Suite 3 de la 3ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971. Sainte Thérèse de l'enfant Jésus et de la sainte face, en ces jours difficiles intercédez pour nous !

Une société comme telle (y compris l'Eglise ?) projette nécessairement Dieu en dehors d'elle-même. Quand nous disons « parole de Dieu », ce terme de parole implique un échange d'amour où Dieu est toujours le même Dieu, le Dieu crucifié. ...

Reprise : « Il ne faut pas mettre le Parole de Dieu au même niveau selon les étapes différentes de la révélation. La Parole de Dieu, à certains moments, correspondant d'ailleurs à la vérité d'un rapport, doit être nécessairement dépassée lorsqu'on compare cette situation avec celle qui est créée par la venue de Jésus Christ qui nous introduit au coeur de l'intimité divine et qui institue entre Dieu et nous des rapports essentiellement personnels. »

Suite du texte : « Pasternak, dans son livre "Le docteur Jivago", souligne admirablement cette différence lorsqu'il analyse les antiennes russes de l'Annonciation. Il y a là deux pages d'une extraordinaire beauté où l'une des interlocu­trices commente soudain ce mystère de l'Annonciation et montre que jusqu'alors - jusqu'à ce dialogue de l'ange avec Marie - jusqu'à ce dia­logue qui va décider du sens de l'Histoire on avait à faire à des mouvements de foules, à des déplacements de peuples. On entendait le bruit des cavaliers, on entendait le tumulte des invasions, enfin il y avait justement des mouvements collectifs impressionnants et dramatiques, et que maintenant il s'agit d'un dialogue de personne à personne : une simple jeune fille dans l'intimité de sa vie la plus secrète. C'est à cette jeune fille à laquelle Dieu s'adresse comme à une personne et dont Il demande le consentement au mystère de l'Incarnation qui va décider de l'avenir du monde et de la Création. Donc on passe du plan de la collectivité au plan de la personne et ceci nous introduit immédiatement en effet dans cette perspective.
Il est facile de voir que les limites de la révélation dans l'Ancien Testament, pour ne pas parler de la philosophie qui n'est pas une révélation mais qui risque précisément d'en fausser le sens, il est évident que ce qui limite la révélation dans l'Ancien Testament, ce qui limite la morale de toujours, - ce qui ne veut pas dire d'ailleurs qu'il faille supprimer cette morale et cette révélation -, c'est qu'il s'agit d'une manifestation conditionnée par une collectivité et adressée à une collectivité, et nous savons que l'idée d'immortalité est une idée toute récente dans l'Ancien Testament, ce n'est guère qu'au 11ème siècle avant Jésus Christ que l'on commence à penser ou à parler d'immortalité personnelle.
Vous savez avec quelle passion les femmes de l'Ancien Testament désirent des enfants, combien leur est étrangère l'idée de la virginité, que justement ce qui compte, c'est la postérité parce que c'est la seule manière finalement d'être immortel, l'homme étant périssable. L'exis­tence au schéol est une existence larvaire, si elle existe, elle ne signifie rien, elle ne peut être qu'un malheur comme le montre la prière d'Ezéchias qui supplie Dieu de reculer l'heure de sa mort. Donc ce qui importe, c'est de survivre dans une postérité, l'individu a une importance secondaire, c'est la race qui compte, c'est la collectivité, c'est la nation, c'est le peuple d'Israël, c'est Sion, c'est Jérusalem. C'est donc à la collectivité que les promesses s'adressent et c'est la collectivité qui illustrera le triomphe de Dieu.
Il est évident que cette situation conditionne une révélation dans le sens de la limitation et que la religion en effet, jusqu'à nos jours, comme la morale, représente d'abord un phénomène collectif. Un enfant ne naît pas dans le sable du désert, il naît dans un foyer, il naît dans un couple, il naît dans un clan, il naît dans une tribu, il naît dans une nation, il naît dans un empire et il est conditionné par ces structures collectives, et il doit observer les us et coutumes de sa collectivité, sa morale, comme il est amené à pratiquer sa religion.
Nous voyons en effet que la religion est d'abord un phénomène collectif. Nous voyons qu'à Athènes, en 399, Socrate est mis à mort entre autre parce qu'il n'adore pas les dieux de la Cité, nous voyons que, sous Marc Aurèle vers 180 ou un peu avant, les chrétiens sont sévèrement persé­cutés bien que Marc Aurèle soit un philosophe soucieux de faire chaque jour son examen de conscience. Il n'admet pas que les chrétiens, "ces opiniâtres", comme il les appelle, ne se soumettent pas aux lois de l'Etat et refusent un culte qui est la condition même de l'unité de l'Empire.
