Début de la 6ème conférence au mont des Cats en décembre 1971.

« Comme notre moi est fermeture le plus souvent, comme notre moi signifie séparation, vie privée recluse sur elle-même, comme notre moi est rarement un moi universel, il nous est difficile d'envisager, ou plutôt de pénétrer, le mystère d'un moi qui est pure ouverture comme est le Moi divin.
Cette pure ouverture du moi divin d'ailleurs éclaire notre problème, bien entendu, elle suscitera notre guérison, elle nous amènera à un affranchissement mais enfin il est clair qu'il nous est difficile, tant que nous ne sommes pas des saints, d'envisager un moi comme le moi divin qui est relation pure, comme le moi qui revêt l'humanité de Jésus Christ. Il nous est difficile de le concevoir précisément parce que nous ne sommes pas encore libérés et que notre moi est avant tout un moi possessif et non un moi oblatif.
De toutes manières il nous est impossible de contempler le mystère de Jésus sans voir dans ce mystère un mystère de liberté infinie précisé­ment parce que l'Humanité de Notre Seigneur subsiste dans le Moi divin qui est relation pure. Jusqu'à quel point d'ailleurs cette liberté dans le Christ, jusqu'à quel point cette liberté devient-elle pour Lui une expérience ? Jusqu'à quel point cette liberté pénètre-t-elle toute sa vie et toute son action?
Nous voyons de la manière la plus claire que Notre Seigneur maîtrise la nature. Nous voyons qu'il peut répandre cette liberté qui est en Lui sur les éléments cosmiques, qu'il peut réaliser en quelque sorte la vocation dernière de l'univers qui est précisément d'accéder à la liberté, de se prêter aux jeux de l'Esprit et d'exprimer la présence de l'éternel Amour, nous voyons que Notre Seigneur a prise sur les éléments, qu'il a prise sur les maladies, qu'il a prise sur la mort elle-même, nous voyons Jésus se transfigurer et donc manifester dans sa propre chair une liberté souveraine. Comment cette liberté s'articule-t-elle avec sa mission ? Nous pouvons profiter d'une étude qui a été faite en Angleterre entre les deux guerres par une section moderniste du clergé anglican. Vous savez que l'anglicanisme comporte toutes les nuances et qu'on peut y soutenir toutes les opinions pourvu qu'on soit dans une certaine norme et qu'on observe le prayer book, qu'on s'en serve dans la liturgie, quitte à l'inter­préter d'ailleurs comme on veut.
Il y avait donc une section - il y a toujours une section moderniste parmi les "churchmen" en Angleterre - et cette section moderniste du clergé anglais s'était posé le problème : "Did Jesus Christ have the conscious­ness of his Divinity ?" Est-ce que Jésus Christ avait conscience de sa divinité ? Et ce problème a été résolu d'une manière négative par ces "modem churchmen". Ils ont conclu qu'il n'était pas sûr, d'après les documents, en particulier les synoptiques, il n'était pas sûr que Jésus Christ eut, ou en tout cas eut toujours conscience de sa Divinité.
Le Père Mac Nabb, dominicain qui était un très saint homme, un homme de Dieu et qui avait un regard mystique sur la vie du Seigneur et sur tous les événements de la chrétienté, le Père Mac Nabb, que j'ai eu le privilège d'entendre à Londres, le Père Mac Nabb entra en lice, il reprit cette ques­tion avec un immense respect et il déclara qu'en réalité ce problème comportait quatre questions : est-ce que Notre Seigneur avait conscience de sa divinité ? On pouvait se poser cette question en face de la divinité elle-même. Si l'on se place en face de la personnalité divine de Notre Seigneur, demander si cette personnalité divine avait conscience de sa divinité, c'est répondre évidemment "oui", oui au point de vue de la personnalité divine, nul doute que Notre Seigneur eut conscience et toujours de sa divinité.
Mais si maintenant on se tourne vers l'humanité de Notre Seigneur, si on se demande ce qui se passait dans la conscience de Jésus Christ dans sa connaissance humaine, est-ce que Notre Seigneur, au point de vue de sa science humaine, avait conscience de sa divinité ? Et là de nouveau, dira le Père Mac Nabb, selon d'ailleurs une tradition très ancienne, au regard de la science humaine de Notre Seigneur, il faut distinguer la science béatifique, car Notre Seigneur était, comme on dit traditionnel­lement non seulement "viator" mais "comprensor", c'est-à-dire qu'au sommet de son âme, Il avait la vision beatifique, Il était toujours en face du Père. Donc, si on se place au point de vue de la connaissance béatifique dont était douée l'âme de Notre Seigneur, nul doute que, à cet égard, il eut conscience de l'union en Lui de la divinité et de l'humanité.
Mais il y a en Notre Seigneur une autre science humaine qui est sa connais­sance prophétique - car la connaissance béatifique est une science intempo­relle qui ne peut pas se monnayer dans le langage humain. Comme Notre Seigneur avait à être le Docteur de l'humanité et qu'il avait, en particulier, à enseigner à l'humanité que "Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné Son Fils Unique afin que quiconque crut en Lui eût la vie éternelle", nul doute que, au regard de sa connaissance prophétique, il eut connaissance de l'union en Lui de l'humanité, de l'union personnelle en Lui de l'huma­nité et de la divinité.
