Suite et fin de la 7ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

L'Eglise n'est pas une institution, elle est une Personne. Nous sommes les sacrements de la présence de Jésus et nous ne pouvons l'être que dans une totale démission. La source de toute mission, c'est la démission de soi-même ...

Reprise du texte : « il est impossible que l'Eglise qui perpétue la Présence de Jésus soit autre chose qu'un instrument et un sacrement de libération. »

Suite du texte : « Cela est vrai sur tous les plans, y compris le plan dogmatique. Nous avons vu à propos du brigand et de sa terreur devant la damnation à laquelle il se sentait condamné, nous avons vu que, à mesure que s'intériorise son rap­port avec Dieu, dans cette même mesure aussi il est délivré de ses terreurs ! et que la crainte à laquelle il aboutit n'est plus la crainte d'être plongé dans un malheur infini, mais la crainte de blesser cet Amour adorable qui s'est remis entre ses mains. Alors il voit de plus en plus que le sens de la responsabilité en s'intériorisant acquiert une dignité toujours plus grande et que ce sens de la responsabilité aboutit finalement à cette maternité divine que nous évoquions ce matin : "Celui qui fait la volonté de Dieu est mon frère, et ma soeur, et ma mère ", une liberté qui est une exigence toujours plus profonde bien entendu de purification, de don, d'amour, de démission de soi-même puisque c'est dans la démission que la liberté s'accomplit. Rien n'est plus important que de découvrir l'Eglise sous cet aspect.
L'Eglise est Quelqu'un, l'Eglise est une Personne, l'Eglise n'est pas une institution comme les autres, l'Eglise, c'est le sacrement que la foi seule peut reconnaître puisque le corps mystique seul a un regard mystique et peut découvrir cet aspect essentiel et constitutif de l'Eglise.
L'Eglise, c'est Quelqu'un, c'est Jésus voilé, pour être découvert précisément par l'amour, voilé pour ne s'imposer à personne, voilé pour demeurer un secret d'amour, mais présent réellement, donnant à chacun la chance d'une rencontre personnelle avec Lui, sans aucune interposition des limites humaines.
Car l'homme qui est le sacrement ecclésial, qu'il soit Pierre, Jacques ou Jean, qu'il soit Paul ou Apollos, ou qu'il soit le fidèle le plus inconnu et le plus anonyme, chaque membre de l'Eglise, n'est l'Eglise que dans la mesure où il est tout effacé en la personne de Jésus Christ, au moins au regard de la foi, et, quand l'homme d'Eglise n'est pas cela, eh bien il devient ce que Notre Seigneur dit à Pierre : "Satan" !
En effet l'homme d'Eglise n'est homme d'Eglise que dans la mesure où il accomplit l'oeuvre du Christ dans une démission de tout son être en Lui. Quand il veut faire ses affaires sous le nom du Christ, quand il veut sous le nom du Christ détourner le Christ de sa vraie mission, ou détourner l'Evangile de sa véritable signification, il cesse d'être l'Eglise en sa qualité de "Satan".
Le même homme peut être "Pierre", la pierre sur laquelle est fondée l'Eglise pour les siècles des siècles, et en même temps il peut être, s'il se laisse aller à ses propres penchants, s'il ne veut pas entrer dans les profondeurs de la croix, s'il n'a pas l'intelligence de la liberté dans la démission, il peut s'opposer au dessein du Christ, et être traité par lui comme le tentateur. Alors le chrétien n'a à faire qu'à Pierre en tant qu'il n'est pas lui-même, et quand Pierre veut être Simon, fils de Jean, quand il veut reprendre son identité première, il cesse d'être l'Eglise.
Jésus nous a donc délivrés au maximum de toute limitation humaine en nous révélant, ou en se révélant à Saul sur la route de Damas, comme la Présence éternellement vivante qui se perpétue à travers toute l'his­toire sous le voile du mystère de l'Eglise.
Bien entendu, nos limites peuvent jeter une ombre, peuvent d'une certaine façon retarder, hélas, la reconnaissance du mystère de l'Eglise - ce n'est que trop certain - et c'est pourquoi nous avons à concentrer tous nos efforts sur la manifestation du mystère de l'Eglise. Nous avons à retrou­ver le baptême de feu de la Pentecôte, nous avons à retrouver les langues qui mettent en mouvement le langage intérieur, nous avons à prendre conscience de ce que nous sommes les sacrements de la Présence de Jésus et que nous ne pouvons l'être qu'en état de totale démission.
Tout ce que nous pouvons faire ne signifie rien, rien ! On peut faire des oeuvres à l'infini, autant en emporte le vent si ces oeuvres sont simplement une manière de nous exprimer, nous, et d'étaler avec com­plaisance nos dons et nos talents ! Le seul témoignage qui soit irrécusable, c'est celui de notre pauvreté selon l'esprit, de notre démission, de notre transparence à Jésus ! c'est le seul témoignage, et ce témoignage, il n'a pas besoin d'oeuvres, il n'a pas besoin de signes ! Il suffit qu'il soit.
Rien ne m'a frappé davantage au Caire que ce fait : une basilique s'est élevée en l'honneur de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus (1), construite en partie avec l'argent des musul­mans, la permission n'ayant été donnée que parce qu'il s'agissait d'une basilique élevée en l'honneur de Sainte Thérèse et, dans ce quartier qui se vide de chrétiens, ce quartier de Choubra qui était autrefois au contraire un quartier chrétien par excellence, dans ce quartier où les grecs, ou les italiens, ou les maltais, ou les coptes même, deviennent de plus en plus rares, qu'est-ce qui remplit cette église ? Des femmes musulmanes, des femmes du peuple, des femmes qui ne savent pas lire, qui viennent là pourquoi ? Que vont-elles chercher dans une basilique chrétienne auprès de cette effigie de Sainte Thérèse ? Elles ne le savent pas elles-mêmes ! Elles s'y trouvent bien ! Elles s'y trouvent bien et c'est ce qui constitue la vie de cette église de Choubra, ces femmes musulmanes qui viennent écouter l'appel mysté­rieux, après plus de 75 ans, qui viennent écouter cet appel d'une étrangère dont elles ignorent la langue, qui est morte à 24 ans, qui n'a rien fait que de se donner, de s'offrir et de s'effacer en la Personne du Seigneur.
D'ailleurs ce n'est pas en vain qu'on l'a faite patronne des missions précisément parce qu'elle n'est jamais sortie de son couvent, parce que ce qu'il fallait montrer précisément, c'est que la source de toute mission, c'est la démission de soi-même !
Eh bien, dans l'époque que nous vivons, dans ce désordre, dans ce tumulte, dans ce désarroi des clercs, des prêtres, des moines, des religieuses qui se demandent à quoi ils pourraient servir ne voyant pas qu'ils sont plus nécessaires que jamais, que précisément ils ont à donner le Christ en personne et que c'est cela leur mission irremplaçable : ils ont à donner le Christ en personne ! Ils n'ont pas à transmettre des signes, des mots, une doctrine, un enseignement, une philosophie ! Ils ont à communiquer ce "Quelqu'un" qui aime chacun jusqu'à la mort de la Croix et qui veut devenir en chacun la Vie de sa vie.
Rien n'est plus important pour nous : il faut que nous redonnions à l'Eglise son visage mystique ! il faut qu'elle apparaisse à travers nous comme le corps mystique du Seigneur. Il faut que, dans la transparence de notre vie, resplendisse le Visage de Jésus.
Impossible de rien attendre des tech­niques, des méthodes, de toutes les organisations, de toutes les procla­mations, de tous les mass media si Jésus n'est pas vivant au fond de nos cœurs ! Tout cela ne fera que du bruit, ne fera que divertir les esprits, les éloigner du centre et écorcher le corps mystique du Seigneur !
Il faut donc nous ressaisir, et il faut que dans le sillage de Sainte Thérèse de l'enfant Jésus nous accumulions ce silence intérieur et que nous devenions des porteurs de ce dialogue avec le Christ qui peut seul être la lumière du monde.
L'Eglise est Quelqu'un. L'Eglise est une Personne. L'Eglise est une Présence. L'Eglise, c'est Jésus. Nous ne pouvons donc être d'Eglise authentiquement qu'en nous démettant de nous-mêmes avec une volonté obstinée de laisser transparaître à travers nous ce Visage de Jésus après lequel toute la terre soupire. » (fin de la 7ème conférence)

