Fin de la 13ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

« Je vous raconte l'histoire du géant égoïste.

Il y avait une fois un géant qui habitait un château à la dimension de sa taille, et, autour du château, il y avait un parc à la dimension du château, et le géant vivait seul dans son château et dans son parc dans une solitude gigantesque.

Ne pouvant plus supporter cette solitude, un beau jour, il chaussa ses bottes de sept lieues, et il s'en alla trouver un confrère en gigantisme, aussi grand que lui-même, et en quelques enjambées il fut rendu auprès de lui, et il commença à lui faire la confidence de ses chagrins, et comme la confidence d'un géant est gigantesque comme lui, cette confidence dura sept ans, pendant sept ans le géant déversa dans le coeur de son ami le géant, tous les chagrins de son coeur.

Au bout de sept ans il termina sa confidence, il chaussa ses bottes de sept lieues, et, en quelques enjam­bées, il fut rendu chez lui, mais sept ans, vous le savez, comme le temps des enfants n'a pas de commune mesure avec le nôtre, comme il vaut dix fois plus que le nôtre, et davantage encore, comme il se passe en une minute chez eux autant d'événements que chez nous en une heure, les enfants avaient occupé les lieux, ils avaient niché dans les arbres avec les oiseaux, ils s'étaient enhardis jusqu'à pénétrer dans le château à la faveur des brèches qui s'étaient creusées dans les murs.

Et voila que le géant, rentrant chez lui, voit toute cette marmaille, il prend un énorme gourdin, il déchiquette tous ces enfants, il les chasse de son domaine, il colmate les brèches de ses murs, il dresse des écriteaux gigan­tesques qui intiment la peine de mort à quiconque violera sa clôture. Et il S'enferme chez lui.

Et voilà qu'enfermé chez lui, il se produisit un hiver comme jamais on n'en avait vu, de mémoire d'homme ! Il tombait des montagnes de neige, le vent hululait dans les combles, le gel tarissait les fontaines, et le soir les fantômes se déchaînaient dans les couloirs déserts.

Et c'était décembre, et c'était janvier, et c'était février, et c'était mars, toujours la même détresse, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les combles et le soir les fantômes se promenaient dans les couloirs déserts.

Le géant s'étonnait, et il s'étonna davantage encore quand jusqu'en août et jusqu'en septembre, enfin tout au cours de ï'année, le même spectacle se présenta à son regard : il tombe des montagnes de neige, le gel tarit les fontaine, le vent hulule dans les combles, et le soir les fantômes se déchaînent dans les couloirs déserts.

Le géant qui était lettré, consulta tous les grimoires greco-latins de sa bibliothèque, et il y perdit à la fois son grec et son latin, car aucun météorolo­giste ne pouvait lui faire comprendre comment, en plein mois d'août, il tombait des montagnes de neige, le gel tarissait les fontaines, le vent hululait dans les com­bles, et les fantômes se promenaient le soir dans les couloirs déserts. Il renonça à comprendre et il fit bien car cet hiver dura sept ans.

Pendant sept ans il tomba des montagnes de neige, le gel tarit les fontaines, le vent hulula dans les combles, et les fantômes se promenèrent le soir dans les couloirs déserts.

Enfin au bout de sept ans le géant entendit un chant d'oiseau. Comme il y avait sept ans qu'il n'avait entendu un chant d'oiseau, il se précipita, il se précipita à la fenêtre, et il regarda, et voici, dans le parc, dans les arbres en fleurs, les enfants nichaient avec les oiseaux.

Le géant regarda, et il vit tout au bout du parc, un arbre qui n'avait pas encore fleuri, et un petit garçon qui étendait ses bras pour monter dans les branches, et qui était trop petit pour les atteindre, et il comprit, il comprit que ce long hiver qui n'en finissait plus, était la projection de l'immense égoïsme qui l'habitait. Alors toutes les glaces de son coeur se fondirent, et une bonté toute neuve y naquit qui voulut aussitôt se dépenser. Sur qui se dépenser sinon sur ce petit garçon qui aspirait à monter dans les branches et qui était trop petit ?

