Suite 2 de la 12ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« Nous pouvons maintenant envisager le problème de la propriété, le droit de propriété, ce qui nous amènera à une juste appré­ciation de la pauvreté évangélique.

Il est évident que le problème de la propriété dans le monde d'aujourd'hui nous ramène immédiatement aux besoins fondamentaux de l'homme qui ne peut subsister que s'il est assuré de sa nourriture, s'il jouit d'un abri suffisant, s'il peut se vêtir, s'il peut se défendre contre les conditions atmosphériques, enfin les besoins de l'homme, ses besoins élémentaires sont là qui demandent à être satisfaits.

En fait ils ne le sont pas et, comme disait Mgr Helder Camara : « La situation est celle-ci : 85% des hommes vivent dans la misère pour assurer le super-confort de 15% des hommes, et bientôt seulement de 10%. » Comment assainir cette situation ? Comment aboutir à la justice ? Com­ment établir le droit de manière à ce que tous les hommes puissent y participer ? Il faut d'abord, naturellement, commencer par le définir, par le découvrir. Qu'est-ce que c'est que le droit et dans quelles condi­tions se révèle-t-il à nous ?

Je vais prendre l'exemple le plus simple, celui qui m'a le plus éclairé. Une femme pauvre qui a cinq enfants à nourrir, qui n'a rien à mettre dans ses marmites, qui lutte contre le destin, qui a une peine infinie à joindre les deux bouts, qui se tue à un travail à l'aiguille qui ne rapporte rien, me disait : "Bon, je ne demande pas mieux de prier, de méditer, mais oui, ce luxe, mais je suis la première à le désirer ! Mais enfin, je suis devant mes marmites, elles sont vides ! Ma prière, je vais la remettre à plus tard ! ma méditation, à demain ! C'est aujourd'hui que je dois nourrir mes cinq enfants, qu'est-ce que je vais faire devant mes marmites vides ?"

Donc cette femme revendiquait quoi ? Elle revendiquait un espace de sécurité qui lui permît de faire d'elle-même un espace de générosité. Elle ne demandait pas mieux que de faire de son esprit une offrande au Seigneur, elle ne demandait pas mieux que d'avoir des loisirs qui lui permettent de développer son intelligence, mais elle était dans l'impos­sibilité de réaliser cet idéal parce qu'elle n'avait pas de quoi nourrir ses enfants. La faim de ses enfants lui crevait les entrailles, bloquait son esprit et l'empêchait et de méditer et de prier. (1)

Elle m'a donc enseigné ce que c'est que le droit, un espace de sécurité qui permette à chacun de devenir un espace de générosité. L'homme n'est pas un pur animal, l'homme a des besoins semblables à ceux des animaux mais il a en outre la faculté de prévoir, et il suffit qu'il prévoit la misère de demain pour que le pain d'aujourd'hui soit empoisonné. S'il est sûr de ne pas manger demain, le pain d'aujourd'hui lui reste à la gorge ! Il faut qu'il ait un espace de sécurité, il faut que ses besoins matériels soient suffisamment couverts pour qu'il n'ait plus à y penser. Quand on est assuré de pouvoir les satisfaire, alors il peut prier, il peut méditer, il peut enrichir son esprit, il peut aimer l'univers qui ne l'écrase pas, qui ne passe pas sur lui comme un rouleau compresseur ! Il peut l'aimer et nouer des relations d'émerveillement avec cette nature qui n'est pas une marâtre, avec cette nature où il peut puiser avec sécurité de quoi satisfaire ses besoins urgents et légitimes.

Si le droit se borne à cela, s'il se fonde là-dessus, s'il doit assurer à chacun un espace de sécurité qui lui permette de devenir un espace de générosité, nous voyons immédiatement que le droit, tous les droits, et le droit de propriété au premier chef, est fondé sur la pauvreté, la pauvreté selon l'esprit : c'est pour que je puisse faire de ma vie un don, c'est pour que je puisse me libérer intérieurement de moi-même, c'est pour que je puisse faire de ma vie un espace de lumière et d'amour, que je suis fondé à revendiquer cet espace de sécurité qui me mette à l'abri des besoins matériels les plus urgents et les plus légitimes.

Si le droit se définit de cette manière, s'il a cette origine, s'il a ce fondement, s'il est fondé sur la pauvreté selon l'esprit, si il ne peut se légiti­mer qu'en raison du don que je suis appelé à faire de moi-même, ce droit concerne tous les hommes ! tous les hommes sont confrontés avec la même exigence, ils ont tous à se faire homme, tous ont à se libérer d'eux-mêmes, tous ont cette vocation de faire de leur vie une offrande de lumière et d'amour.

Une telle définition exclut donc toute espèce d'accaparement : tous les hommes ont un droit égal à prélever sur les richesses de la terre, y compris les richesses de la technique qui sont devenues maintenant un bien commun, tout homme a le droit de prélever sur ces richesses de quoi faire de lui-même une source et une origine, tout homme a un droit égal à cet espace de sécurité.

Et Saint Thomas d'ailleurs va nous le confirmer d'une manière tout à fait inattendue dans la question de la secunda secundae où il se pose le problème du vol : "Qu'est-ce qui constitue le vol ? Qu'est-ce qui fait de l'homme un voleur ?" Et il se pose en particulier cette question : "Est-ce que, en cas d'extrême nécessité, lorsqu'un homme se trouve en un tel besoin qu'il est menacé de périr, a-t-il le droit, quand personne ne vient à son secours, de prendre du bien d'autrui ce qui lui est néces­saire pour subsister ?" Et Saint Thomas répond : "Oui, il en a le droit."

Pourquoi ? Et c'est là que la réponse de saint Thomas est extraordinairement éclairante : "C'est parce que, dit-il, ce faisant, c'est-à-dire en s'emparant du bien d'autrui dans la mesure où c'est nécessaire pour assurer sa subsistance dans ce moment où il va périr puisque personne ne vient à son secours, ce qu'il prend devient sien ! « efficitur suum », devient sien." (à suivre)

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