Suite et fin de la 8ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« Il faut donc parler d'une morale de libération, mais pas dans le sens anarchique où liberté veut dire "faire ce que l'on veut", il faut parler d'une morale de libération où il s'agit vraiment de s'affranchir de tous les déterminismes en les transformant, en faisant des passions le clavier des vertus, en ordonnant toutes ces forces tumultueuses, en en faisant une musique intérieure, en allant jusqu'au bout de mes décisions pour que chacune concourt à mon origine et fasse de moi un bien commun, un bien universel.
Saint Paul nous a dit magnifiquement dans l'épître aux romains que la présence du commandement était une invitation à la transgression : il suffit qu'on me dise "tu ne convoiteras pas" pour que je convoite, parce que je sens que je dois être autonome, autonome ! Je sens justement que je ne peux pas être un esclave, que je ne peux pas me soumettre à une loi qui serait une dictée purement extérieure à moi-même, alors comment en sortir ? Il n'y a rien à sortir, la sortie, elle est indiquée par cette expérience. Autonome, oui, oui, indépendant, certainement. Ne rien subir, mais d'abord ne pas me subir.
Et voilà justement ce que l'immense majorité des hommes qui revendiquent leur autonomie aujourd'hui dans tous les secteurs, ne voient pas, ce que c'est que de ne pas subir la contrainte collec­tive - de toutes façons on la subira, la révolte ne pourra être que partielle et sporadique jusqu'à l'avènement de la dictature, mais, si on veut atteindre une véritable liberté, il ne faut pas se subir, car le pire des esclavages, c'est celui-là. A quoi sert que je puisse marcher librement dans la rue ? C'est déjà, bien sûr, une faveur, mais si je suis lié au-dedans par tous mes déterminismes, si je suis une brute, si je suis corrompu intérieurement, si je triche dans ma solitude, à quoi ça sert ? Il faut que je me libère intérieurement pour exister.
Toute la morale se concentre donc dans un petit mot : "Sois!" Sois, mais par bonheur, la morale peut aussi se transformer ou plutôt s'affir­mer dans un autre mot : "Aime et fais ce que tu voudras" parce que, pour être en effet, je ne puis être, je ne puis échapper à mes détermi­nismes, je ne puis échapper à une morale d'obligation, je ne peux joindre une morale de libération, enfin je ne peux être un créateur, je ne puis être l'origine de moi-même que si je me donne totalement à cette Présence bien-aimée qui est ma lumière, qui est l'espace où ma liberté respire, et qui est confiée à mon amour. Et finalement, tout est là.
Me libérer de moi-même, c'est intéressant, mais je découvre que "je est un Autre", je découvre que je n'atteins à moi que dans le don de moi-même, je découvre que je ne suis vraiment moi - c'est-à-dire une source et un créateur - que si je ne suis plus qu'un regard d'amour vers Lui, plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même.
Et là, finalement, nous sommes au centre de toute vie proprement humaine, au centre de toute vie rayonnante et créatrice, au centre de toute vie spiri­tuelle : il y a en moi une Présence qui m'est confiée et, si je dois renoncer à mes esclavages, à mes limites, à mes ténèbres, c'est parce que je suis le porteur de cette Présence et que tout ce qui reste en moi de servitudes, de ténèbres, de limites, d'options passionnelles, empêche cette Présence de se faire jour.
Finalement toute la morale devient un acte de générosité. Tout le choix créateur aboutit à cette prise en charge de la Vie divine au-dedans de moi-même.
Rien n'est plus fragile que Dieu parce que rien n'est plus précieux, rien n'est plus fragile que Dieu puisqu'il suffit que je sois distrait pour que Son existence soit comme abolie. (1)
Il y a donc une formidable exigence qui structure toute la vie, qui dépasse tous les décalogues, qui demande infiniment plus que toutes les morales, c'est cette exigence d'être, d'être un espace, d'être une origine, d'être une source, d'être un créateur, de ne rien subir mais en donnant tout, en donnant tout à cet Amour qui donne tout et qui, au-dedans de moi, veut se communiquer à tout l'univers, à condition que je lui offre la transparence indispensable à son rayonnement.
C'est parce que, finalement, nous sommes la providence de ce Dieu caché au fond de nous-mêmes, au fond du coeur des autres, au fond de toute réalité, c'est parce que nous sommes la providence de ce Dieu-là que nous ne pouvons jamais nous arrêter de progresser, de nous purifier, parce que c'est de Sa Vie qu'il s'agit, c'est de Sa Vie qu'il s'agit ! Dieu nous est confié et, comme disait admirablement Patmore : "Qu'est-ce que Dieu ? C'est Celui qui tient l'homme dans Sa main. Et qu'est-ce que l'homme ? C'est celui qui tient Dieu dans sa main. " (fin de la 8ème conférence)

Note (1). D'où l'exigence de la prière incessante demandée par Jésus-Christ dans l'Evangile.

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