Début de la 12ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« De quel Dieu parlons-nous et à quel homme ? A quel homme ? De quel homme s'agit-il ? S'agit-il de l'homme pris à partir de sa naissance charnelle, de l'homme qui est une miette d'univers, qui est un produit, qui est tout entier enfermé dans ses déterminismes, qui ne tient rien de soi, qui est porté par les forces qui sont à l'oeuvre dans l'univers et qui ne se porte pas lui-même ? Cet homme entièrement conditionné, cet homme qui ne tient rien de lui-même, est-ce de lui qu'il est question lorsqu'on parle de liberté ?

Les lycéens (en 1971, en 2008 ceux-là ont près de 60 ans !) réclament la liberté, ils refusent toute soumission, au nom de quoi ? Ce qu'ils peuvent demander au nom d'une exigence fondamentale qui est inscrite en chacun de nous, c'est de pouvoir se libérer d'eux-mêmes, la liberté n'ayant de sens que par notre libération. Notre liberté, c'est notre libération ! et cette libération peut avoir besoin d'étais, d'appuis, de directions.

Le lycéen qui refuse la discipline, qui refuse l'aide des maîtres, qui prétend établir lui-même un programme, qui prétend tout savoir sans avoir rien appris, il se coupe l'herbe sous les pieds ! Il renonce précisément à son humanité, il renonce à se libérer de lui-même au nom d'une liberté formelle, d'une liberté chimérique, d'une liberté inexistante, d'une liberté privée de toute signification car, si l'homme ne doit pas être esclave, s'il ne peut pas être la propriété d'un autre, l'instrument d'un autre, l'instrument passif et objet d'un autre, c'est parce qu'il est appelé à se créer lui-même, c'est parce qu'il doit faire de sa vie une source et une origine, parce qu'il a un don de lui-même à consentir qui est indispensable à sa propre existence et à celle d' autrui. C'est en raison de cette dignité, mais qu'il doit conquérir, qu'il doit respecter le premier, c'est au nom de cette dignité qu'il doit revendiquer le respect d'autrui en commençant par se respecter lui-même.

De même, lorsqu'on parle des droits de l'homme, de quoi s'agit-il ? On dit : "Les hommes naissent libres et égaux ..." Ils ne naissent pas libres, ce n'est pas vrai ! Ils doivent conquérir leur liberté, c'est une toute autre affaire ! et toute la vie y suffit à peine puisqu'il y aura toujours des limites à surmonter, des obscurités à éclairer, des impuretés à purifier.

Les hommes ne naissent pas libres, ils doivent conquérir leur liberté, et ils ne sont pas égaux, les dons sont différents ! La seule égalité, c'est que tous se trouvent placés devant la même exigence, à savoir qu'ils ont à se faire homme, tous ont à refuser de se subir pour faire de leur vie un espace illimité de lumière et d'amour où la valeur infinie qui leur est confiée pourra s'exprimer, se révéler et se communiquer.

Tous les débats sur la justice sont empoisonnés par cette équivoque ! et les déclarations des droits de l'homme, que ce soient celles de la révolution française du 26 août 1789 ou de l ‘O.N. U. du 10 décembre 1948, toutes ces déclarations flottent en l'air et sont chimériques parce qu'elles supposent réalisé ce qui ne l'est pas encore ! elles supposent que l'homme existe alors qu'il n'existe pas encore, elles attribuent à l'homme une dignité qu'il n'a pas conquise, elles supposent qu'il va de soi que l'homme reconnaît la dignité de l'autre, qu'il est tout prêt à lui rendre justice, alors que tout cela n'est pas réalisé. Alors naturellement personne ne croit à ces choses, ce sont des slogans qui deviennent la matière d'une surenchère politique.

Finalement, on arrive au pouvoir lorsqu'on a pris le pouvoir au nom de la justice ou au nom du peuple, on constitue une classe privilégiée et tout recommence comme auparavant, c'est-à-dire que les inégalités ont changé de mains, elles sont toujours là ! Et elles peuvent durer avec une férocité incroyable, comme on le voit dans la Russie d'aujourd'hui où l'opposition est considérée comme une maladie psychiatrique, et réduite par des traitements qui aboutissent finalement à la destruction du cerveau.

Il s'agit donc de nous placer en face de l'homme comme en face d'un problème : il s'agit de conférer des droits, ou plutôt de reconnaître des droits, non pas à l'homme animal, mais à l'homme que nous avons à devenir. Ce qui a des droits en nous, c'est la personne, c'est-à-dire l'être qui s'est conquis, l'être qui a une dignité, l'être qui respecte cette dignité en lui-même et dans les autres.

Il y a un certain gauchisme qui tente les bourgeois qui sont les plus prompts à vouloir casser la baraque parce que, finalement, ils ont tous les privi­lèges. Il y a un certain gauchisme qui tente les prêtres : il semble que c'est en allant vers la révolution, en la réclamant à grands cris que l'on accréditera le christianisme ! Les choses ne sont pas aussi simples, et on aidera beaucoup mieux l'humanité à réaliser la justice si on place l'humanité en face de la vérité, et la vérité, c'est précisément que nous avons à nous faire homme.

Nous pouvons d'ailleurs, dans cette perspective, envisager le problème de la propriété, le droit de propriété, qui nous amènera à une juste appré­ciation de la pauvreté évangélique. » (à suivre)

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