vivre dans la dignité, cette fortune ne peut prétendre demeurer intouchable ! Il faut qu'elle serve au bien commun, et cela ne donne aucun droit à celui qui opère cette restitution de tenir les autres en servitude, il est appelé au contraire à les aider à se libérer, à les associer à son entreprise, à leur confier une responsabilité proportionnelle à leurs compétences, de manière à ce que l'affaire soit l'affaire de tous et de chacun, que chacun donc la vive comme sienne avec enthousiasme et avec amour et que, finalement, les bénéfices soient contrôlés par tous, soient répartis entre tous dans la mesure où c'est légitime, puisque chaque entreprise doit regarder les autres, chaque entreprise est débitrice à l'égard du genre humain tout entier, et que, là où les conditions sont telles qu'un seul homme, sans que ce soit de sa faute, est exposé à périr, tous les autres hommes sont solidaires de cette situation et sont appelés ou sont obligés, en vertu même de l'exigence de leur humanité, sont appelés à lui venir en aide.

Il s'agit donc d'établir le droit sur ce fondement, à savoir l'esprit de pauvreté, l'esprit de dépouillement qui est à la base de notre libération. Si nous sommes appelés à nous libérer, à ne pas nous subir, à nous donner tout entier, il va de soi que nos possessions, ordonnées à ce dépouillement, ne peuvent devenir pour nous l'occasion d'une affirmation de bêtes féroces qui défendent leur bien avec le bec et les ongles comme si ces biens étaient intangibles.

Dès qu'on a défini le droit comme je viens de le faire, plus rien n'est intangible que la dignité de l'homme lui-même. Il ne s'agit donc pas de semer la tempête, il ne s'agit pas de pousser les hommes à une haine de classes, il s'agit de rappeler simplement les exigences fonda­mentales de notre humanité.

Il est impossible d'être homme sans avoir l'esprit de pauvreté, puisque nous sommes appelés à nous dépouiller de nous-même à l'instar de la Trinité divine, puisqu'on est libre que par le don total de soi-même. Impossible d'être homme sans vivre l'esprit de pauvreté, et impossible de vivre l'esprit de pauvreté sans avoir l'esprit de partage, sans s'inquié­ter de ce que deviennent les autres, sans se demander comment ils peuvent subvenir à leurs besoins.

Et, bien entendu, on ne conçoit pas un prêtre qui soit cramponné à son argent, qui prenne des vacances lorsque, j'entends des vacances coû­teuses, lorsqu'il y a de ses paroissiens qui ne sont pas logés. On ne conçoit pas que son argent ne soit pas l'argent des autres. ! Il ne peut pas être le père de sa paroisse, il ne peut pas vouloir passionnément le règne de Dieu si il n'est pas inquiet des conditions matérielles, des conditions de sécurité sans lesquelles ce règne de Dieu est pratiquement irréalisable.

Et on ne conçoit pas davantage la propriété monastique comme une pro­priété intouchable et intangible ! Un monastère est au sein de l'humanité, et sa propriété n'est pas plus intangible qu'aucune propriété humaine. Cette propriété doit naturellement rester ouverte, je veux dire solidaire de tous les besoins humains où qu'ils soient. Une fois les nécessités légitimes satisfaites, toute propriété, qu'elle soit d'Eglise ou non, toute propriété, en droit naturel, revient aux autres.

Il est donc certain qu'il y a toute une révolution à accomplir, non pas en faveur des uns contre les autres, mais en faveur de tous. Il ne s'agit pas d'arracher aux uns ce qu'ils possèdent pour les réduire à l'état de misère dans un esprit de revanche afin qu'ils soient piétinés à leur tour et qu'ils mangent de la vache enragée ! Il s'agit de faire prendre conscience à tous les hommes de leur dignité et de leur solidarité rigoureuse dans cette dignité, et cela n'est pas impossible justement si on va jusqu'au fond du problème, si on met l'homme en face de lui-même, si on lui fait comprendre, en comprenant d'abord soi-même, qu'on a à se faire homme, qu'on ne naît pas homme, c'est l'oeuvre de toute une vie, et qu'il s'agit de se remettre constamment sous la forme divine (la pauvreté) pour faire de soi un espace illimité de lumière et d'amour.

Dans cette vision l'esprit de pauvreté évangélique devient encore infiniment plus précieux. Nous n'avons pas à nous attacher à nos possessions, précisément parce que rien n'est à nous, rien n'est à nous ! Seulement, seule a droit à tous les biens de la terre, cette Valeur infinie qui nous habite et qui est le Dieu Vivant.

C'est pour que ce Dieu puisse s'épanouir, c'est pour que Son Visage transparaisse à travers toutes les nécessités matérielles, c'est pour que l'univers ne soit plus une prison où l'homme se sent écrasé, c'est pour que le règne de l'Amour infini enfin devienne possible, de l'Amour en personne, de l'Amour qui est Dieu, c'est pour que ce Règne soit possible que la justice doit s'établir.

C'est donc de cette manière que nous avons à user nous-mêmes de nos biens, des biens qui sont à notre usage. Nous n'en sommes pas les possesseurs, nous en sommes comptables devant Dieu et devant les hommes, nous avons à respecter tout ce domaine et nous avons à porter dans notre prière et dans notre sollicitude, nous avons à porter toute la douleur et toute la misère du monde.

Demandons au Seigneur que les esprits soient éclairés ! dans la mesure où nous avons la possibilité de le faire, au moins diffusons par l'authen­ticité de notre vie cette vision d'un droit fondé sur l'exigence radicale de dépouillement qui est la condition de notre libération.

Alors je crois que nous puiserons une lumière inépuisable si nous rame­nons toujours le problème des droits de l'homme, et en particulier le problème du droit de propriété à ces termes : un espace de sécurité qu'il faut assurer à tous avec la même plénitude, un espace de sécurité qui permette à chacun de faire de lui-même un espace de générosité. »

(fin de la conférence)

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