Note (1) : très curieux témoignage de Zundel qui a vécu quelque temps au Caire où il a pu constater il y a déjà plus de 30 ans l'avance de l'Islam, qui ne fait d'ailleurs que progresser jusqu'aujourd'hui. Le témoignage silencieux de sainte Thérèse a été reconnu, au moins implicitement, même par les musulmans. Et, si l'Eglise béatifie aujourd'hui, le 19 octobre prochain à Lisieux, Zélie et Louis Martin, c'est pour la même raison, celle de leur fidélité silencieuse jusque dans les très grandes épreuves qui ont marqué leur vie.
Le Christ, durant sa vie parmi nous, a vécu une suprême démission de soi, nous révélant ainsi une infiniment mystérieuse démission de soi vécue par lui, et par le Père et l'Esprit, dans la Trinité. Et c'est dans cette démission de soi que l'homme commence à être réellement à l'image et selon la ressemblance du Dieu Trinité, répondant ainsi au projet créateur et rédempteur de Dieu quand il crée et « modèle » et « rachète » l'homme.
Toute cette seconde partie de la 7ème conférence nous appelle, dans l'Eglise et pour en être des membres vivants, à un changement, aussi profond si possible, que celui opéré en les apôtres lors de la Pentecôte, un changement qu'on n'a jamais fini de faire, un changement qui veut nous amener à une intériorisation de toute réalité, de tous les mystères de Jésus perçu maintenant comme intérieur à nous, comme de tout ce qui nous arrive.
Le Dieu Trinité est pure intériorité. Aucune personne divine n'a d'extériorité, pas même Jésus lorsqu'Il s'incarne, même si Son humanité, qui est créée, qui n'est pas Dieu, a dû nécessairement apparaître d'abord comme extérieure à nous lorsqu'Il se fait l'Un des nôtres. Ressuscitée, elle n'a maintenant elle-même aucune extériorité, elle ne peut habiter que notre intériorité. Aussi dans l'Eucharistie prend-elle les plus modestes apparences, sa visibilité étant réduite à quasiment rien du tout puisqu'une infime parcelle d'hostie le contient tout entier.
« Nous ne pouvons être d'Eglise authentiquement qu'en nous démettant de nous-même avec une volonté obstinée de laisser transparaître à travers nous ce visage de Jésus après lequel toute la terre soupire. »

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