Pendant la retraite du mont des Cats en décembre 1971 Zundel a donné deux homélies, l'une pour le 3ème dimanche de l'Avent, l'autre pour la fête de l'Immaculée-Conception. La première est « sitée » ici.

« Maman tu es née de mon cœur. »

« Un soir de printemps, une petite fille se promenait avec sa mère au-dessus de Vevey. Le soleil se couchait en incendiant les montagnes qui se reflé­taient dans le lac. Les arbres en fleurs embaumaient, les oiseaux chan­taient et la petite fille était si pleine de bonheur que, n'en pouvant contenir la plénitude, elle se jeta dans les bras de sa mère en lui disant : "Maman, tu es née de mon cœur ! "

La mère, bouleversée d'émotion et de joie, thésaurisa comme un joyau ce mot de sa petite fille et me le rapporta : " Maman, tu es née de mon cœur ! "

C'est le renversement de tous les rapports habituels. Ce n'est pas, certes, la contestation, ce n'est pas le refus des subordinations naturelles, c'est quelque chose qui dépasse tout cela en respectant tout cela, c'est la décou­verte tout d'un coup d'un rapport intérieur, c'est la reconnaissance, dans une nouvelle naissance de l'esprit et du coeur, la reconnaissance d'un visage qui est désormais perçu du dedans. La vie circule entre ces deux êtres. Virginale, la vie circule dans la lumière des présences qui s'échangent.

Il n'y a pas de plus beau commentaire que ce mot de la petite fille: "Ma­man, tu es née de mon cœur !", il n'y a pas de plus beau commentaire à l'évangile d'aujourd'hui, cet Evangile tout en nuances, si délicat, si profond, si nuancé d'humour : nous avons l'affrontement des deux testa­ments, le prophète Jean, dans la ligne d'Elie, le prophète qui porte l'accoutrement des prophètes, le prophète qui jeûne, le prophète qui vit au désert, le prophète qui annonce la colère de Dieu. Et où est maintenant la pelle à vanner qui doit purifier l'aire ? Où est maintenant la cognée à la racine des arbres ? Où est le feu qui doit consumer le péché et le pécheur éternellement ?

Jean ne reconnaît pas dans les voies de Jésus, dans ses méthodes, dans sa douceur, dans sa patience, dans son appel à l'esprit, Jean ne reconnaît pas ce qu'il avait annoncé.

Jésus répond avec une infinie mansuétude en citant les paroles du prophète qui attestent que le Royaume est bien inauguré, que le Royaume de Dieu est réellement présent et, quand les envoyés du Baptiste se retirent, il fait du prophète un éloge incomparable qui atteint son sommet dans cette affirmation que Jean est le plus grand de tous les fils qui soient jamais nés de la femme. Mais voyez cette chute, voyez cette fin, voyez ce merveilleux détour : cependant, malgré toute sa grandeur unique, incomparable, "le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste." (Matthieu, 11,11)

On se demande souvent : mais quel est le rapport des deux testaments dont Jésus dit par ailleurs que pas un iota, pas un trait ne passeront ? Faut-il lire le Nouveau Testament à l'ombre de l'Ancien ? Ou faut-il lire l'Ancien à la lumière du Nouveau ?

Nul doute que ce soit là la solution : il faut lire l'Ancien à la lumière du Nouveau. Il faut reconnaître que la mission d'Israël était provisoire, qu'elle imposait des limites inévitables parce que la révélation s'exerçait par le truchement d'une collectivité. C'était cette collectivité, c'était l'ensemble de la nation qui était pour le moment l'organe de la révélation mais, forcément, une collectivité ne peut avoir un Dieu tout intérieur, elle le projette inévitablement en dehors, elle cherche en Lui puissance et protection qui ont pour corollaire, en cas de désobéissance, le châtiment.

Avec Jésus commence dans la Personne du Verbe Incarné, le règne de la Personne, c'est à la personne que l'Evangile s'adresse, c'est à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est chacun qui est appelé à devenir le royaume, c'est chacun qui doit porter dans son coeur tout l'univers, toute l'histoire, toute la Création.

Et le Dieu qui se révèle à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est le Dieu Esprit et Vérité qui appelle l'homme à être esprit et vérité, qui traite l'homme dans toute sa dignité d'être spirituel, qui entre en lui du dedans sans violer sa clôture, qui va lui révéler que Dieu est à genoux, à genoux devant sa conscience, comme Jésus le sera bientôt au lavement des pieds. Perspective bouleversante, dans un sens entièrement nouvelle, qui modi­fie tous les rapports de l'homme avec Dieu, qui révèle de Dieu un visage presqu'inconnu en révélant du même coup le visage de l'homme transfiguré par la Présence Divine.

De quoi s'agit-il ? Où Dieu veut-Il en venir finalement ? Mais Il veut en venir à cela que chacun de nous puisse Lui dire comme la petite fille à sa mère : "Seigneur, Tu es né de mon cœur !"