Mais il y avait en Notre seigneur, ajoute le Père Mac Nabb, il y avait une autre connaissance qui était la connaissance expérimentale. Notre Seigneur était doué aussi d'une connaissance naturelle qui s'alimentait dans le monde sensible, qui y puisait les impressions qui pouvaient L'émouvoir, L'enthousiasmer et L'attrister et qui pouvait donner lieu d'ailleurs à toute une progression sensible dans la découverte du monde phénoménal.
Or cette science, cette connaissance expérimentale qui est de soi une connaissance naturelle n'était pas, par elle-même, au niveau des mystères surnaturels. Il se peut donc que, au regard de cette connaissance expérimentale - connaissance sensible, connaissance naturelle, connais­sance qui se nourrit de l'expérience, d'ailleurs toujours variable, de l'expérience sensible, il se peut que, à certains moments, au regard de cette connaissance expérimentale, Notre Seigneur n'eut pas conscience de sa divinité.
Il se peut donc que, dans les moments particulièrement douloureux, ceux justement où il devait entrer au coeur de sa mission rédemptrice, il se peut que, dans ces moments, une obscurité se soit répandue sur Lui et qu'il se soit senti comme exclu, comme rejeté, ainsi que nous Le voyons dans les scènes de l'Agonie.
Cela veut dire en résumé qu'il peut y avoir, et qu'il y a eu certainement dans l'âme de Notre Seigneur plusieurs niveaux de conscience, comme il y en a en nous-mêmes. Nous savons très bien que nous mourrons, nous en avons la certitude absolue abstraitement et théoriquement. Cela n'empêche pas que le jour de notre mort et l'instant de notre mort, si nous en sommes conscients, nous surprendra parce que nous en ferons alors l'expérience concrète et que cet événement décidera précisément de notre destin.Tant que ça reste intemporel et que nous n'en sommes pas affectés, nous pouvons considérer tout cela d'une manière assez lointaine et sans en être autrement émus. De même, nous avons la certi­tude que les êtres que nous aimons le plus sont destinés à mourir ! N'em­pêche que le jour où nous recevons la dépêche de leur mort imprévue, cet événement nous atteint au plus profond de nous-mêmes, quelle que soit d'ailleurs la connaissance théorique et la certitude abstraite que nous ayons pu avoir de cet événement.
De même, si vous le voulez, l'homme qui pèche concrètement, il garde
théoriquement et abstraitement, abstraitement il garde les normes du bien, il sait très bien que l'acte qu'il commet est mauvais mais il le sait théori­quement et d'une manière abstraite, concrètement, c'est le mal qu'il choisit parce qu'il se trouve en accord avec sa sensibilité.
Donc Notre Seigneur a pu connaître cette sorte de partage. Il a pu, au sommet de son être, connaître la vision béatifique et vivre dans cette certitude intemporelle qu'il était totalement innocent, et cependant, au plan de la sensibilité, éprouver une culpabilité infinie.
Quand Saint Paul nous introduit au coeur de la Passion de Jésus Christ, il nous dit ce mot indépassable : "Celui qui était sans péché, Dieu L'a fait péché pour nous afin que nous devenions par Lui justice pour Dieu " (2 Cor., 5,21) Il est impossible d'aller plus profond dans la méditation de la Passion du Seigneur, que de voir en Lui la culpabilité totale.
Notre Seigneur a dû en effet, parce que telle était Sa Mission, parce qu'il avait à faire contrepoids par le don de Lui-même, Il avait à faire contre-poids à tous les refus d'amour parce qu'il était universel, parce qu'il était chez Lui à l'intérieur de chacun, parce qu'il était identifié avec toute l'humanité, parce qu'il portait toute l'histoire, parce qu'il était seul capable d'en assumer l'unité, parce qu'enfin II était solidaire infiniment de toute l'humanité ! Il avait donc à porter les fautes de tous et de chacun et, comme le dit Saint Paul, à "devenir le péché vivant".
Et c'est sous l'aspect justement de cette connaissance expérimentale mise en relief par le Père Mac Nabb, c'est sous cet aspect que nous pouvons concevoir en effet le déchirement ineffable qui s'empare de l'âme de Notre Seigneur et cette prière qui jaillit du fond de sa détresse : "Que ce calice s'éloigne de moi ... Cependant que Ta volonté s'accomplisse et non la mienne ! "
Il y a donc un jeu extrêmement mystérieux entre la liberté souveraine de Jésus Christ et les exigences de sa mission qui font de Lui le péché vivant, et cette contemplation de cette sorte d'antinomie entre la liberté souveraine et les exigences de la mission rédemptrice nous amèneront à concevoir que Notre Seigneur n'est pas mort de sa propre mort mais qu'il est mort de notre mort.
En effet, si Son Humanité était contenue toute entière dans la personnalité divine, si le Moi divin irradiait dans toutes les fibres de son être, s'il était, comme dira magnifiquement Saint Pierre, "le Prince de Vie", comment est-ce que la mort a pu avoir prise sur Lui ?
La mort est entrée dans le monde par le refus de l'Amour Infini. C'est en se séparant de la source de Vie que le premier couple a introduit la mort. Mais Jésus est au coeur même de l'union de l'humanité avec Dieu, Il subsiste en Dieu, Il est uni personnellement à Dieu, Il est donc à la source même de la Vie. Comment la mort peut-elle avoir prise sur Lui ? »
(à suivre)

Note (1) . A la suite de la conférence je développerai comment j'ai du mal à bien comprendre les développements du Père Mac Nabb.

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