Alors, à grandes enjambées, le géant gagna le fond du parc. Ce que voyant, les enfants épouvantés dégringolèrent de leurs perchoirs, gagnèrent les brèches hospitalières pour fuir la colère du géant. Et aussitôt dans le parc les arbres cessèrent de fleurir, l'herbe de verdir, et les oiseaux de chanter. Et le géant ne voit rien, ne voyait rien que le petit garçon qu'il voulait atteindre. Il l'atteignit en effet, il le prit dans ses bras, le hissa dans l'arbre, et aussitôt l'arbre fleurit, l'herbe verdit, les oiseaux chantèrent. Ce que voyant, les enfants qui guignaient à travers les brè­ches ce qui se passait, comprenant que la géant s'était apprivoisé, regagnèrent leurs perchoirs, et dans tout le parc les arbres fleurirent, l'herbe verdit, Quant au petit garçon hissé dans l'arbre par le géant, il sourit, il se jeta dans ses bras, et il l'embrassa. Les oiseaux chantèrent.

Le géant, éperdu d'émotion, laissa couler ses larmes, et il dit au petit garçon : " Désormais ce parc sera à toi et à tes petits camarades, ce château sera à toi et à tes petits camarades, et ma joie sera votre joie. Je vous enseignerai mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et je serai tou­jours le compagnon de vos jeux.

Et depuis lors toute la vie du géant fut radicalement trans­formée, depuis que cette jeune bonté était née dans son coeur et se dépensait sur tous ces enfants. Il entrait dans une ère de bonheur qui eût été totalement par­faite s'il n'y avait eu une petit ombre, et la petite ombre, c'est que le petit garçon qu'il avait hissé dans les branches, n'était jamais revenu.

Et la vie passa, la vie en compagnie des enfants, et le géant en effet leur enseignait mille astuces pour découvrir les secrets de la nature, et leur joie était sa joie, et puis finalement il devint vieux, trop vieux pour s'associer à leurs jeux, il se contentait, assis dans un fauteuil, de se réjouir de leurs ébats. Et enfin il devint si vieux, si vieux qu'à peine pouvait-il encore se porter, et on arriva à un hiver paisible où la neige recouvre le sol en attendant les promesses du printemps, et c'était précisément la veille de Noël.

Et dans cette veille, le géant ne pouvant dormir, il pensait, revoyait toute sa vie, et attendait l'aube, attendait l'aube quand, tout d'un coup, au point du jour, il entendit un chant d'oiseau. Alors il eut un pressentiment, il se leva, se traîna jusqu'à sa fenêtre, l'ouvrit, il regarda, et, tout au fond du parc, sous un arbre qui venait de fleurir, il vit un petit garçon, alors son coeur battit : c'est lui ! c'est lui ! c'était lui ! c'était lui ! aucun doute !

Il rassembla toutes ses forces, il se traîna au bout du parc enneigé et, s'approchant du petit garçon, il vit qu'il était blessé, alors il entra dans une vive colère : "Mais dis-moi, dis-moi quel est le lâche, dis-moi, dis-moi qui t'a blessé que je prenne ma grande épée pour tirer vengeance de cette lâcheté ! Il ne savait pas que sa grande épée, il n'eut pas même la for­ce de la soulever, c'est son coeur qui parlait de l'abon­dance de sa tendresse.

Alors le petit garçon le regarda en souriant, et il était effectivement blessé dans ses pieds et dans ses mains et dans son côté. Le petit garçon le regarda en souriant et lui dit : "Ce sont les blessures de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse les guérir !"

"Ce sont les blessures de l'amour, il n'y a que l'amour qui puisse les guérir ! Tu te rappelles il y a tant d'années, je suis venu ici au pied de cet arbre, tu m'as hissé dans les branches, je me suis jeté dans tes bras, je t'ai donné un baiser ! tu m'as donné ton parc, ton château, et je sais que tu m'as donné ton coeur, je sais que tu n'as jamais cessé de m'attendre. et moi non plus ! je n'ai jamais cessé de t'attendre, et je suis venu aujourd'hui parce que c'est Noël pour t'emmener avec moi dans le parc de l'éternelle joie et de l'éternelle jeunesse ! "

(d'après un conte de d'Oscar Wilde)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir