Suite et fin de la 2ème conférence de M. Zundel donnée au Cénacle de Paris le 1er février 1975.

Le salut consiste à être sauvé de tout ce qui nous empêche d'exister réellement...

« Rien n'est plus pathétique, au fond, quand on relit les Actes des Apôtres et les épîtres de Saint Paul, qui sont les premiers documents chrétiens à nous être accessibles, rien n'est plus saisissant que de voir ces juifs de naissance, ancrés dans le monothéisme solitaire le plus absolu, faire porter toute leur confiance et toute leur adoration sur Quelqu'un avec lequel ils avaient vécu, bu et mangé, comme dira Pierre, un contemporain, comme pourrait dire Paul bien qu'il ne L'ait jamais rencontré avant l'apparition de Damas.

Ils ont donc transféré sur cette humanité de Jésus-Christ tout ce que la piété la plus profonde peut donner à Dieu, c'est que, justement, le mystère de Jésus s'était imposé à eux comme la transparence la plus absolue à la Présence de Dieu dans la désappropriation la plus radicale de sa nature humaine assumée par Dieu et subsistant dans la personnalité même du Fils éternel.

Bien sûr on ne peut s'approcher de cette expérience qui est au cœur du Nouveau Testament et se prolonge dans la méditation ecclésiale des grands conciles admirables qui ont vraiment accompli une méditation qui vous fait pénétrer au cœur de l'Evangile, on ne peut s'approcher de ce mystère, aussi magnifiquement qu'il ait été exprimé, sans le ressentir, sans l'expérimenter à son tour.

Celui qui n'a pas perçu les dégâts du moi possessif, celui qui n'est pas séduit par ce problème de l'impossibilité de l'homme d'atteindre à lui-même et d'atteindre aux autres tant qu'il reste enfermé en lui-même, celui qui ne fait pas cette expérience comprendra difficilement quel est l'apport unique de Jésus au cœur de l'histoire et pourquoi c'est justement sa présence qui divise l'histoire en deux: avant et après.

C'est pourquoi le seul témoignage que nous puissions apporter au Christ, j'entends le seul témoignage efficace, ce n'est pas celui des discours - encore que les discours soient dignes de respect - ce n'est pas celui de la recherche - encore qu'elle soit nécessaire - mais c'est celui de nos vies.

Si nous arrivons à cette désappropriation, du moins si nous la poursuivons, si elle ne cesse de nous inspirer, si nous essayons de ne pas l'éteindre ni en nous ni dans les autres, nous créons forcement une certaine contagion de lumière et d'amour qui est la seule introduction possible au mystère de Jésus.

Le peu que je viens d'en dire peut constituer une invitation tout au moins à la désappropriation de nous-mêmes et je crois qu'il était utile de rappeler qu'il y a justement ces deux versants dans l'approche du mystère : ou bien Il est descendu du Ciel, ou bien l'humanité en Lui a été assumée par Dieu.

Lorsque nous vivons au sein même de l'histoire humaine, comme nous le faisons inévitablement et que nous cherchons un moyen de rallier tous ces êtres humains, nous éprouvons notre totale impuissance. Lequel d'entre nous pourra se flatter d'arrêter la guerre, de l'avoir arrêtée, de l'avoir prévenue et empêchée, justement parce qu'aucun de nous ne porte en lui à ce degré cette puissance de dépouillement qui fait de l'humanité de Jésus-Christ un espace infini où le monde entier est accueilli et comblé.

Nous pouvons donc donner au nom de "Sauveur" un contenu très actuel et très précis : il s'agit d'être sauvés de ce qui nous empêche d'exister réellement dans notre dimension humaine, et Il peut justement nous apporter cette délivrance parce qu'il est le plus pauvre des pauvres et que jamais une désappropriation semblable n'a pu s'accomplir ni ne le pourra dans la vie, mais c'est en Lui justement que l'unité humaine doit se réaliser parce qu'il est apte à l'accomplir n'ayant en propre que cette pauvreté qui Le désapproprie de Lui-même et Le rend intérieur à chacun de nous.

C'est donc le secret que nous avons à découvrir en relisant le Nouveau Testament, en n'oubliant pas que cette révélation du Seigneur se fait par étapes, qu'elle suppose une adaptation constante aux auditoires auxquels la parole de Jésus s'adresse, et que ce n'est qu'au tout petit cercle des disciples - et encore l'entendront-ils mal - que Jésus laisse entendre qui Il est, tout ce qu'il est. Il faudra la catastrophe de sa Passion et la Crucifixion, et la résurgence de son être dans la Résurrection pour que, enfin, les disciples se rendent compte qu'ils avaient cheminé avec Dieu et qu'Il était leur compagnon de route vers cet Emmaüs où Il nous attend dans la fraction du Pain. »

(Fin de la 2ème conférence)

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