De même, lorsque Constantin parie pour le christianisme, la première chose qu'il fait, c'est de faire entrer l'Eglise dans les cadres de son administration, et quand Théodose, vers 380, interdit le paganisme et fait du christianisme la religion de l'Etat - religion obligatoire jusque dans la vie privée - il accomplit exactement le même geste ! La reli­gion doit être le ciment de l'unité de l'Empire, qu'elle soit chrétienne ou païenne ! c'est le rôle qu'un homme politique lui demande de jouer.
Quand Louis 14 révoque l'édit de Nantes, c'est exactement pour le même motif : il veut une seule religion pour un seul royaume. Quand Napoléon rétablit le Concordat, c'est parce qu'il a senti dans la religion une force capable de rallier le peuple à sa cause au détriment, ou plutôt dans la négation de la Révolution qui lui a permis d'accéder au trône ! et jusqu'à aujourd'hui, finalement, la religion a toujours été un phénomène collectif au point que le premier peuple qui se soit déclaré athée, c'est l'Albanie en 1968. C'est la première fois dans l'Histoire depuis que le monde existe - et il peut exister depuis cinq millions d'années, j'entends le monde humain - c'est la première fois que, dans l'Histoire, un état se proclame athée.
Or il est évident qu'une collectivité ne peut pas comme telle, à moins qu'elle ne soit l'Eglise, société mystique, sacrement de la Présence du Seigneur, une société comme telle, une société dont on fait partie obliga­toirement du fait de sa naissance charnelle, elle ne peut pas avoir un Dieu mystique. Le Dieu d'une société, que ce soit Athène, que ce soit Israël, que ce soit l'Empire Romain ou le Royaume de Louis XIV, une société comme telle projette nécessairement Dieu en dehors d'elle-même.
S'il y a un Dieu de la Cité, c'est pour que la Cité puisse compter sur la protection de ce Dieu ! Il faut qu'il soit fort, qu'il soit terrible aux enne­mis et, éventuellement, terrible aussi à ses fidèles s'ils transgressent ses lois. C'est pourquoi on mettra Socrate à mort parce qu'entre autres il n'honore pas les dieux de la cité et qu'il met la cité en danger en risquant de provoquer le courroux des dieux.
Nous voyons donc très clairement dans ce cheminement, dans cette évolu­tion de l'Histoire, que certaines affirmations correspondent à des situations réelles et expriment parfaitement ces situations, mais, comme ces situa­tions peuvent être dépassées, comme les rapports de l'homme avec Dieu peuvent se transformer, atteindre à des niveaux beaucoup plus profonds et beaucoup plus intérieurs, la révélation va elle-même s'intérioriser.
Il est évident que l'Ancien Testament n'est pas le Nouveau. Il est évident que la pédagogie dont nous parlait Saint Paul n'est pas le maître qui nous introduit en toute vérité, comme le fera l'Esprit Saint au jour de la Pentecôte. Il est évident que, dans l'Evangile lui-même, tout n'est pas au même niveau. Quand Jésus parle à la Samaritaine le langage de la pure intériorité, lorsqu'il s'adresse à Nicodème et qu'il lui demande de naître de nouveau, lorsqu'il ressuscite l'admirable parabole de la vigne et des rameaux - et les rameaux c'est nous, et la vigne c'est lui - lorsque Jésus nous introduit au coeur même de la Vie divine ou lorsqu'au contraire il reprend le vieux Dies Irae de son temps, à savoir : "Allez, maudits, au feu éternel qui était préparé depuis le commencement pour le diable et pour ses anges", la révélation n'est pas au même niveau.
Notre Seigneur suivant les cas s'exprime en paraboles, il s'adapte à son auditoire, il cherche à l'atteindre là où il se situe comme tout pédagogue, je veux dire comme tout maître qui a le souci d'un enseignement efficace. Il s'adresse aux gens tels qu'ils sont, il les prend au niveau où ils sont et il leur parle, par conséquent, la langue qu'ils sont capables de comprendre.
