Suite 3 de la 2ème conférence donnée au Cénacle de Paris le 1er février 1975. Les premières parties de cette conférence sont à rechercher dans le fichier archives du mois d'avril 2008.

Nous portons en nous le même Dieu que Celui porté par Jésus. La désappropriation de Jésus dans Son Humanité est la celle-là même qui constitue dans la Trinité la personnalité du Verbe...

« Ce mystère de pauvreté qui resplendit au cœur de la Divinité dans la vie des trois personnes divines se répercute donc dans cette nature humaine de Jésus-Christ qui devient apte, par là même, à nous communiquer et à nous révéler Dieu en personne, cela veut dire que nous portons nous-mêmes Dieu au fond de nos cœurs. C'est le même Dieu que nous portons et que porte Jésus-Christ.

La différence entre Lui et nous, c'est que nous, nous sommes absents ! Nous, nous sommes le plus souvent ignorants de cette présence ! Au lieu qu'elle soit la Vie de notre vie, notre grande passion d'amour, nous la désertons, nous refluons vers la surface de nous-mêmes et nous ne percevons plus ce don prodigieux de l'Amour Infini. En Jésus, l'humanité - et c'est là le sens admirable du Credo dit de Saint Athanase - en Jésus, l'humanité est assumée à Dieu, elle est totalement présente à Dieu, elle ne peut plus exprimer que Dieu parce qu'elle n'a plus rien en propre et que sa désappropriation est celle-là même qui constitue dans la Trinité divine la personnalité du Verbe.

Car, selon la profondeur des définitions conciliaires, il n'y a pas de confusion entre la nature humaine et la nature divine en Jésus, la nature humaine demeure ce qu'elle est, c'est sous l'aspect de la personnalité divine que la nature humaine de Jésus est assumée à Dieu, c'est-à-dire, encore une fois, est assumée à la communication de la pauvreté divine.

Donc le Christ est l'être humain - si l'on considère son humanité comme la plus dépouillée qui fut jamais, d'un mouvement d'ailleurs indépassable puisqu'il est impossible d'être moins possesseur de soi que d'être simplement le sacrement à travers lequel l'autre divin dit "je"et "moi ! C'est évidemment Lui qui porte la communication la plus totale, la plus profonde qui puisse être faite de l'amour de Dieu à la création.

Si Dieu ne pouvait pas créer un Dieu, Il serait contradiction entre ces deux termes (1) (il y aurait contradiction entre la création et l'amour de Dieu, Dieu ne pouvant pas aimer un être créé). Il pouvait justement communiquer cette générosité infinie, il pouvait communiquer cette désappropriation absolue qui fait de l'Humanité de Notre-Seigneur un accueil universel à toute l'humanité et à tout l'univers. Il peut être "chez Lui", comme on l'a dit magnifiquement, à l'intérieur des autres, parce qu'Il n'a rien en propre et qu'il ne peut s'approcher des autres que dans l'agenouillement du lavement des pieds, c'est qu'il ne peut les aborder que pour leur communiquer cette liberté infinie qu'il est dans la désappropriation totale qui constitue Sa personnalité.

Dieu ne peut être - je le disais il y a un instant - qu'une expérience humaine, je veux dire un événement de notre vie, autrement, il n'y aurait pas de contact entre Lui et nous.

Eh bien l'événement Christ - autant que les mots le peuvent exprimer, c'est que ce Dieu caché en nous peut enfin, sans se limiter, dire 'je' et 'moi' à travers une humanité qui ne s'appartient plus et qui n'est que le sacrement des vivants, et inséparable, où la Divinité en personne se communique.

Il me semble important d'envisager cette émergence : nous sommes tous en marche vers Dieu et, chaque fois que Dieu devient un événe­ment de l'histoire, à travers un prophète, à travers un génie, à travers un saint, chaque fois que Dieu devient un événement de l'histoire, c'est déjà une espèce d'incarnation, c'est-à-dire que l'être humain s'efface dans cette lumière et le Visage de Dieu transparaît à travers lui.

La Révélation dans le Christ est suprême parce que la désappropriation est radicale et qu'elle ne peut pas être dépassée. L'humanité de Notre-Seigneur est celle qui n'a rien, qui ne possède rien, qui est entièrement offerte et donnée pour être l'instrument éternel de cette communication.

Dieu, donc, est entré dans l'histoire par une histoire humaine, et l'histoire de Jésus-Christ se centre, trouve enfin son sens et son sommet, dans cette désappropriation absolue.