Quand Pierre se défendra, quand Pierre, scandalisé comme Jean le Baptiste, quand Pierre déclinera le lavement des pieds, il manifestera ses attaches avec l'Ancien Testament, il manifestera qu'il n'a pas encore compris, qu'il n'est pas entré dans cet immense secret d'amour qu'il n'a même pas entrevu, que désormais, comme Dieu n'a cessé, n'a jamais cessé de le vouloir, que désormais il s'agit entre Dieu et nous de relations, de relations nuptiales, comme l'attestera magnifiquement l'apôtre Paul dans la Seconde aux Corinthiens : "Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure."

Ah certes il ne s'agit pas de facilité ! il ne s'agit pas de tout se permettre pour échapper au légalisme, pour se soustraire à l'empire de la Loi, il s'agit de toute autre chose, il s'agit d'entrer dans ces abîmes de lumière et d'amour et de reconnaître Dieu comme un Coeur qui bat dans le nôtre : "Ah ! Vous êtes là, Seigneur, vous n'êtes pas un étranger, vous m'attendez au plus intime de moi-même. Vous êtes là, Seigneur, depuis toujours sans vous imposer jamais. Vous êtes là, Seigneur, et maintenant je vous recon­nais dans votre propre Lumière, je perçois votre visage et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec vous, et voilà que votre présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la Vôtre, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme votre Fils, Notre Seigneur, le demande, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur, je respire en Vous. Vous n'êtes pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Vous êtes l'Esprit, vous êtes la Vérité, vous êtes la Lumière, vous êtes l'éternel Amour ! Seigneur, consumez mes scories, délivrez-moi de toutes mes limites, faites-moi entrer dans votre liberté infinie au coeur de cette communion d'Amour qui est la vie du Père, du Fils et du Saint Esprit ! " (1)

Ah ! Quelle joie ! Quelle joie ! Quelle nouveauté ! Quelle immense gran­deur conférée à l'homme ! Quelle ineffable proximité révélée de Dieu ! "Maman, tu es née de mon cœur ! " Oui, c'est cela, non plus une religion légale, non plus une religion de soumission et d'assujettissement mais une religion mystique, une religion nuptiale qui demande tout mais qui donne tout, qui révèle Dieu comme le dépouillement infini d'un amour éternellement donné et qui est au-dedans de nous-même la respiration même de notre liberté.

Ah ! Le Nouveau Testament, oui, il est bien "nouveau", d'une nouveauté ineffable, c'est le grand secret d'amour qu'il faudrait clamer sur toutes les places publiques et imprimer à la dernière page de chaque journal, la Bonne Nouvelle incroyable, merveilleuse : nous ne sommes pas seuls, tout le Ciel est au-dedans de nous, toute notre vie est transfigurée par l'immensité de la Présence Divine qui nous habite.

Il s'agit d'entendre ce secret d'amour, d'aller jusqu'au coeur du silence qui peut seul permettre d'en scruter toutes les profondeurs. Il faut nous nourrir de la Parole de Jésus qui rejoint si admirablement le cri de la petite fille : "Celui qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique est mon frère et ma soeur et ma mère. " Et ma mère !

Qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié, qui est remis entre nos mains ? Qu'allons-nous faire de ce merveilleux trésor dont nous avons à répandre dans tout l'univers le rayonnement d'amour ? Eh bien, nous allons dans la joie, dans la joie ! ouvrir nos coeurs pour L'accueillir ! Nous allons dans la joie de la nouvelle naissance reconnaître Son visage imprimé dans nos coeurs et nous allons lui dire dans l'émerveillement de cette découverte, avec tout l'élan de notre amour : "Mon Dieu, mon Dieu, Tu es né de mon cœur ! "(fin de l'homélie)

(1) Reprise de la prière avec le tutoiement en usage maintenant dans l'Eglise. Elle prendrait excellente place dans un livre de prière aujourd'hui. Exerçons-nous à dire avec cette pière un enseignement capital de Zundel.

"Ah ! Tu es là, Seigneur, tu n'es pas un étranger, tu m'attends au plus intime de moi-même. Tu es là, Seigneur, depuis toujours sans t' imposer jamais. Tu es là, Seigneur, et maintenant je te recon­nais dans ta propre lumière, je perçois ton visage, et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec toi, et voilà que ta présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la tienne, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme ton Fils, Jésus-Christ notre Seigneur, le demande, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur ! je respire en toi !

Tu n'es pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Tu es l'Esprit, tu es la Vérité, tu es la Lumière, tu es l'éternel Amour !

Seigneur, consumes mes scories, délivre-moi de toutes mes limites, fais-moi entrer dans ta liberté infinie au coeur de cette communion d'Amour : la vie du Père, du Fils et du Saint Esprit ! »

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