Il est donc certain que, quand nous disons "Parole de Dieu", nous ne devons pas oublier que ce terme de parole de Dieu signifie un dialogue, un dialogue d'amour où Dieu est toujours le même Dieu. Dieu n'a jamais cessé d'être le Dieu qui sera crucifié et mourra d'amour pour l'humanité, Il n'a jamais cessé d'être le Dieu qui est au-dedans de nous-mêmes et ne cesse jamais de nous attendre, le Dieu qui est la Beauté toujours antique et toujours nouvelle, mais Il a été vu sous des aspects différents selon que l'humanité était capable ou non de lui donner son vrai Visage.
Et souvent la révélation est à notre point de vue une défiguration de Dieu dans ce sens que, par rapport à la révélation première dans le Christ, les révélations qui ont précédé sont imparfaites, provisoires et partielles, et que notre bonheur est précisément de pouvoir les dépasser, non pas par notre mérite, bien entendu, mais du fait que la lumière du Christ nous ayant été communiquée, il nous est impossible maintenant de situer Dieu à un autre niveau que celui que nous révèle la Personne et la Présence de Notre Seigneur.
Il me semble donc qu'il est très important que nous concevions la vérité dans cet ordre interpersonnel de nos relations avec Dieu, la vérité dogmatique si vous voulez, étant bien entendu que le dogme est la nourri­ture la plus profonde de la vie spirituelle. Il est très important de concevoir la vérité dogmatique comme la vérité d'un rapport. »
Il est évident que je peux trembler devant la perspective de l'enfer à certains moments où ma culpabilité m'écrase et où j'ai le sentiment d'avoir trahi Dieu de la manière la plus odieuse et où je peux me sentir menacé, à bon droit d'ailleurs, pour les fautes que j'ai commises, en tremblant devant ce jugement qui pourrait m'atteindre dans un instant si j'était foudroyé par la mort ! Et ce sentiment correspond à une vérité ! elle correspond à une espèce de rapport, à ce rapport que j'ai présentement avec Dieu. Mais il est évident aussi que, comme le bandit de l'histoire que je viens de retracer, comme le bandit je peux intérioriser mon rapport, je peux faire abstraction de moi-même, je peux me perdre de vue, je peux songer aux blessures que j'ai infligées à Dieu et comme Saint François pleurer sur la Passion de Jésus.
Saint François a pleuré vingt ans sur la Passion de Jésus jusqu'à en perdre la vue, et, dans ces larmes qu'il a répandues sur la Passion du Seigneur, il n'y avait aucune espèce de retour sur soi, c'était vraiment l'identification avec l'Amour découvert comme infiniment intérieur à soi - je veux dire à lui-même - c'est dans cette identification que François a versé ces larmes qui étaient le prélude d'ailleurs de sa résurrection avec le Christ, résurrection qui s'atteste dans le "Cantique du Soleil" qu'il a voulu entendre au moment de mourir.
Il y a des étapes, il y a des niveaux différents, et il se peut - et ceci vaut d'être entendu avec la plus profonde attention - il se peut que l'expression du dogme se fasse à un moment où on saisit un rapport plus extérieur de l'homme à l'égard de Dieu, ce qui n'empêche pas que la vérité, mettons représenter l'enfer comme le soufre et le feu, comme le supplice calculé par Dieu pour torturer éternellement une créature misérable, ça peut correspondre, encore une fois, à une vérité, à une vérité vécue, à une vérité de rapports, mais il est évident que, finalement, en face du Dieu crucifié qui meurt d'amour pour tous ceux qui refusent de l'aimer et par ceux qui refusent de l'aimer, il est évident que les rapports de justice prennent une allure tout à fait différente qui correspond à une vérité plus profondément vécue, à une vérité de rapports qui peuvent s'améliorer indéfiniment.
Finalement chaque dogme nous apprend ou nous appelle à nous dépasser, à nous libérer de nous-mêmes et à retrouver Dieu dans l'essence éternelle de Son Amour.
Car finalement qui est Dieu ? Qui est Dieu ? Notre Seigneur nous a révélé Dieu comme Trinité et Il nous a fait le don le plus merveilleux qui puisse nous être fait lorsqu'il nous a introduits au coeur des trois Personnes Divines. Rien n'est plus important mais il est impossible de le faire à la fin d'une méditation, je veux dire, d'entrer dans ces profondeurs à la fin d'une méditation. » (à suivre)

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