Suite 2 de la 8ème conférence donnée au Mont des Cats en décembre 1971.

Reprise : « Quoi qu'il en soit, nous pouvons nous livrer à mille considérations ! c'est un fait que (aujourd'hui en 1971) la morale perd du terrain, c'est un fait que le moralisme est suspect, qu'il passe pour ennuyeux, c'est un fait que les hommes d'Eglise en prennent et en laissent, c'est un fait qu'il n'y a plus de péché, c'est un fait qu'on ne se confesse plus, ou de moins en moins, c'est un fait que disparaît le sens de la culpabilité, que chacun se donne l'absolution et va bravement communier sans confession.

Suite du texte : "Est-ce que cette situation va durer ? Est-ce qu'il est possible de trouver un fondement à la moralité ? Est-ce qu'on peut remplacer une morale d'obligation par une morale de libération ?" Je pense que c'est le cas et, en effet, la seule morale qui puisse nous émouvoir et nous saisir jusqu'au fond de l'être, c'est une morale de libération.
Sur quoi se fonde cette morale de libération ? Eh bien, je viens de le dire, sur ce fait précisément que notre vie n'est pas totalement contenue dans l'univers des instincts et que nous avons une initiative à prendre. Toute la difficulté, c'est de déterminer le sens de cette initiative. Est-ce qu'elle vise simplement notre bonheur ?
Un homme a envie d'une femme, il la prend à son mari et puis voilà ! le tour est joué, il a bien le droit à son bonheur ! Qu'est-ce que l'autre réclame ? Ou bien une femme abandonne ses enfants pour aller vers un amant, ça n'a aucune importance ! Mon Dieu, après tout, elle a des devoirs envers elle-même, pourquoi est-ce qu'elle se soucierait de ses enfants ?
Est-ce à cela que nous allons aboutir ? Il est évident qu'il faut retrouver une racine qui nous apporte une certaine lumière, il faut que nous découvrions le sens de notre initiative.
Si nous avons à intervenir, dans quel sens ? L'esclave révolté sait, généralement il sait pourquoi il se révolte, il le sent avec une immense puissance, il sait qu'il ne peut pas accepter d'être traité comme un instrument, et il brise sa servitude, mais le lendemain, qu'est-ce qu'il va faire ? Il a éprouvé très fort, dans l'indignité du traitement dont il a été l'objet, il a éprouvé très fort le sens de sa dignité, mais où est cette dignité ?
Un romancier suisse allemand, de grande valeur d'ailleurs, du siècle dernier raconte cette histoire qui est probablement un récit autobiographique, d'un enfant unique d'une femme devenue veuve, qui n'a que lui au monde et lui prodigue toute sa tendresse, qui l'élève du mieux qu'elle peut dans un protestantisme très traditionnel, qui lui a appris à faire ses prières le matin et le soir et avant de se mettre à table, et l'enfant qui a huit-neuf ans revient de classe et se met à table sans faire sa prière. Sa mère lui rappelle qu'il n'a pas fait sa prière. Il feint de ne pas entendre, elle insiste, il n'entend pas davantage. Alors elle le met au pied du mur : "Tu ne veux pas dire ta prière ?" - "Non. " - « Eh bien, tu iras te coucher sans souper ! » Bravement l'enfant relève le défi et va se coucher sans souper. Sa mère, prise de remord, finalement lui apporte son souper dans son lit. Trop tard ! Trop tard ! Depuis ce jour l'enfant cessa de prier.
Voilà une notation extrêmement importante, extrêmement importante, cet enfant a donc fait la découverte de son autonomie. Il y a en lui une zone inviolable où sa mère ne pourra pas pénétrer. C'est une découverte sensationnelle ! Mais en quoi est-elle justifiée ? Il a rencontré en lui une zone inviolable où sa mère ne peut pas pénétrer sans son aveu, mais qu'est-ce qui le rend inviolable ? Qu'est-ce qu'il a fait ? Il n'a rien fait ! Il est préfabriqué des pieds à la tête ! Et ce sens d'une inviolabilité, ça ne peut être qu'une vocation, un appel, mais non pas une chose qui est réa­lisée en vertu d'un choix, non pas une réalité qui émanerait d'une initia­tive créatrice de sa part, c'est simplement une indication qu'il y a en lui, en effet, un domaine à découvrir, un domaine à réaliser qui est inviolable.
D'ailleurs il s'apercevra tout de suite que ce domaine est inviolable pour lui-même comme nous l'avons vu à propos de Lady Macbeth dans la tragé­die de Shakespeare : nul ne peut entrer dans son âme comme dans un moulin, notre intimité nous échappe comme Augustin nous l'a montré magnifiquement : "Tu étais dedans et c'est moi qui était dehors ! "
