Début de la 3ème conférence donnée par M. Zundel à la trappe de Timadeuc en avril 1973.

Il y a une espèce de religion co-naturelle en quelque sorte à la recherche scientifique ... Le ridicule d'une certaine présentation de la théologie de l'objet ?

« Deux témoignages scientifiques, c'est-à-dire plutôt deux témoignages de savants, concordant d'une certaine manière avec les témoignages chrétiens sur lesquels nous avons médité ce matin.

Le premier de ces témoignages de savants est d'Einstein. Dans un petit livre
admirable qui s'appelle "Einstein et l'Univers" par Lincoln Barnett, préfacé par Einstein, on peut lire :

" La plus belle et la plus profonde émotion que nous puissions expérimenter est la sensation mystique. C'est la semence de toute science véritable. Celui à qui cette émotion est étrangère, qui n'a plus la possibilité de s'étonner et d'être frappé de respect, celui-là est comme s'il était mort. Savoir que ce qui nous est impénétrable existe réellement et se manifeste à travers la plus haute sagesse, la plus rayonnante beauté, sagesse et beauté que nos faibles facultés peuvent comprendre seulement dans leur forme la plus primitive, cette connaissance, ce sentiment, est au centre de la vraie religion."

Dans une autre occasion il déclarait :

"L'expérience religieuse cosmique est la raison des plus fortes et des plus nobles recherches scientifiques. (...) Ma religion consiste en une humble admiration envers l'esprit, supérieur et sans limites qui se révèle dans les plus minces détails que nous puissions percevoir avec nos esprits faibles et fragiles. Cette profonde conviction sentimentale de la présence d'une raison puissante et supérieure se révélant dans l'incompréhensible univers, voilà mon idée de Dieu".

Rostand, de son côté, dans un livre intitulé : "Peut-on modifier l'homme ?" chante cette hymne à la vérité :

" Par quoi l'homme de science serait-il porté, soutenu, si ce n'est par l'étrange passion de connaître ? En dépit de leurs défauts et de leurs vices, disait Charles Richet, les savants ont tous la même âme : tous, ils ont le culte de la vérité en soi; tous, ils sont animés d'une pensée commune : l'amour de la vérité cachée dans les choses. Oui, ces amoureux du vrai, ils ne songent pas aux conséquences, aux applications possibles de ce qu'ils vont peut-être découvrir, ou s'ils y songent, c'est simplement parce qu'elles témoignent d'une connivence avec le réel. Ce qu'ils désirent, ce qui, seul à leurs yeux, peut justifier le 'vivre', c'est simplement d'atteindre à "ce qui est". La vérité, ils l'aiment pour elle-même, de façon impérieuse, irrationnelle, incoercible, intransigeante. Ils l'aiment, comme toujours on aime : parce qu'ils sont "eux", et parce qu'elle est "elle". Ils l'aiment au point que c'est honneur pour eux, et presque jouissance, que de la proclamer quand elle va contre leur agrément.

Et c'est pourquoi ils n'admettent pas, ils ne supportent pas que, pour aucun motif, pour aucune cause, que, pour aucun idéal si élevé qu'il puisse paraître, on la dénature, ou simplement qu'on y rajoute. La vérité, ils la servent avec dévotion sans scrupule, persuadés qu'on ne peut jamais aller trop loin dans le zèle qu'on lui porte, et satisfaits de mettre à son service cette passion, cette chaleur, cette fureur qui, partout ailleurs, est son ennemie. Ils savent que la vérité est ardue, qu'elle est fragile, que, comme le Dieu de Chestov, on est en risque de la perdre dès qu'on croit la tenir. Ils savent qu'on ne l'approche pas sans s'être surmonté (1), qu'elle n'est point ce qui contente ou qui soulage, qu'elle n'est jamais là où l'on crie, comme disait Vinci, et presque jamais là où l'on parle ... l'Amour de ce qui EST, et simplement parce que cela EST ! Amour et non simple curiosité ... Car ils pensent - les savants - que ce qui EST passe tout le langage humain et qu'il y a plus de sens, plus de grandeur et de poésie dans ce petit verbe "EST" que dans les plus majestueuses épithètes".

Nous voyons donc surgir, nous voyons s'exprimer, et magnifiquement, l'histoire d'une religion cosmique, qui n'est pas étrangère à notre piété, cette religion cosmique qui éclate dans le grand "benedicite", et qui resurgit si souvent chez les psalmistes, cette religion dont Pierre Termier, un grand savant catholique, a rendu un admirable témoignage dans "La Joie de connaître".

Il y a donc une espèce de religion co-naturelle en quelque sorte à la recherche scientifique, et qui apparaît, qui se révèle partout où l'on rencontre véritablement du génie, que ce soit le génie de l'artiste ou le génie du savant, partout ce respect, ce sentiment d'émerveillement en face d'une présence en laquelle on s'efface pour tâcher au mieux possible de l'exprimer. Et certainement beaucoup de gens qui, conceptuellement se disent athées, vivent cette religion intensément, et beaucoup de nos contemporains qui sont indifférents à la dogmatique chrétienne - qu'ils n'ont d'ailleurs jamais comprise ni assimilée - iraient jusque là : ils admettraient cette émotion cosmique, ils admettraient que nul n'est un homme s'il a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect. On aurait donc profondément tort de méconnaître la portée, la grandeur et la vérité de cette religion cosmique qui est tout simplement la perception dans l'univers d'une Présence qui le rend habitable à l'esprit.

