Suite 2 de la 11ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« Un monastère, avec la diversité de ses membres, de ses fonctions - et il doit réaliser l'unité d'une vie cachée en Dieu - ne peut la réaliser qu'au prix d'un silence rigoureusement observé, ou plutôt rigoureusement vécu car il ne s'agit pas d'une consigne que l'on prend à la porte et qu'on laisse lorsque la porte est fermée, ou ouverte, il s'agit d'un silence qui est Quelqu'un, il s'agit d'un silence qui est une présence, d'un silence qui est vraiment la respiration du coeur et de l'esprit.
Toute grande chose d'ailleurs s'accomplit au coeur du silence et je vais vous lire une page de Rostand qui est extraordinaire, et qui montre qu'un savant, quand il est vraiment saisi totalement par sa recherche de la vérité, aboutit spontanément au silence. Ceci est dans un livre qui n'a rien à voir avec le silence, qui s'appelle : "Peut-on modifier l'homme ?" où Jean Rostand étudie le problème de l'ectogénèse, c'est-à-dire la possibilité de créer des hommes en bocal à partir des germes cultivés in vitro.
« Par quoi l'homme de science serait-il porté, soutenu, si ce n'est par l'étrange passion de connaître ? En dépit de leurs défauts et de leurs vices, disait Charles Richet, les savants ont tous la même âme, tous, ils ont le culte de la vérité en soi, tous ils sont animés d'une pensée commune, l'amour de la vérité cachée dans les choses. Le culte de la vérité en soi ! oui, ces amoureux du vrai, ils ne songent point aux conséquences, aux applications possibles de ce qu'ils vont peut-être découvrir ou, s'ils y songent, c'est simplement parce qu'elles témoignent d'une connivence avec le réel. Ce qu'ils désirent, ce qui, seul à leurs yeux, peut justifier de vivre, selon l'expression de Ramon y Cajal, c'est simplement d'atteindre à ce qui est. La vérité, ils l'aiment pour elle-même, de façon impérieuse, irration­nelle, incoersible, intransigeante, ils l'aiment comme toujours on aime, parce qu'ils sont eux, parce qu'elle est elle."
Donc il suggère qu'il y a un rapport interpersonne] entre le savant et la vérité, et qu'au fond la vérité, c'est Quelqu'un.
« Ils l'aiment au point que c'est honneur pour eux et presque jouissance que de la proclamer quand elle va contre leur agrément, et c'est pourquoi ils n'admettent pas, ils ne supportent pas que, pour aucun motif, que, pour aucune cause, que, pour aucun idéal si élevé qu'il puisse paraître, on dénature la vérité ou simplement qu'on y rajoute. La vérité, il la servent avec une dévotion sans scrupule, persuadés qu'on ne peut jamais aller trop loin dans le zèle qu'on y porte et satisfaits de mettre à son service cette passion, cette chaleur, cette fureur qui partout ailleurs est son ennemi. Ils savent que la vérité est ardue, qu'elle est fragile, que, comme le Dieu de Chestov, on est en risque de la perdre dès qu'on croit la tenir et savent qu'on ne l'approche pas sans s'être surmonté, qu'elle n'est point ce qui contente ou qui soulage, comme disait Vinci, qu'elle n'est jamais là où l'on crie, presque jamais là où l'on parle. » (1)
Donc voilà un savant qui a le sens du silence, qui sait que la vérité, on ne l'obtient qu'en se surmontant et qu'on y atteint dans la mesure où on fait du silence en soi. Alors, quand on a le privilège de rencontrer Dieu au plus intime de soi, quand on a été à l'école de Jésus, quand on est introduit au coeur de la Trinité, quand on a la mission précisément d'incarner cette Vérité et d'en faire une vie humaine, on sait bien qu'on n'y peut parvenir que dans la mesure où on entretient en soi la lumière de ce silence.
Un monastère authentique, un monastère fervent, c'est un monastère qui est un sacrement du silence. Il faudrait que, dès qu'on y entre, on ait le sentiment de respirer le silence, non pas un silence de consigne mais un silence de vie, un silence où éclate ce secret d'amour qui est Dieu au plus intime de nous.
Et de fait lorsqu'on est en contact avec les hommes, qu'on les écoute à longueur de journée, on s'aperçoit que l'obstacle essentiel qu'il faut toujours surmonter, c'est ces options passionnelles qui jaillissent de l'inconscient, ces options passionnelles qui font que des solutions a priori sont constamment données à tous les problèmes : on est de gauche ou de droite, on est de telle ou telle famille, on a telle ou telle tradition, on a telle ou telle couleur de peau, on parle telle ou telle langue, on est nourri de telle ou telle culture, on vient de tel ou tel milieu, et presque toujours on a les préjugés de ses déterminismes natifs, de ses déterminismes du milieu, et on les monte en épingle, et on les justifie en paroles, et on a toujours de bons arguments pour les affirmer ! On n'a jamais pris le temps d'écouter pour découvrir l'essentiel et pour conspirer, je veux dire pour concourir, avec toutes les forces de son être, au rayonnement de la présence Unique.
En écoutant constamment, on peut se dire : « Bon, voilà quelle est l'option passionnelle qui est derrière ces paroles ! Qu'est-ce qui fait que tel homme, ou telle femme, prenne partie de telle ou telle manière ? » On sent très bien que tout cela n'a pas été pensé, réfléchi, et que, si on veut porter la lumière, il ne s'agit pas de discuter, d'opposer des arguments à des arguments, ce qui est presque toujours confirmer l'autre dans ses posi­tions, car il résistera d'autant plus aux arguments qu'il se sent atteint dans ses options passionnelles, la seule chose efficace, c'est de faire du silence en soi, c'est de retourner au coeur de cette Présence qui est la Vérité en personne, c'est d'offrir à l'autre un espace où il ne rencontre plus aucune limite.
C'est quand on démissionne soi-même, quand on renonce au combat, quand on refuse toute polémique, quand on évite autant que possible toute discussion, c'est alors qu'on peut, sans réfuter personne et la plupart du temps sans rien dire, offrir une issue à celui qui n'a pas encore pris conscience qu'il obéit à des impulsions passionnelles, on peut lui offrir une issue intérieure à lui-même dans la rencontre au plus intime de lui-même avec cette présence qui est notre libération.
L'Eglise d'aujourd'hui a un besoin infini d'authenticité. Elle a besoin du témoignage de la vie. Et sur qui pourrait-elle compter sinon sur les monastères ? Précisément, la mission apostolique du monastère, c'est d'apporter à l'humanité d'aujourd'hui non pas en dialectique, non pas en discussions, non pas dans la construction de systèmes, mais dans l'authen­ticité de la vie, la seule réponse qui puisse être adéquate aux aspirations de l'esprit et du coeur humain.
Si vraiment quelque part la vie chrétienne est pleinement vécue, il n'y a pas besoin d'apologétique parce que le témoignage de la vie est irrécusable. On pourra toujours discuter sur des variantes de manuscrits, on pourra toujours discuter sur la manière de percevoir les événements, sur leur interprétation, on ne peut pas discuter du témoignage d'une vie qu'on a sous les yeux et qui atteste la transfiguration accomplie par la Présence Divine en tous les êtres qui en vivent authentiquement.» (à suivre)

(1) Jean Rostand : « Peut-on modifier l'homme ? » Gallimard 1956, pp. 145-146. Tout cet extrait serait à souligner.

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