Le théologien Charles Dodd, qui a un sens si remarquable des nuances, qui est un historien si scrupuleux et si discret, qui aborde le problème évangélique avec tant de respect et tant d'amour, souligne justement que, pour la première génération chrétienne, Jésus, c'est l' « eskaton », c'est le dernier événement, c'est Lui qui divise l'histoire en deux, avant et après Lui, Il est l'événement définitif parce qu'il est indépassable et - si j'ai bien compris sa pensée - l'eschatologie pour lui ne se situe pas en avant, je veux dire à la fin du monde, mais dans le présent même du Christ. C'est cela l'événement attendu et annoncé par toutes les prophéties, et qui devient enfin actuel.

Il y a ici plus que Jonas, il y a ici plus que Salomon. "Bienheureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! " Personne, s'il n'est pas prêt à se séparer de tout ce qu'il aime, personne, s'il préfère quelqu'un à Moi, n'est digne de Moi ! " C'est-à-dire que Jésus se présente justement comme l'événement définitif, parce qu'il est la présence de Dieu suprêmement communiquée et qu'il ne serait l' être davantage que de s'annoncer personnellement à travers toute cette nature humaine qui est le sacrement à travers lequel Dieu se révèle.

Il est certain qu'à mesure que notre recherche de nous-mêmes, à mesure que la quête de l'homme en nous dans le cours de notre vie, dans la mesure où nous percevons les difficultés, nous avons à triompher, et encore très sporadiquement, à des instants très brefs, à triompher de notre moi possessif qui est au premier chef anti-personnel, nous sentons mieux le privilège et la splendeur de cette humanité qui, au contraire, ne peut plus dire 'moi', cette humanité dont le moi est Dieu, qui est jetée en Dieu, emportée dans la vague qui, éternellement, jette le Fils dans le sein du Père.

Jésus ne nous aurait jamais révélé la Trinité comme Il l'a fait s'il ne l'avait pas vécue, s'il n'était pas enraciné dans l'intimité divine, si son moi enfin n'était la personnalité même du Fils qui est un regard éternel vers le Père.

Voilà le salut : s'il s'agit d'être sauvé, c'est de cela qu'il s'agit : d'être sauvé, de ce moi fallacieux qui emprunte les apparences de la personnalité pour l'empêcher de naître.

La grande catastrophe, donc, de la création raisonnable, c'est-à-dire au sein des créatures intelligentes dont nous faisons partie, la grande catastrophe, c'est justement cette claustration en soi-même qui stérilise la vie et annule l'exercice de l'esprit, cette claustration dont nous avions besoin d'être délivrés et c'est le cas plus que jamais aujourd'hui ! C'est la délivrance de cette obsession d'un moi narcissique qui nous asphyxie, pour retrouver l'espace illimité d'une liberté qui jaillit d'un don qui constitue la personnalité elle-même.

Bien sûr le Christ ne pouvait pas dire ces choses en autant de paroles, Il se situait dans son milieu dont le monothéisme était solitaire et non pas trinitaire. Il fallait qu'il prenne contact avec ses auditoires à travers leurs aspirations, à travers leurs rêves, à travers leurs erreurs mêmes. Il fallait qu'il se campe - comme il l'a fait en chassant les vendeurs du Temple - comme un prophète, comme quelqu'un qui a un message divin à délivrer, mais il était impossible qu'il proclame qu'il était le Verbe Incarné et l'humanité assumée personnellement à Dieu, cela n'aurait jamais été compris et, si cela l'avait été, il aurait été immédiatement lapidé et sa mission réduite à néant.

Il fallait peu à peu ouvrir les esprits, solliciter les cœurs et surtout dans l'action, dans cet acheminement vers la mort à travers une effroyable agonie. Il fallait révéler les profondeurs de Dieu, il fallait enlever de l'esprit de ces hommes l'idée que Dieu avait, avant tout, la puissance sur laquelle ils pouvaient compter pour être délivrés de leurs ennemis terrestres, il fallait qu'ils comprennent que le Royaume était au dedans, que le Royaume, c'était Lui-même, cette Présence de Dieu au milieu des hommes, pour devenir intérieure à chacun. Il n'y a pas de doute que c'est à partir de cette donnée, à partir de cette découverte, que l'Eglise, je veux dire la communauté apostolique, s'est fondée. »

(À suivre)

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