Donc il y a une indication qui nous ramène toujours finalement à ce pro­blème : est-ce que l'homme existe ? Est-ce que l'homme existe? A quoi je réponds : "Non, il n'existe pas, mais il peut exister." Il n'existe pas dans ce sens qu'il est tout fait, qu'il a été jeté dans le monde sans le vouloir, qu'il n'a rien choisi, qu'il porte une hérédité qui s'impose à lui, qu'il est jeté dans un monde qui l'environne et le conditionne sans qu'il l'ait choisi ! il participe à une culture, à un langage, à des croyances, à des traditions de famille, il a une certaine couleur de la peau, il charrie en lui tout le passé de ses aïeux, il charrie en lui beaucoup plus encore : tout le passé de la terre, toute l'évolution animale et végétale, tout cela est au fond de lui, c'est-à-dire au fond de nous.
Nous sommes donc essentiellement conditionnés, préfabriqués, et il n'y a rien en nous qui soit de nous. J'existe, mais je n'y suis pour rien. Alors comment ajuster cette constatation que j'existe et que je n'y suis pour rien, que je vis et que je n'y suis pour rien ? Je peux tomber d'apoplexie dans une seconde, je ne sais absolument pas ce qui va m'arriver, je ne porte pas ma vie, ma vie organique, elle est engagée dans l'univers cosmique, je suis ravitaillé par ces forces cosmiques, je suis en prise sur elles par une sorte de cordon ombilical qui me relie à l'oxygène de l'air, qui me relie aux aliments que je puis assimiler, qui me donne prise enfin sur les énergies de l'univers jusqu'à ce que ce cordon ombilical soit sectionné par quelque accident, jusqu'à ce que tous ces appareils s'usent et ne soient plus capables de puiser cette sève nourricière à même le sol, à même l'univers.
Donc qu'est-ce qu'il y a en moi de moi ? Rien. Et ce moi, ce moi dont je me prévaux, je ne l'ai pas choisi le moins du monde ! Je dis "je", "moi", "je", "moi" ! comme si je connaissais ce "je moi" ! je ne le connais pas, je le subis, il est une obsession, il est une limite, il est un vestige, il est un mur de séparation entre moi et moi-même, entre moi et les autres ! Alors, où existai-je ? Où situer mon existence ? Précisément comme je l'indiquais hier, dans un monde qui n'est pas encore. Le monde qui nous concerne, c'est un monde qui n'est pas encore et que nous avons à créer en nous créant.
Donc l'homme n'existe pas, mais puisqu'il peut constater qu'il n'existe pas, puisqu'il peut constater qu'il subit son existence, qu'il est esclave de données cosmiques, il peut aussi refuser tout ce paquet ! Pourquoi me reconnaîtrais-je dans tout cela puisque je ne l'ai pas choisi ? Pour­quoi accepterais-je de dire encore "je" et "moi" sur des données qui s'imposent à moi ? Il faut donc, ou bien qu'il y ait une possibilité de faire une trouée de lumière à travers tous ces déterminismes, ou bien que l'homme, définitivement, ne puisse exister.
Mais si l'homme peut exister, ce sera en vertu d'une création nouvelle dont il sera lui-même l'artisan, en vertu d'une création nouvelle qui va justement dégager son inviolabilité, qui va en effet mettre en relief ce noyau infiniment précieux dont il a pressenti que c'était là l'essentiel, car cet enfant qui a découvert tout d'un coup que sa mère ne pouvait pas pénétrer dans une certaine zone de son être, il a découvert en effet une dimension de lui-même qu'il pourra contempler tout au cours de son existence.
Alors que signifie cette inviolabilité ? Nous l'avons vu, cette inviolabilité, elle n'a de sens que d'être l'écrin ou d'être le sanctuaire d'une valeur infinie, d'une valeur qui m'est confiée, d'une valeur qui m'éclaire, qui m'illumine, qui me libère, qui me transforme, qui fait de moi un bien commun, un bien universel, un bien que le monde entier est intéressé à défendre. Car, s'il y a vraiment une inviolabilité authentique en chacun, si elle peut se dégager, si c'est là le bien humain par excellence, alors tous les hommes ont intérêt à ce que ce bien universel soit respecté, soit mis en valeur et puisse exercer sa puissance de rayonnement. » (à suivre)

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