On peut être frappé, par contraste, de voir que parfois des professionnels de la théologie sont si peu sensibles à la splendeur du monde, si peu sen­sibles à la splendeur du vrai ! on est étonné de les voir exposer parfois Dieu comme un théorème, comme une série d'affirmations logiquement enchaî­nées, mais qui ne mord pas sur la vie.

Je veux évoquer ici, comme une sorte d'exemple de cette théologie, de l'objet, où il semble ne s'agir que de formules logiquement enchaînées, en évoquant une leçon sur la prédestination, ou plutôt sur la prédétermi­nation physique de l'acte libre dans un cours de l'"Angélique" (l'Université dominicaine à Rome). Natu­rellement, le principe premier c'est : Dieu est la Cause Première ... Première, Première, Première ! "Donc", Il se suffit parfaitement à Soi-même, "donc" Il aime Soi et tout par rapport à Soi, "donc", Il connaît par Soi et tout en Soi et n'apprend rien de personne, "donc" Il est comblé et parfaitement heureux et ne peut rien recevoir de personne, "donc", Il ne connaît pas ses élus parce ce que ceux-ci lui apprennent (lui apportent ?) et leur consente­ment à la grâce qui leur est offerte,- car s'il apprenait quelque chose d'eux, fût-ce le propre choix qu'ils font de leur salut, Il apprendrait de quelqu'un et ne serait plus la Cause Première; par conséquent II connaît ses élus parce qu'il a décidé, avant toute connaissance ni mérite de n'importe qui,- puisque le mérite est le fruit de la grâce qu'il va conférer, - Il a décidé de donner à certains une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace, qui obtient immanquablement son effet. Donc tous ceux-là sont élus auxquels Il a décidé librement d'accorder des grâces intrinsèquement et infailliblement efficaces. Quant aux autres, comment connaît-Il leur non-élection, qui sera concrètement leur damnation, c'est parce qu'il a décidé de ne pas leur donner des grâces intrinsèquement et infailliblement efficaces, Il leur donnera des grâces simplement 'suffisantes' qui, par définition ne suffisent pas à les sauver ! D'ailleurs cela n'a aucune importance parce que, si les élus glorifient Dieu dans Sa miséricorde, les damnés le glorifieront dans Sa Justice ! Dieu gagne sur tous les tableaux !

Ces principes rigoureusement affirmés auront d'ailleurs une suite historique ! Comme un confrère avait soulevé la question - et c'était un professeur de théologie à l'Université de Fribourg - il avait modestement posé la question : "Ne pourrait-on pas envisager un acte de contrition imparfaite émis (« élicité » dans le texte) simplement sous l'impact d'une grâce simplement suf­fisante ? " - Alors, ce fut un tollé, une polémique qui incendia l'Ordre tout entier : "eversio thomismi !" c'est le renversement du thomisme ! Si l'on admet que le moindre acte soit émis (« élicité ») - le moindre acte solitaire - sans une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace, tout est perdu! ! Et l'Ordre fut si bien incendié que le Général envoya aux Philippines le bon Père qui avait eu l'imprudence (l'impudence ?) de poser cette question, où il mourut de sa belle mort ... au nom de la grâce intrinsèquement et infailliblement efficace !

Il est évident que, si Dieu est un théorème, s'il est soumis à cette logique d'objet, il n'y a pas de raison de s'inquiéter de notre salut, sinon pour nous-même : ça Lui est parfaitement égal finalement puisque, de toute façon, nous Le glorifierons, que ce soit par notre bonheur éternel, ou notre malheur éternel : Il gagnera sur tous les tableaux, donc notre salut ne regarde que nous-même !

Nous sommes bien loin du mystère de la Rédemption ! Nous sommes bien loin de l'agenouillement du lavement des pieds ! Nous sommes bien loin de l'Eucharistie ! Nous sommes bien loin du Sacré-Coeur !

Cette théologie de l'objet, évidemment elle peut, d'une certaine façon, se présenter comme une manière très humble et très modeste de scruter les profondeurs de Dieu, et ça peut être vrai : notre bon régent, là, qui nous ennuyait à mourir tous les matins de neuf heures à dix heures : "Ad quid ?" "Ergo ..." Ad quid ? Ergo ... Ad quid ? Ergo ... Ad quid ? ergo... : qu'il s'agisse de la Trinité, des Anges, de Jésus-Christ : Ad quid ? Ergo ... !!

Ad quid ? Ergo é Eh bien, c'était un saint homme de Dieu, bien entendu ... mais enfin on aurait pu tout de même entrer dans l'Evangile par des voies plus spirituelles! Et cela nous oblige a nous poser une grave question : c'est une question d'épistémologie : Quels sont nos moyens de connaître ? » (à suivre)

(1) C'est tout de même surprenant et instructif que cette vérité soit déjà « inscrite » dans la recherche du scientifique alors que pour nous elle peut sembler d'abord le fait de toute connaissance authentique de la mystique chrétienne.

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